Déportés en Nouvelle-Calédonie: l’improbable rencontre des communards et des insurgés algériens

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Exilés à l’autre bout de la terre, après avoir défié le gouvernement français, vaincus de la Commune et vaincus de la révolte de la Grande Kabylie vont fraterniser en Nouvelle-Calédonie, archipel au centre d'un projet colonial singulier.

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Après soixante-dix jours, durant lesquels ont été proclamées l’autogestion, la séparation de l’Église et de l’État et la fin du « militarisme », la Commune de Paris est écrasée dans des rivières de sang. Du 21 au 28 mai 1871, près de 15 000 Parisiens sont massacrés par le gouvernement de Versailles. « Tout quartier pris par Versailles était changé en abattoir », note la militante anarchiste et féministe Louise Michel pour décrire la semaine sanglante qui marque la fin de l’insurrection.

Quarante mille personnes sont arrêtées et près de treize mille communards sont jugés à la chaîne par des tribunaux militaires.

Adolphe Thiers. © DR Adolphe Thiers. © DR
Le gouvernement de Versailles, malgré la démonstration de force, n’est pas serein. Le chef du gouvernement Adolphe Thiers redoute par-dessus tout la propagation des idées révolutionnaires des communards. Que faire de ces milliers d'insurgés ? La peine de mort pour raison politique ayant été supprimée en 1848, il faut trouver autre chose pour se débarrasser de ces enragés. Les envoyer à l’autre bout de la terre, dans le bagne calédonien que la France a ouvert six ans plus tôt, apparaît bien vite comme la meilleure des solutions.

Poursuivant une politique engagée avec les condamnés de droit commun, la France décide d’envoyer en Nouvelle-Calédonie ces indésirables. Au terme de procès expéditifs, elle condamne à la déportation en enceinte fortifiée les meneurs de l’insurrection, comme Louise Michel ou le journaliste Henri Rochefort, les autres à la déportation simple. Certains communards sont condamnés aux travaux forcés.

Comme les « repris de justice » qui les ont précédés, la France espère pouvoir, à terme, faire participer ces déportés politiques à l’œuvre coloniale encore balbutiante en Nouvelle-Calédonie.

Il leur est accordé de faire venir avec eux, dans cet archipel où il faut toujours entre quatre à six mois pour se rendre, femmes et enfants. Le mieux est sans doute qu’ils ne reviennent jamais.

En attendant d’être envoyés à « la Nouvelle », les quelque 4500 communards condamnés à la déportation vont encore croupir près de deux ans dans les prisons de Toulon, Saint-Martin en Ré, Oléron ou au fort de Quélern, près de Brest.  

Dans ces prisons insalubres, les vaincus de la Commune vont faire de curieuses rencontres. « Nous avons ici une quarantaine d’Arabes dans leurs costumes nationaux, écrit le 17 mai 1872, le jeune insurgé Henri Messager à sa mère. Je t’assure que nous avons là de bien beaux hommes et que nous paraissons peu de chose auprès d’eux. (…). Il y a parmi eux quelques dignitaires richement habillés… Ni les uns, ni les autres ne veulent croire qu’ils sont destinés à partir pour la Nouvelle-Calédonie, ils prétendent tous qu’ils mourraient avant d’arriver. »

En fait « d’Arabes », ces condamnés à la déportation sont les insurgés de la révolte de Kabylie de 1871, un des plus grands soulèvements contre le pouvoir colonial français en Algérie.

Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie © DR Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie © DR

La dépossession de leurs terres, alliée à de mauvaises récoltes et, sans doute, la publication du décret Crémieux accordant la citoyenneté aux juifs d’Algérie, sont les principales causes de cette révolte impliquant finalement plus du tiers du territoire algérien.

Les Mokrani, une des grandes familles aristocratiques de l’Est, ont lancé l’offensive au printemps 1871 en s’alliant avec leurs vieux ennemis de la confrérie des Rahmaniya, dirigée par le cheikh el-Haddad. Le cheikh Mokrani est tué le 5 mai 1871, son frère Bou Mezrag est fait prisonnier, tout comme Aziz, le fils du cheikh el-Haddad .

À l’instar des communards, une partie des insurgés kabyles sera jugée comme des criminels de droit commun. Bou Mezrag, qui revendiquait d’avoir succédé au cheikh Mokrani dans l’insurrection, est ainsi condamné à mort.

