Comment le CAC 40 a aspiré les «grands flics» de la Place Beauvau

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L’affaire Squarcini révèle un phénomène qui a pris de l’ampleur ces dernières années : la reconversion des patrons des plus prestigieux services de police dans le privé. Pour le meilleur et pour le pire.

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Fin septembre 2016, Bernard Squarcini, ancien patron du renseignement intérieur, et Christian Flaesch, ancien patron du 36, quai des Orfèvres, étaient mis en examen dans une affaire de trafic d’influence

Deux anciennes figures de la police reconverties dans le privé. Squarcini avait fondé sa propre société d’intelligence économique, baptisée Kyrnos, qui avait pour principal client LVMH, le géant du luxe hébergeant sur les Champs-Élysées le bureau de celui qu’on nomme « le Squale ». 

Limogé de la police judiciaire parisienne en décembre 2013 en raison d’un appel qu’il avait passé à Brice Hortefeux en marge de l’affaire Sarkozy/Kadhafi, Christian Flaesch était devenu quelques mois plus tard le directeur de la sécurité du groupe hôtelier Accor (sa mise en examen n’est pas en lien avec son activité au sein d’Accor mais avec le fait que, encore à la tête de la PJ parisienne, il avait livré des informations à Squarcini qui intéressaient LVMH).

De gauche à droite et de haut en bas, Jean-Philippe Canonne, Brigitte Henri, Jean-Louis Fiamenghi, Jo Querry, Cédric Thévenet, Claude Baland, Didier Duval, Christian Aghroum, Denis Favier, Marie Gerosa et Amaury de Hauteclocque. © DR De gauche à droite et de haut en bas, Jean-Philippe Canonne, Brigitte Henri, Jean-Louis Fiamenghi, Jo Querry, Cédric Thévenet, Claude Baland, Didier Duval, Christian Aghroum, Denis Favier, Marie Gerosa et Amaury de Hauteclocque. © DR

Deux « grands flics » déchus monnayant leurs services à des entreprises du CAC 40 et ayant des ennuis avec la justice du fait même de ces relations avec le grand capital. Trois même, si l’on ajoute le cas, un peu particulier, d’Alain Gardère.

Quatre mois après le préfet Squarcini et l’inspecteur général Flaesch, le préfet Gardère était à son tour mis en examen pour « corruption passive », « prise illégale d’intérêts », « recel d’abus de biens sociaux », « détournements de fonds publics » et « abus d’autorité ».

Ancien directeur de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne à la préfecture de police, puis directeur adjoint du cabinet de Claude Guéant au ministère de l’intérieur, Alain Gardère se voit reprocher son rôle en tant que directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS), organisme public qu’il dirigeait depuis décembre 2014 (il a été limogé depuis). Notamment à cause de sa trop grande proximité avec des chefs d’entreprise de ce secteur, les services qu’il leur rendait, et les cadeaux et avantages qu’il acceptait d’eux, alors que le CNAPS est justement censé contrôler et moraliser leurs activités. L’enquête judiciaire montre, comme l’a raconté Mediapart, comment il avait joué le rôle de facilitateur pour Bernard Squarcini et une société de sécurité privée dans leurs relations avec les groupes Bolloré et Dassault. 

Un groupe Bolloré où l’on retrouve, chargé d’un chemin de fer de 3 000 kilomètres en Afrique de l’Ouest, un certain Ange Mancini, le premier chef du RAID dans les années 1980, puis coordinateur national du renseignement auprès de l’Élysée au début des années 2010. Avant l’arrivée d’Ange Mancini, Claude Cancès, ancien patron du 36, quai des Orfèvres, y avait fait office de conseiller pour la sécurité du groupe Bolloré.

Jean-Louis Fiamenghi, ancien patron du RAID lui aussi et du service de protection des hautes personnalités, ancien directeur de cabinet du préfet de police de Paris, pantoufle lui en tant que directeur de la sûreté chez Veolia.

Après quelques années passées aux Renseignements généraux, le simple officier Cédric Thévenet passe d’une entreprise du CAC 40 à l’autre. Il a codirigé « le département sécurité de l’infrastructure globale » de la Société générale. Il supervise désormais la cybersécurité de l’entreprise française de services du numérique Capgemini.

