Affaire Epstein: l’agent de mannequins Jean-Luc Brunel placé en détention

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Proche de Jeffrey Epstein, il a été mis en examen vendredi soir et placé en détention provisoire, a annoncé le parquet de Paris. Il est poursuivi des chefs de viols sur mineur de plus de 15 ans et harcèlement sexuel.

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L’agent de mannequins Jean-Luc Brunel, arrêté mercredi 16 décembre, a été mis en examen vendredi soir et placé en détention provisoire, a annoncé le parquet de Paris, samedi 19 décembre. 

Le septuagénaire avait été interpellé à l’aéroport de Roissy alors qu’il s’apprêtait à prendre un avion pour Dakar (Sénégal), comme l’a confirmé à Mediapart une source proche du dossier.

Jean-Luc Brunel est accusé par plusieurs femmes d’avoir été un des « principaux pourvoyeurs » de jeunes filles de Jeffrey Epstein, le multimillionnaire américain accusé de « trafic sexuel de mineures » qui s’est suicidé en détention en août 2019, un mois après son arrestation.

M. Brunel est aussi lui-même visé par des accusations de « viol » et d’« agression sexuelle ». Mediapart avait publié plusieurs témoignages de femmes l’accusant de viol (lire ici et )Radio France avait ensuite révélé le récit d’une autre ancienne mannequin l’accusant de violences sexuelles.

Dans un communiqué, samedi 19 décembre, le procureur de la république précise que M. Brunel a été « mis en examen des chefs de viols sur mineur de plus de 15 ans et harcèlement sexuel et placé sous le statut de témoin assisté du chef de traite des êtres humains aggravée au préjudice de victimes mineures aux fins d’exploitation sexuelle. Il a également été placé en détention provisoire. Les investigations se poursuivront dans le cadre de l’information judiciaire confiée à trois juges d’instruction ».

« C’est ce qu’attendaient les victimes depuis de longues années, pour certaines depuis plus de trente ans », a réagi auprès de l'AFP Me Anne-Claire Le Jeune, qui défend plusieurs plaignantes dans cette affaire. « Cette mise en examen matérialise la parole des victimes et donne du sens à ce qu’elles ont dit toutes ces années », a ajouté l'avocate.

De son côté, Jean-Luc Brunel, par la voix de son avocate, MCorinne Dreyfus-Schmidt, s’était dit en octobre 2019 « à la disposition de la justice » et avait contesté les accusations portées contre lui.

Nous republions notre enquête du 1er octobre 2019.

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Il est le personnage central de l’affaire Epstein, et notamment de son volet français. L’agent de mannequins Jean-Luc Brunel, aujourd'hui septuagénaire, est accusé par plusieurs femmes d’avoir été un des « principaux pourvoyeurs » de jeunes filles de Jeffrey Epstein, le multimillionnaire américain accusé de « trafic sexuel de mineures » qui s’est suicidé le 10 août.

À la tête de l’agence Karin Models jusqu’en 2000, puis de l’agence MC2 Model Management qu’il a fondée à Miami, New York et Tel-Aviv, M. Brunel est aussi accusé de viol et de tentative de viol par plusieurs ex-mannequins. 

Message diffusé sur Twitter par la police française, le 11 septembre. Message diffusé sur Twitter par la police française, le 11 septembre.
En France, l’affaire a démarré le 23 août avec l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « viols » et « agressions sexuelles sur mineurs », notamment à la suite d’un signalement au parquet de Paris de l’association Innocence en danger. Trois femmes ont été entendues, à leur demande, par les enquêteurs, dénonçant des faits entre la fin des années 1970 et le début des années 1990, et donc prescrits. Le 11 septembre, les policiers de l’office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) ont lancé un appel à témoignages sur les réseaux sociaux.

Les 23 et 24 septembre, des perquisitions ont été réalisées au domicile parisien de Jeffrey Epstein et au sein de l’agence de mannequins Karin Models. De son côté, Jean-Luc Brunel, qui avait démenti en 2015 être lié aux activités dont est accusé Epstein, est resté publiquement silencieux depuis le début de l'affaire.

