Avec le «gouvernement» des lycéens, à Villepinte

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Récit d'une journée avec les élèves du lycée Jean-Rostand de Villepinte (Seine-Saint-Denis), en grève depuis le 11 octobre, qui ont décidé de former leur propre gouvernement de crise.
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«L'année dernière, il était tellement crade, tu peux pas imaginer, y'avait de l'eau toute noire qui tombait des plafonds, beurk...» Mardi 19 octobre, il n'est pas 8 heures, et dans la brume matinale, le nouveau lycée Jean-Rostand a des allures de vaisseau fantôme. Subtil mélange de fer et de béton, à mi-chemin entre l'Institut du monde arabe et le nouveau terminal de Roissy, le bâtiment principal domine tout, tel un champignon métallique au milieu du désordre urbain.

Démarche lourde et sourcils frondeurs, plusieurs dizaines de lycéens s'amassent peu à peu sur la petite portion de trottoir, coincée entre l'entrée et une route à trois voies. Aucun café, aucun commerce à l'horizon. Sur la droite, un arrêt bus, pour le 15 ou le 642. En face, la cité Pasteur, «un peu chaud, mais on les connaît alors ils nous laissent un peu tranquilles». Devant la façade du lycée, la pelouse est belle et les volets clinquants. Seule, la grille demeure hermétiquement close, sauf pour les élèves qui viennent s'inscrire au Bac, et ressortent aussitôt.

Depuis le 11 octobre, les lycéens de Villepinte sont en «blocage total». L'un des mouvement les plus durs de Seine-Saint-Denis, où la moitié de la soixantaine de lycées était encore mobilisée mardi.

«On a lancé le mouvement, et inspiré 18 lycées, qui s'y sont mis après !» Au départ, ils étaient trois élèves grévistes puis cinq: «On regardait la télé, ça devenait fou, les Roms, qui sont dans l'Europe quand même, les retraites, les trucs racistes d'Hortefeux. On s'est dit qu'il fallait faire quelque chose contre ce que nous infligent ces vieux cons. On dirait que ça fait dix ans qu'ils sont là...» Alors, pour mobiliser les lycéens de Jean-Rostand, ils ont formé leur propre gouvernement, leur «shadow cabinet».

Le «shadow cabinet» du lycée Jean Rostand, à Villepinte (93) © Pierre Puchot Le «shadow cabinet» du lycée Jean Rostand, à Villepinte (93) © Pierre Puchot


Il y a bien sûr Frantz, le «président», celui par qui tout est parti, celui qui brandit le mégaphone, qui passe de temps en temps un coup de fil au bureau parisien du premier syndicat lycéen, l'Union nationale lycéenne (UNL), pour récolter des infos. Casquette à l'envers, écouteurs et petit blouson en cuir, c'est Hamza, 16 ans, en terminal ES, le «premier ministre», qui coordonne le blocage avec Frantz. Timide, engoncé dans sa parka....

Voici Ismahel Bangoura («Je vaux 15 millions, comme le joueur de Rennes»), le «ministre des affaires étrangères». Il fait le tour des lycées des communes alentour pour rallier les élèves à leur cause. Son père est policier, «on parle du flashball, il me dit que les policiers peuvent confondre parfois les lycéens avec des émeutiers, et que c'est peut-être ce qu'il s'est passé à Montreuil. Par contre, il voudrait bien renvoyer tous les Roms en Roumanie. Mais bon, il est contre la réforme des retraites, alors à table, le soir, c'est pas trop terrible.» Il y a aussi Rhizlaine, la vedette, nouvelle «ministre de la communication» depuis son passage la semaine dernière sur CNN, en cours de manif: «Je leur ait dit: “If every students are demonstrating in the street, we gonna win this fight.” J'espère que le message est passé...»

Il y a enfin les conseillers spéciaux, comme le prof de philo, qui distribue des tracts à l'occasion, ou Ari, 30 ans, prof d'anglais. Catogan, lunettes carrées, barbe de trois jours et petite boucle d'oreilles, un long séjour sur la côte est des Etats-Unis lui a laissé un léger accent pointu. Il ne parle qu'en anglais à ses élèves, dont Hamza, qui se prêtent au jeu sans rire: «Who wants to get rid of every Sarkosy' stuff...»
«Ouais, tous des cocos, quoi»: Charles, «l'opposition sarkozyste», 18 ans mèches blondes qui ondulent, voudrait bien, lui, aller en cours: «J'ai pas trop d'idée sur la réforme. Mes parents votent Sarkozy, mes potes bloquent le lycée. J'aimerais me faire une opinion mais j'en suis pas encore là.»

Villepinte, octobre 2010 © PP Villepinte, octobre 2010 © PP
Un peu de musique, house et regeaton, Ari improvise un pas de danse: «Moi j'ai fait ce métier pour l'humain. Avec eux, je suis servi. Je viens reprendre un peu d'énergie, parce que mes collègues, qui font grève aussi, c'est pas toujours ça, c'est un peu triste. Et puis, plus tu leur donnes à manger, plus ils mangent. Je suis admiratif: ils se bougent, ont l'esprit civique, font l'expérience de la solidarité. À leur âge, j'en aurais été incapable.» Une parente d'élève se renseigne gentiment: «Ça va reprendre bientôt les cours? Parce que ça commence à faire, long, j'ai une fille et un fils en première et terminale. Je suis d'accord avec vous mais il faut savoir lâcher quand ça ne veut pas sourire.»

 

 

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