Ancien sous-directeur des affaires économiques et financières de la police judiciaire, le contrôleur général Didier Duval traque désormais la corruption au Crédit agricole après avoir lutté contre le blanchiment et le financement du terrorisme.

L’ancienne chef de section à la Division nationale anti-terroriste (DNAT), Marie Gerosa, se met en disponibilité en 2009 pour intégrer le groupe Thales.

La gendarmerie n’est pas en reste puisqu’on retrouve Denis Favier, ex-directeur général de la gendarmerie nationale et ancien commandant du GIGN lors de l’assaut de Marignane en 1994, comme directeur de la sûreté chez Total.

Au-delà du CAC 40, l’herbe est verte aussi pour d’autres grands flics. L’ancien directeur central de la PJ, Christian Lothion, pantouflait jusqu’à l’an dernier à la Fédération bancaire française (FBF), où il a cédé sa place à  Éric Voulleminot, numéro 2 de la direction centrale de la PJ.

Amaury de Hauteclocque, le chef du RAID lors de l’assaut de l’appartement de Mohammed Merah, a intégré un an plus tard le comité exécutif du groupe d’assurances mutualiste Covéa (qui regroupe MMA, la MAAF et la GMF). Il a le titre de « directeur des stratégies coopératives du groupe ».

Pilier des ex-Renseignements généraux, la commissaire divisionnaire Brigitte Henri met à la disposition de la BRED ses compétences dans la lutte contre la corruption et le blanchiment de l’argent. Elle est officiellement la « directrice du contrôle des risques opérationnels et de la conformité bancaire, de la sécurité des systèmes d’information et du plan de continuité d’activité ».

Avant de rejoindre Air France, en tant que directeur de la sûreté, Gilles Leclair avait officié à Europol, à la direction centrale des Renseignements généraux ou encore à la Direction centrale de la police judiciaire.

L’ancien patron de l’Office central de répression du banditisme (sous ses ordres ont notamment été interpellés le roi de la belle Antonio Ferrara et plusieurs braqueurs corses), Hervé Lafranque est depuis une quinzaine d’années « le directeur opérationnel de la sécurité, sûreté et de la prévention des incivilités » du groupe La Poste.

Commissaire divisionnaire en disponibilité, Christian Aghroum, qui a dirigé l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication (OCLCTIC), a fondé sa société de conseil et d’audit en sûreté, cybersécurité et gestion de crise après avoir été en poste dans une entreprise suisse, leader mondial de la fourniture d’encres pour les billets de banque.

Après avoir créé puis dirigé la division chargée de définir la protection des bâtiments du ministère de l’intérieur, Jean-Philippe Canonne opère depuis 2016 en tant que « directeur de la sûreté France » pour le groupe Unibail-Rodamco-Westfield.

Le chef de l’unité de coordination de la lutte anti-terroriste (UCLAT) dans les années 1980, René-Georges (dit « Jo ») Querry avait défrayé la chronique quand, alors patron de la sécurité du groupe Accor, il avait été le premier à informer l’Élysée de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn à New-York après son agression d’une femme de chambre dans un établissement du géant hôtelier. Après avoir œuvré dans une branche du groupe Bolloré, décidément très demandeuse d’ex-policiers, Jo Querry est devenu le directeur de la sécurité de Casino. Il est désormais consultant « à son compte »

On arrête là l’inventaire à la Prévert. Et l’on s’empresse de souligner qu’à l’exception des Squarcini, Flaesch et Gardère, la justice n’a, à notre connaissance, rien à reprocher à tous ces ex-policiers.

En revanche, on ne peut que s’étonner de la quantité de chefs de service policier que l’on retrouve dans les bureaux des plus grandes entreprises françaises. « Ça a toujours existé mais ça prend de l’ampleur ces dernières années, estime un vieux routier de l’intelligence économique. C’est devenu un élément de train de vie pour le PDG d’avoir son contrôleur général [deuxième plus au haut grade au sein de la police – ndlr] à ses côtés. Il y a un petit phénomène de mode. »

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