Mediapart révèle trois nouveaux témoignages qui éclairent le profil du recruteur français. Trois témoins qui souhaitent être entendues par la justice.

L'une d'elles, P.B., une ancienne mannequin canadienne de 58 ans, a décidé de témoigner parce qu’elle veut que l’enquête avance et que « ça change ». Le 1er octobre, elle a écrit au procureur de Paris pour dénoncer des faits qui auraient eu lieu en 1987, alors qu’elle était mannequin à l’agence Glamour, à Paris, selon son signalement, consulté par Mediapart.

Elle accuse Jean-Luc Brunel de l’avoir « droguée » puis « violée », dans son grand appartement parisien de l’avenue Hoche. Son récit est renforcé par le témoignage d'un ami, qui se tient lui aussi à disposition de la justice.

Les faits sont prescrits, mais ils pourraient cependant permettre d’aider l’enquête, estime son avocate, Me Anne-Claire Le Jeune. « Dans ce type d’enquêtes, les témoignages, même anciens, contribuent à identifier le mode opératoire utilisé dans le choix des victimes et la réalisation des actes. C’est pourquoi les témoins et victimes ne doivent pas sous-estimer la force de leurs déclarations : leur contribution reste essentielle. »

L'ex-mannequin canadienne a accepté de relater son histoire à Mediapart. En 1987, elle a 26 ans. Le week-end, elle a l’habitude de sortir, avec un même groupe d’amis, à l’Atmosphère, une boîte de nuit en vue à l'époque, dans le VIIIe arrondissement de la capitale. L’établissement est assidûment fréquenté par le monde de la mode et des patrons d’agences de mannequins. Ce soir-là, Jean-Luc Brunel est présent, à une table voisine. La jeune femme et lui échangent.

« On a discuté, je suis allée à sa table. Il m’a dit qu’il pouvait me faire progresser. Je lui ai répondu que j’étais contente avec mon agence, que je n’avais pas de raison d’en changer, mais je l’écoutais. Après, il m’a dit qu’il devait faire un aller-retour chez lui pour récupérer quelque chose, il m’a proposé de l’accompagner, en disant que c'était l’occasion de voir son appartement. »

L’ex-mannequin dit l’avoir suivi sans se méfier, et en pensant qu'elle serait de retour rapidement. « Je connaissais Jean-Luc, mais pas sa réputation. Pour moi, c’était le directeur de l’agence Karin Models, c’est tout. J’allais souvent chez les gens et il n’y avait jamais aucun problème. »

Son meilleur ami Rafic A.F., trader de 27 ans à l'époque, se souvient bien de la soirée. « On était à côté de la piste de danse et Brunel était quelques marches au-dessus, à droite, explique-t-il à Mediapart. P. discutait avec lui, et d’un seul coup, vers 1 h 30-1 h 45, elle n’était plus là. Je me suis dit qu’elle allait revenir, mais elle n’est pas revenue. On l’a attendue, puis à 2 h 30 du matin, on est partis, pensant qu’elle était allée à l’Olivia Valere, l’autre boîte qu’on fréquentait à l’époque. »

Rafic dit s’être « un peu inquiété ». « Je connaissais Brunel parce qu’il avait l’agence Karin Models, je le voyais en boîte de nuit, je ne le sentais pas : sa façon de regarder les filles, de tenir la bouteille et de servir et resservir leurs verres. »

L'agent de mannequins français Jean-Luc Brunel, le 5 juillet 2019, à la White Party du Paris Country Club. © Photo issue de Facebook et publiée, floutée, par 20minutes.fr. L'agent de mannequins français Jean-Luc Brunel, le 5 juillet 2019, à la White Party du Paris Country Club. © Photo issue de Facebook et publiée, floutée, par 20minutes.fr.