Les communards, dans leur prison, ne vont pas tarder à s’identifier à ces valeureux combattants. En juillet 1871, Jean Allemane voit débarquer à Toulon ces prisonniers algériens et reconnaît en eux son propre sort. « J’appris que les arrivants étaient comme moi des vaincus, et qu’ils étaient traités de la même façon : les conseils de guerre algériens avaient rivalisé de zèle avec ceux de Versailles », écrit ce jeune communard qui participera, à son retour de Nouvelle-Calédonie, à la création de la CGT puis de la SFIO. « La nuit approchait ; sombres et silencieux, les vaincus d’Algérie et les vaincus de la Commune assis côte à côte pensaient à ceux qu’ils aimaient, à l’effondrement de leur existence, à l’anéantissement de leur rêve de liberté », poursuit-il.

À la prison d’Oléron, le célèbre journaliste Henri Rochefort, qui deviendra antidreyfusard et boulangiste, sympathise avec les insurgés de Kabylie en attendant le départ pour la Nouvelle-Calédonie. Il discute avec plusieurs caïds et rapporte leur terreur de prendre la mer pour un voyage qu’ils voient comme leur dernier.

Chez ces communards viscéralement « patriotes » et pour qui le bien-fondé du projet colonial ne fait pas vraiment question, commencent à poindre quelques interrogations.

« Ce qu’ils me racontaient au sujet des exactions et des vols dont ils n’avaient cessé d’être victimes me bouleversait d’indignation et de honte pour notre pays », écrit Rochefort. Il se lie d’amitié avec un « jeune Maure », Ahmed ben Ali S’rir, redoutable adversaire au jeu de dames. Comme d’autres, le jeune homme de vingt ans ne résiste pas aux conditions d’internement et décède avant le grand départ.

Les bateaux de déportés politiques vont se succéder en Nouvelle-Calédonie de 1872 à 1878. Louise Michel, Henri Rochefort et Henri Messager embarquent à bord du Virginie en août 1873. Les premiers bateaux transportant les déportés politiques algériens, la Loire et le Calvados, arrivent en octobre 1874 et janvier 1875. Le voyage de plusieurs mois se fait dans des cages.

« On les reconnaît brusquement et un seul cri s’échappe : les Arabes ! Ce sont les Arabes ! »

À bord des bateaux transportant les insurgés de la Commune se trouvent un certain nombre de femmes. Des femmes insurgées comme Marie Cailleux ou Nathalie Lemel, une des organisatrices de l’Union des femmes pour la défense de Paris pendant la Commune.

En Nouvelle-Calédonie, le père Montrouzier, aumônier dans l’enceinte fortifiée, fait tout pour empêcher la venue de ces femmes, arguant de « l’incompatibilité de la présence d’un prêtre en face de vraies prostituées ».

Contrairement aux communards, les condamnés algériens n’ont pas le droit d’emmener avec eux leurs familles. La France a peut-être jugé que ceux qui avaient combattu la colonisation française sur leurs terres n’étaient pas forcément les mieux placés pour participer au projet de peuplement colonial en Nouvelle-Calédonie.

Il fait presque nuit quand arrive dans la rade de Nouméa, en octobre 1874, la Loire, et les esprits s’échauffent. « Tout à coup des surveillants arrivent au tournant… Ils sont suivis d’une quarantaine de personnes toutes en robes blanches : on croit d’abord que ce sont les femmes de nos camarades, mais l’uniformité de leur costume fait s’écrier que c’est un couvent de religieuses (…) Arrivés auprès de la prison, on les reconnaît brusquement et un seul cri s’échappe : les Arabes ! Ce sont les Arabes ! », se souviendra Joannès Caton dans son témoignage, Journal d’un déporté de la Commune à l'île des Pins.

Gravure représentant un Kanak, un colon français et un déporté algérien en Nouvelle-Calédonie © DR Gravure représentant un Kanak, un colon français et un déporté algérien en Nouvelle-Calédonie © DR

S’ils sont les premiers « politiques » algériens déportés selon la loi du 23 mars 1872, relative aux insurgés de la Commune, les insurgés de la révolte de la Grande Kabylie ne sont en réalité pas les premiers Algériens déportés à « la Nouvelle ». Après les insurrections des Ouled Sidi Cheikh de 1864, quelques Algériens avaient déjà rejoint là-bas les bagnards de métropole.

