De quoi Mediapart est-il le nom?

Par
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Culture démocratique et identité plurielle

Après ce rappel des faits, le plus dépassionné possible, reste une interrogation sur cette agressivité à notre endroit, et le mot est faible. La personnalisation autour du directeur de Mediapart ne saurait faire illusion tant elle est prétexte à affaiblir notre journal en le discréditant ou en le récusant. Qu’il y ait un désaccord politique entre notre rédaction et Manuel Valls, c’est l’évidence depuis longtemps. Il suffit de nous lire, dans maintes rubriques, pour en trouver les tenants et aboutissants, qu’il s’agisse des questions démocratiques, sociales ou sécuritaires, de migrations et de discriminations, de lutte contre la corruption, etc. 

Mais le temps est passé où il acceptait de venir s’en expliquer lors d’un de nos live, hebdomadaires ou mensuels selon les périodes, comme ce fut le cas en mars 2014 (à revoir ici). Pourquoi, dès lors, ce qui devrait relever d’un débat, fût-il vif, s’exprime-t-il désormais sur le mode de la vindicte, avec une virulence que l’on ne trouvera jamais ni sous la plume ni dans la bouche de l’une ou l’un d’entre nous ? Qui plus est envers non pas un rival politique mais à l’encontre d’un journal, traité comme un adversaire bien plus dangereux que ne le serait un parti concurrent ? 

Poser la question, c’est sans doute y répondre tant, ici, la forme dit le fond : une dérive politique vers des rivages autoritaires et intolérants, à rebours d’une culture démocratique respectueuse de la pluralité des opinions et de l’indépendance de l’information. Journalistes, notre métier, par l’enquête, le reportage ou l’analyse, est toujours d’apporter de la nuance et de la précision, de la complexité et de la contradiction. C’est d’ailleurs le meilleur antidote contre les détestations qui aveuglent, faisant perdre l’entendement, comme l’a récemment rappelé l’essayiste allemande Carolin Emcke dans son Contre la haine (lire ici notre entretien).

Par exemple, à Mediapart, nous ne confondons pas islam, islamisme et terrorisme, refusant de les essentialiser en un seul bloc homogène qui ferait d’une religion le terreau univoque d’une réalité politique uniforme qui, elle-même, produirait inévitablement la violence terroriste (lire la série de Joseph Confavreux sur “Repenser l’islam”). Car l’islamisme, dans la diversité des expressions politiques qui se revendiquent de la religion musulmane, c’est aussi bien le parti de l’actuel premier ministre marocain, le PJD, l’une des composantes de la coalition gouvernementale tunisienne, Ennahda, le parti du président Erdogan en Turquie, l’AKP (lire à ce propos mon récent billet en soutien aux journalistes turcs emprisonnés), les diverses factions avec lesquelles l’ONU et l’Europe négocient en Libye, ou encore la monarchie absolutiste saoudienne que le gouvernement de Manuel Valls, comme ses prédécesseurs et comme son successeur, rencontrent volontiers.

En d’autres termes, sans avoir aucune complaisance pour les terroristes et l’idéologie totalitaire qu’ils servent (lire notamment les enquêtes de Matthieu Suc, par exemple sur les espions de la terreur), Mediapart refuse de ne voir la réalité du monde et de notre pays qu’à travers le seul prisme de cette menace. Prenant appui sur des peurs légitimes, le discours de la guerre est, à l’inverse, un appel brutal à ne plus comprendre et à ne plus débattre, bref à ne plus savoir. Congédiant toute autre urgence – démocratique, sociale, écologique, émancipatrice, etc. –, il tente de nous faire accroire que c’est là le seul danger que nous courons, minimisant notamment la réalité européenne d’une montée des mouvements de droite extrême, xénophobes et racistes, anti-migrants et anti-musulmans, bien plus près d’imposer leur hégémonie au débat public que ne le sont d’introuvables formations islamistes à ne serait-ce qu’exister politiquement.