La Canadienne affirme qu’à l’appartement, Jean-Luc Brunel lui aurait servi « un verre » sur le canapé du salon. Puis ce fut le trou noir, dit-elle. « Après, je ne me souviens de rien. » Aux alentours de « 3 h 30, 4 heures du matin », elle dit s’être « réveillée dans le lit, nue ». « Je ne savais pas où j’étais. Jean-Luc était à côté. J’avais mal entre les jambes. » 

Dans son signalement au procureur, elle évoque des « douleurs » et dit avoir « compris immédiatement qu’elle venait de subir une relation sexuelle non consentie ».

Elle se souvient avoir mis beaucoup de temps pour s’extraire « doucement hors du lit », puis retrouver ses vêtements dans le noir, parce qu'elle « ne voulai[t] pas qu’il se réveille ». « Désorientée », elle se rappelle avoir eu des difficultés à trouver la sortie de l’appartement, « parce qu’il y avait des rideaux partout, qui couvraient les portes et fenêtres ». « J’étais en état de panique, j’avais peur, peur pour ma vie, peur qu’il se réveille. J’ai trouvé le téléphone et appelé Rafic. »

Celui-ci confirme : « Il était environ 4 heures du matin, je dormais, elle me dit : “Est-ce que tu peux venir me chercher ? Chez Brunel.” Sa voix était très basse, mais paniquée, haletante, elle me disait, en anglais : “Je ne trouve pas la porte, je vais sauter par la fenêtre, ce n’est pas trop haut, et tu m’attrapes.” Elle était au quatrième étage… Je lui ai dit : “Ne bouge pas, j’arrive, regarde derrière tous les rideaux, trouve la porte et je serai là.” »

D'après son récit, elle est arrivée « blanche, livide, en état de choc, pas dans son état normal ». « Elle a tourné la tête du genre “ne me regarde pas”. Pas besoin de dessin, j’avais compris, poursuit-il. J’ai proposé de la ramener chez elle, elle ne voulait pas. Elle a voulu dormir à côté de moi, elle voulait la protection, j’étais comme son grand-frère. Elle n’a pas lâché mon bras jusqu’à sept heures du matin. »

Le lendemain, selon leurs récits, P.B. appelle sa colocataire, présente la veille. « Je pense qu’il m’a donné une pilule », lui dit-elle en anglais. Pour la Canadienne, il n’était pas envisageable d’aller porter plainte au commissariat. « Expliquer cela aurait déjà été difficile dans ma langue, alors en français, que je parlais à peine… Je ne m’imaginais pas raconter cela face à un policier exaspéré qui ne comprendrait rien et penserait : “C’est une étrangère, elle va rentrer chez elle et cette plainte va finir dans la poubelle” », relate-t-elle.

« Ce n’est pas une obligation que tu retournes aux soirées de Jean-Luc »

Rafic affirme être allé « attraper » Jean-Luc Brunel quelques jours plus tard, à l’Atmosphère. « Il était avec des amis, je l’ai pris par le col, je lui ai dit : “Qu’est-ce que tu as fait à P. ?”. Il m’a répondu, mot pour mot : “Elle s’est fait baiser pour être dans mon agence.” Je l’ai serré à la gorge, secoué, des gens sont intervenus pour nous séparer. »

« Je n’avais aucune intention de partir de l’agence Glamour, souligne l'ancienne mannequin. J’y étais très heureuse, Jérôme Bonnouvrier et sa femme [dirigeants de l'agence Glamour – ndlr] étaient comme ma famille, je faisais parfois Noël avec eux, je suis restée dans les agences de leur famille jusqu’en 1992 d’ailleurs. »

Une semaine après, P.B. décide de partir travailler plusieurs mois en Italie. « Je ne voulais pas rester en France, j’avais l’impression qu’on pouvait lire sur mon visage ce qui m’était arrivé, alors qu’en Italie personne ne connaissait mon histoire. Ça m’a fait du bien de changer d’air. »

L'ex-mannequin canadienne P.B. témoignant à visage masqué dans le documentaire de l'émission « 60 minutes », sur la chaîne CBS, en 1988. © Capture d'écran de la vidéo de CBS L'ex-mannequin canadienne P.B. témoignant à visage masqué dans le documentaire de l'émission « 60 minutes », sur la chaîne CBS, en 1988. © Capture d'écran de la vidéo de CBS
Son histoire, elle dit l’avoir racontée, sans rentrer dans les détails, à sa colocataire et à son agent, Jérôme Bonnouvrier, aujourd'hui décédé. Elle la rapportera aussi publiquement à la chaîne américaine CBS, un an plus tard.

