Roms: relaxe du riverain «nettoyeur» de la place de la République

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Un soir de janvier 2014, à Paris, un homme a déversé un produit pour « nettoyer » le trottoir sur lequel était installé un couple de Roms près de la place de la République. Ce fait est avéré, mais le voisin malveillant, poursuivi, a été relaxé car le tribunal doute de la nature « corrosive » du liquide utilisé.

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Poursuivi pour avoir aspergé d'un produit corrosif le matelas d’un couple de Roms vivant près de la place de la République à Paris, l’homme, propriétaire d’un appartement dans le quartier, a été relaxé le 19 mai 2014. « En l’état des investigations », il n’est pas établi qu'un « liquide corrosif » a été utilisé, a avancé le tribunal correctionnel de Paris pour motiver son jugement. À l’audience, qui s’est tenue le 7 avril, le prévenu n'a pourtant pas nié les faits. Il a reconnu avoir versé un produit en présence des personnes assises à ses pieds pour « nettoyer le trottoir ». « J’ai utilisé un mélange d’eau de javel et de savon noir », a-t-il même admis. Lors d’une perquisition à son domicile, une bouteille de savon noir de marque Saint-Marc a été retrouvée.

Le tribunal a estimé que l’infraction de violences volontaires sans ITT (incapacité totale de travail) avec préméditation n’est pas constituée, a indiqué la présidente de la 29e chambre. Le parquet avait requis trois mois de prison et 1 500 euros d’amende.

L’usage d’un désinfectant est établi, mais selon la magistrate, sa nature corrosive ne l’est pas. En outre, elle estime ne pas avoir la preuve que le produit a recouvert les plaignants eux-mêmes. S'abstenant de reconnaître la violence au minimum psychologique du geste, elle légitime, par cette décision, le procédé d'une personne en encerclant d’autres avec du liquide nettoyant.

La parole du couple ainsi que celle des témoins ayant assisté à la scène, un soir de janvier 2014, n’ont pas suffi à la convaincre. À l’audience, le mari, malvoyant, a raconté l’arrivée du riverain à proximité du matelas, ses « cris » pour que lui et sa femme « dégagent », puis son aller-retour chez lui, revenant muni d’une bouteille sous le bras. Il a indiqué avoir alors senti « une odeur puissante qui pique le nez ». « J’ai entendu ma femme crier “non !” Elle a sauté hors du matelas », a-t-il dit. Décidé à porter plainte, ce qui arrive rarement dans une population démunie méfiante à l'égard des forces de l'ordre, il a expliqué aux policiers qui prenaient sa déposition que le voisin malveillant avait eu le temps de verser du liquide sur ses pieds, mais qu’il avait pu retirer ses chaussettes avant d’être brûlé.

Deux bénévoles de l’association Autremonde, qui apportent régulièrement à boire et à manger aux personnes vivant à la rue autour de la place de la République, étaient présents au moment des faits ce jour-là. Ils avaient plusieurs fois recueilli le témoignage de personnes agressées par un habitant, mais jamais encore ils ne l’avaient pris en flagrant délit. Pour eux, la nature corrosive du produit ne fait aucun doute car ils ont pu observer le liquide « en train de ronger le matelas ». Ils évoquent un « acide sulfurique ou une soude caustique », « le genre de produits qu’on utilise pour déboucher les tuyauteries, c’est corrosif, ça brûle ». Il ne fait pas non plus de doute pour eux que les personnes, sur le matelas, étaient visées. « Leurs pieds étaient juste à côté, ça aurait pu les toucher », a indiqué l’un des deux témoins à Mediapart.

Le fait que le matelas n’a pas été retrouvé a joué contre les plaignants. La procureure, qui a pris fait et cause pour le couple, a regretté que « tout a été jeté à la poubelle ». Mais elle a estimé que suffisamment d'éléments existaient pour affirmer que le matelas a commencé d'être attaqué par le produit, ce qui l'a conduite à demander que le comportement du riverain soit sanctionné.

À la barre, ce dernier s’est dit « absolument désolé pour le symbole ». Son avocat a reconnu une « méthode désagréable ». Il semble que ce regret ait effacé, aux yeux du tribunal, la violence du geste. 

L'association Entraides citoyennes, qui comme Autremonde organise des maraudes auprès des personnes sans domicile, avait mandaté son avocat Gilles Devers pour assurer la défense du couple. Dans un communiqué publié à l'issue du procès, elle dénonce l'ouverture d'une « chasse aux Roms » et annonce son intention de faire appel.

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