Mais, de plus, dans notre refus de nous plier à un ordre du jour quasiment militaire, s’exprime aussi celui de hiérarchiser entre les souffrances, oppressions et violences, et les causes qu’elles inspirent. Lutter contre le sexisme, l’homophobie, l’antisémitisme, le racisme, la xénophobie, l’islamophobie, etc. : tous ces combats contre le rejet ou la persécution d’un individu ou d’un groupe à cause de son origine, de sa croyance, de son apparence, de sa sexualité, sont les nôtres sans que jamais l’un d’eux éclipse les autres. En pays anglo-saxon, ce positionnement progressiste ne surprendrait guère, résumé en « intersectionnalité » dans la filiation d’un libéralisme politique assumé (sur Mediapart, Naomi Klein en a donné récemment une belle illustration, c’est à revoir ici). Mais, en France, il fait désordre.

À tel point qu’on en vient à diaboliser le fait de s’adresser à des publics musulmans – ce que j’ai été amené à faire après la parution de Pour les musulmans et qui, par deux fois, m’a amené à croiser Tariq Ramadan –, alors même que c’est l’occasion d’y défendre ces causes communes de l’égalité, en combattant les enfermements communautaires par l’affirmation, sans complaisance aucune, qu’une seule blessure faite à un seul être humain à raison de ce qu’il est n’est autre qu’une blessure à l’humanité tout entière. Plus essentiellement, depuis sa création, Mediapart s’est avec constance opposé à une vision uniforme de l’identité française et de notre peuple, défendant au contraire la réalité d’une nation plurielle et multiculturelle (voir notre appel à propos de l’identité nationale en 2009 et, aussi, ce manifeste pour une France de la diversité que j’ai préfacé en 2016)

Sans doute est-ce là l’un des nœuds rationnels de l’adversité que nous endurons, où les journalistes cofondateurs de Mediapart (François Bonnet, Laurent Mauduit et moi) retrouvent l’un des refrains des attaques endurées, en 2003, quand je dirigeais la rédaction du Monde, lorsque nous étions, déjà, portraiturés en agents de l’anti-France (j’en ai rendu compte dans un livre en 2006). S’y ajoute une intolérance assez partagée dans les sphères dirigeantes envers un journal trop curieux des secrets des pouvoirs politiques et économiques, ne les ménageant pas et prompt à leur tenir la dragée haute. Mais aussi un journal trop jaloux de sa liberté au point de paraître donneur de leçons au reste de la profession, tant il prend au sérieux l’enjeu démocratique du droit de savoir, quitte à sembler se prendre au sérieux. Il vaut mieux faire envie que pitié, dit le proverbe, et Mediapart paye évidemment une réussite insolente, souvent pavée de batailles pour imposer ses révélations, quitte parfois à faire reproche, sinon honte, à des médias concurrents ou dominants.

Mais, sauf à devenir paranoïaque, cette forme maladive de l’égocentrisme, il nous faut bien admettre que, dans cette épreuve d’une cabale qui, en vérité, tient du montage, Mediapart n’est qu’un symptôme. Celui d’un pays, le nôtre, qui n’est toujours pas au clair ni sur sa culture démocratique, ni sur son identité plurielle. Celui aussi d’une époque incertaine qui avance à tâtons entre impatiences démocratiques et tentations autoritaires.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Initié par le mathématicien Michel Broué, président de la Société des Amis de Mediapart, un appel en soutien de notre journal a recueilli des signatures fort diverses, par les sensibilités et les métiers qui y sont représentés. Il est consultable ici, et tout un chacun pourra constater la pluralité de la liste des signataires, où l’on retrouve aussi bien des anciens conseillers des deux présidents socialistes de la Ve République que d’anciens députés du PS, mais encore des cinéastes, des acteurs, des producteurs, des écrivains, des historiens, des chercheurs, des éditeurs, des avocats, des journalistes, des dirigeants d’associations solidaires ou humanitaires, des figures intellectuelles du monde arabe, notamment de l’opposition démocratique syrienne, etc. Énième illustration du rapport biaisé à la vérité des faits qui parcourt ce feuilleton médiatique, cette réalité n’a pas empêché Le Monde d’écrire (ici) que, dans cette liste, on ne trouvait « guère d’autres signataires que les figures de la gauche radicale “historique” ».