Dans ce documentaire, diffusé en décembre 1988 dans l'émission « 60 minutes » et accusant Jean-Luc Brunel d'avoir « drogué » et « violé » des mannequins, la Canadienne apparaît le visage masqué, « parce que j’avais peur que ma mère voit cela ». Elle affirme notamment à la journaliste que « beaucoup de gens » sont au courant de ces faits mais continuent de travailler avec lui.

Si elle accepte alors de témoigner auprès de la chaîne, c'est parce qu'elle croit « que quelque chose va se passer, qu’il sera envoyé en prison », dit-elle à MediapartMais le reportage n’aura pas l’effet qu’elle escomptait. Aucune enquête ne sera ouverte, et Jean-Luc Brunel restera en poste. Seule conséquence notable : Eileen Ford, directrice de la puissante agence Ford et alors proche du recruteur français, décidera de ne plus travailler avec lui.

L'ex-mannequin canadienne indique avoir recroisé Jean-Luc Brunel un soir, dans une boîte de nuit, à l'étranger. « Il faisait comme si de rien n’était, il n’avait pas honte. Mon copain, qui connaissait l’histoire, lui a interdit de venir à la table », relate-t-elle.

Dans son signalement, elle atteste par ailleurs que « de nombreuses très jeunes filles, notamment suédoises, étaient toujours présentes aux tables réservées par Jean-Luc Brunel et que la drogue circulait librement ». Comme d'autres femmes ayant témoigné, elle estime que Jean-Luc Brunel « choisissait le profil de ses victimes » : « Les jeunes femmes, souvent étrangères, en situation de vulnérabilité, d’isolement étaient préférées », précise-t-elle dans son courrier au procureur.

À Mediapart, elle explique avoir « essayé de surmonter » le viol qu’elle dénonce, avoir poursuivi plusieurs années le mannequinat « parce que Brunel ne pouvait rien faire contre moi, je ne travaillais pas dans son agence », précise-t-elle. « Mais cela a tué quelque chose en moi, ça a tué toute la confiance que j’avais dans les gens, notamment les hommes, je suis restée méfiante. »

Au moment de #MeToo, elle dit avoir ressenti un mélange de « frustration » et de « colère ». « Cela dure depuis des années et des années, nous avions essayé de parler en 1988 et personne n’a suivi… » Elle espère aujourd’hui que son témoignage contribuera à faire évoluer les mentalités.

« Je souhaite qu’il y ait un #MeToo français et que cela déclenche une prise de conscience du gouvernement. Il y a un problème d’écoute : on ne croit pas les victimes, c’est toujours de leur faute – “vous avez mis une mini-jupe”, “vous étiez habillée sexy”, “regarde tes talons hauts”. Aujourd’hui, quand une femme est violée, elle a honte, elle ne veut pas parler, ce n’est pas normal ce silence. C’est aux hommes d’avoir honte », dit-elle.

Le comportement de Jean-Luc Brunel avait été largement dépeint dans le documentaire de CBS, en 1988 (voir la vidéo ci-dessous à 8 min 30). Deux mannequins américaines travaillant à Paris y évoquaient, à visage découvert, les soirées organisées chez le directeur de Karin Models qui visaient, selon elles, à « fournir » des filles à ses amis masculins. 

« Que se passe-t-il si vous dites non? », demandait la journaliste. « Vous ne travaillez pas. […] J’ai payé le prix pour avoir dit non », répondait l'une des mannequins, affirmant avoir elle-même refusé les propositions sexuelles de Jean-Luc Brunel et n'avoir plus obtenu de rendez-vous.