Certains déportés ont raconté leur émerveillement, à l’arrivée des bateaux, devant la beauté des paysages calédoniens décrits, après des mois terribles de traversée, comme l’Éden biblique. Pas plus que les droits-communs qui les ont précédés, les communards ne vont goûter au « paradis tropical », comme le craignaient certains députés (voir ici le premier volet de notre série).

Les déportés se répartissent entre le bagne de l’île Nou, la presqu’île Ducos et l’île des Pins. Ceux qui sont au bagne de l’île Nou sont soumis à un très rude régime. C’est le cas d’Henry Bauër, jeune communard, et fils naturel d’Alexandre Dumas, qui se lie d’amitié en Nouvelle-Calédonie à Louise Michel avec qui il entretiendra une intense correspondance. Il écrira de nombreux articles narrant l’enfer des bagnes calédoniens.

Les communards vont, les premiers, raconter à la métropole les mauvais traitements et sévices qui ont cours dans le bagne calédonien. Des récits glaçants à mille lieues des discours humanistes tenus quelques années plus tôt dans l’Hémicycle et vantant la régénération de ces forçats par un sain travail. Le boulet, l’enchaînement deux à deux, la “poucette” (écrasement des pouces), la barre à laquelle sont attachés les forçats, la soupe bue dans les souliers… Tel est le quotidien des bagnards. Au centre du bagne « le boulevard du crime », où l’on dresse la guillotine et où les punitions sont administrées.

« La Nouvelle-Calédonie est un abattoir d’hommes, on l’a mis là-bas, aux antipodes, afin de ménager votre délicatesse, afin que vous ne flairiez pas l’odeur du crime et que vous n’entendiez pas les triques s’abattant sur les têtes des captifs », peut-on lire dans une lettre non signée d’un communard qui a échappé à la censure.

Nombre de communards condamnés aux travaux forcés, souvent ouvriers qualifiés, s’en sortent mieux que la plupart des « droits communs » en étant réquisitionnés sur certains postes en fonction de leurs compétences. Jean Allemane devient ainsi typographe à l’imprimerie du gouvernement, Da Costa est magasinier et donne en réalité des cours particuliers à la fille d’un agent comptable.

Les déportés sur l’île des Pins, la majorité d’entre eux, sont assez libres de leurs mouvements et certains obtiennent le droit, après quelques années, de séjourner à Nouméa.

Les sources sur la vie des Kabyles pendant ces premières années de déportation se font ensuite plus rares. De ces déportés algériens, il ne reste pratiquement aucun témoignage direct. Il faut donc se borner à ce qu’en disent pour ces années-là les froids registres militaires ou des communards, parfois fascinés, et souvent pétris de préjugés. Louis Barron signe en septembre 1878, dans la presse de l’île des Pins, un article intitulé Nos voisins les Arabes. « L’Arabe en Nouvelle-Calédonie se trouve presque dans son cadre naturel. Les arbres et plantes de cette île intertropicale sont à peu près les arbres et les plantes de son pays », croit-il savoir avant d’indiquer, tout aussi sûr de son fait, qu’« une religion fataliste adoucit leurs souffrances ».

Chacun, communards comme Algériens, ne pense en réalité qu’au retour et guette le moindre signe d’ouverture de Paris.

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Bibliographie pour l'écriture de cette série:

— Expériences coloniales : la Nouvelle-Calédonie (1853-1920), Isabelle Merle, Belin
— L’Archipel des forçats, Histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931), Louis-José Barbançon, Septentrion
— Civilization vs Solidarity: Louise Michel and the Kanaks, Carolyn Eichner, Salvage
— Algériens du Pacifique, les déportés de Nouvelle-Calédonie, Mehdi Lallaoui, Zyriab
— Les débuts d’une colonisation laborieuse, le sud calédonien, Joël Dauphiné, L’Harmattan
— Louise Michel, Mémoires, la Découverte
— Légendes et chansons de gestes canaques (PUL)
— Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier dattier (1864 à nos jours), Mélica Ouennoughi, L'Harmattan