L'autre mannequin, originaire de Floride, rapportait la vulnérabilité lorsque vous arrivez, « jeune, naïve », « dans un pays étranger », que vous ne parlez « même pas la langue » et ne connaissez « personne ». « Vous faites confiance aux gens », ajoutait-elle. Une troisième jeune femme racontait, à visage masqué, avoir été droguée avec une « puissante » substance hallucinogène par Jean-Luc Brunel, avoir eu « vraiment peur », mais avoir réussi à s'enfuir.

Émilie*, une ancienne mannequin française de l'agence Karin Models, affirme à Mediapart « que les filles qui témoignent n’affabulent pas ». Selon elle, même si l'agence « n’allait pas dans les soirées de Jean-Luc Brunel » à l'époque, elle pouvait difficilement ignorer le comportement problématique de son gérant. D'autant plus après le documentaire de CBS.

En témoigne, d'après elle, la forme de mise en garde qu'une employée de l'agence lui aurait adressée, au milieu des années 1990. « Une bookeuse m’avait dit : “Ce n'est pas une obligation que tu retournes aux soirées de Jean-Luc.” J'ai compris qu’il y avait quelque chose qui n’était pas sain. »

À l’époque, le patron de l'agence Karin, « playboy avec des mocassins sans chaussettes, très bien élevé »traîne « une réputation sulfureuse », dit-elle, mais rien n'est nommé : « On disait : c’est un séducteur, il aime les femmes, il aime la fête, il fait la fête. »

Émilie se rappelle avoir participé une fois à une soirée au domicile de Jean-Luc Brunel, « en 1996 ou 1997 », alors qu'elle était encore « mineure » et lycéenne, dit-elle. « J’ai vu énormément de filles très jeunes, qui ne parlaient pas français. Mais c’était admis que certaines étaient hébergées chez Brunel, un super grand appartement, avenue Hoche, la même avenue que l’agence. » Un témoignage qui confirme les récits de plusieurs ex-mannequins.

La Française explique n'avoir eu personnellement aucun souci avec le recruteur parce qu'elle « ne l’intéressai[t] pas », dit-elle : « J’étais française, basée à Paris et même plus assez jeune à 16-17 ans. J’avais un encadrement familial, puis je suis allée à la fac, je n’étais pas vulnérable. » « Cela ne m’a pas empêchée de travailler dans cette agence, c’était dans leur intérêt qu’on travaille », précise-t-elle.

« Jean-Luc disait toujours que Jeffrey était son ami »

Mais selon elle, les méthodes du directeur de l'agence n'auraient pas été circonscrites. « Les chaperons étaient à bonne école avec Brunel », affirme-t-elle. Elle dit avoir été envoyée « à Londres, avec un chaperon » de l'agence Karin, à 16 ans, dans le cadre d'un partenariat avec un autre établissement.

« Ce chaperon avait des conduites plus que déplacées avec les jeunes mannequins, assure-t-elle. Il doit t’accompagner parce que tu es mineure, présenter la jeune recrue à une nouvelle agence, vous emmener dans des soirées, vous présenter des gens. Dans ces soirées, il y avait des connexions avec des milieux de pouvoir – dans la musique, le cinéma, la mode. »

Jean-Luc Brunel, dans une enquête du magazine « 60 minutes » diffusée en décembre 1988 par la chaîne américaine CBS. © Capture d'écran de la vidéo CBS Jean-Luc Brunel, dans une enquête du magazine « 60 minutes » diffusée en décembre 1988 par la chaîne américaine CBS. © Capture d'écran de la vidéo CBS

Elle se remémore avoir été conduite dans une soirée chez un célèbre producteur de musique. « C’était un immense appartement, avec beaucoup de filles jeunes, beaucoup de drogues, des bols de cocaïne partout. On m’a dit : “Do you want some coke ?” [“Veux-tu de la cocaïne ?” – ndlr], j’ai cru qu’il me proposait du coca, j’ai dit “Yes, diet” [“Oui, light” – ndlr] », raconte-t-elle.

« Mon chaperon m’incitait à prendre de la drogue, parfois sous prétexte de maigrir, ou pour me désinhiber. J’ai aussi eu des relations sexuelles avec lui, il ne m’a pas forcée, mais avec le recul je me dis que j’avais seulement 16 ans, j’étais extrêmement jeune », relate-t-elle. À son retour en France, elle assure avoir découvert « des sachets de cocaïne dans [son] sac. J’avais trouvé ça très malsain, je l’avais dit à ma mère ».

Dans les années 2000, elle dit avoir appris, en posant des questions, que cet agent de mannequins, comme Brunel, ne travaillait plus pour Karin Models. « D’un seul coup, c’était “non, non, ils ne sont plus liés à l'agence”. Je sentais que l'agence voulait en finir avec cette époque. Quand j’ai vu cet été l’affaire, je me suis dit “bien sûr, tout fait sens”. »

Que savait l'agence Karin Models du comportement de son gérant à l'époque ? Pourquoi n'a-t-elle pas réagi après le documentaire de CBS ? A-t-elle fermé les yeux ?

Dans un signalement à la justice française, le 5 septembre, une ancienne mannequin néerlandaise, victime présumée de Brunel, met en cause la responsabilité de l'agence. Elle estime qu'elle « connaissait parfaitement les comportements non appropriés, voire criminels de Monsieur Brunel, mais se rendait complice en incitant les jeunes mannequins à rejoindre l’appartement de celui-ci. »

« Je n’ai été témoin de rien à l’époque » avait assuré de son côté à Libération, en août, la présidente de l'agence, Ruth Malka. « Je ne travaille plus avec Jean-Luc depuis des années, je suis choquée de tout ce que j’entends, tout ça me dégoûte. »

Sollicitées par Mediapart, l'agence et sa présidente n'ont pas souhaité répondre à nos questions précises et nous ont menacés d'une plainte en diffamation. Karin Models nous fait savoir, par la voix de son avocat, Me Roland Perez, qu'elle réserve « ses déclarations aux juges et services de police », dans le cadre « d'une éventuelle enquête pénale ».

Elle précise ne s'être « jamais rendue coupable d’une quelconque complicité » dans les actes reprochés à son ancien gérant. Elle reconnaît tout de même avoir « parfois » hébergé « les mannequins » chez Jean-Luc Brunel, mais évoque « une logistique d’hébergements », « sans lien avec une quelconque entreprise criminelle ». Elle souligne que « de très nombreux mannequins français et internationaux de grandes renommées pour certains, ont ainsi été accueillis et aucun n’a jamais témoigné de tels faits ». 

L'agence estime que les faits décrits dans ces témoignages, « au demeurant non établis, ne pourraient être que le résultat d'un comportement personnel et totalement étranger à l'agence » (lire notre Boîte noire et sa réponse intégrale sous l'onglet Prolonger).

Les accusations visant Jean-Luc Brunel frappent en tout cas par leurs similitudes. En août, Mediapart avait révélé deux témoignages clés.

Celui d'une ex-mannequin néerlandaise, aujourd'hui âgée de 46 ans, qui affirme que Jean-Luc Brunel l'aurait « droguée » puis « violée » à son appartement parisien, en 1991, alors qu’elle avait 18 ans (lire ici son récit complet). Elle dit avoir été « prise de vertiges, d’étourdissements » et d'une vision « trouble » après avoir bu un cocktail préparé par le recruteur.

Elle relate avoir tenté, en vain, de le repousser, puis avoir perdu connaissance, et s’être réveillée « dans le lit de Jean-Luc Brunel, nue, tout juste vêtue d’un kimono ». Le lendemain, elle dit avoir constaté « des ecchymoses au niveau des cuisses et de l’entrejambe »

Jean-Luc Brunel en novembre 2017, à Paris. © Document Mediapart Jean-Luc Brunel en novembre 2017, à Paris. © Document Mediapart
La mannequin néo-zélandaise Zoë Brock avait, elle, raconté à Mediapart être l'une des jeunes femmes hébergées chez Brunel, avenue Hoche. Un soir, alors qu'elle avait « 17 ou 18 ans », il l'aurait « fait venir dans sa chambre » et lui aurait proposé de la cocaïne, lui expliquant, selon elle, qu'ils allaient « coucher ensemble, un de ces jours ». « Après ça, je me suis tenue à distance, je l’évitais… ».

Elle dit avoir été « punie » en retour. D'abord en étant « déplacée » dans « une rue qui craint de Pigalle, avec six à huit filles, dans un petit appartement de deux pièces ». Ensuite en pâtissant d'une mauvaise réputation : « J’ai appris des années plus tard, quand j’ai travaillé avec d’autres gens, qu’ils avaient hésité à accepter parce qu’ils avaient entendu dire que j’étais une droguée. »

Autre témoignage majeur, celui de Virginia Roberts Giuffre, principale plaignante de l'affaire Epstein aux États-Unis. Dans une plainte déposée en 2015, la jeune femme avait affirmé que Jean-Luc Brunel l'avait contrainte à des relations sexuelles « à plusieurs reprises », entre 16 et 19 ans. Elle l'avait aussi accusé d’être « un des principaux pourvoyeurs de filles » de Jeffrey Epstein. 

Selon elle, Brunel « amenait [des] jeunes filles, âgées de 12 à 24 ans, aux États-Unis à des fins sexuelles et les remettait à ses amis, Epstein compris. […] Il offrait à ces filles des emplois de “mannequinat”. De nombreuses filles provenaient de pays pauvres ou de milieux pauvres, et il leur faisait miroiter la promesse de gagner de l'argent ». « Jeffrey Epstein, ajoutait-elle, m’a dit qu’il avait couché avec plus d’un millier de filles de Brunel, et tout ce que j’ai vu confirme cette affirmation. »  

Enfin, Maritza Vasquez, une ancienne employée de l’agence MC2 fondée par Jean-Luc Brunel, avait relaté les liens étroits entre son patron et Jeffrey Epstein. Dans une longue déclaration sous serment datant de juin 2010, elle avait affirmé  : « Jean-Luc disait toujours que Jeffrey était son ami, qu’il était millionnaire. Et que Jeffrey lui donnait l’argent […] et les appartements pour les filles. »

En tant qu'ex-comptable, elle avait détaillé plusieurs liens financiers, notamment une « ligne de crédit » d’un million de dollars, signée par Epstein pour soutenir l’agence MC2. « La seule chose que semblait gagner Epstein en retour était les filles », estimait-elle.

En 2015, Jean-Luc Brunel avait attaqué Jeffrey Epstein en justice pour obtenir des « dommages et intérêts », estimant que l'association de son nom avec celui d'Epstein lui a fait perdre de nombreux contrats. Dans sa plainte, il qualifie d'« atroces » les « activités illégales » d'Epstein et dit avoir été « émotionnellement détruit » par cette affaire.

La même année, il a « démenti avec force avoir participé, de façon directe ou indirecte, aux actions dont Monsieur Epstein est accusé ». Aujourd’hui, malgré la série d'accusations le visant personnellement, l’agent de mannequins reste publiquement silencieux. Sollicité à plusieurs reprises par Mediapart depuis le mois d'août, il n'a pas répondu.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Mise à jour : cet article, publié le 17 décembre, a été actualisé samedi 19 décembre avec la mise en examen de Jean-Luc Brunel et les réactions des avocates des deux parties.

L’ex-mannequin canadienne P.B. nous a accordé un long entretien le 17 septembre 2019. Pour protéger sa vie privée, et parce qu’elle craint d’être « harcelée », elle a souhaité apparaître sous ses seules initiales dans l’article, tout comme son ami Rafic A.F., qui souhaite préserver son anonymat jusqu’à son éventuelle audition. L’ex-mannequin française citée sous le pseudonyme d'Émilie* a souhaité témoigner de manière anonyme dans l’article, tout en se tenant à disposition de la justice. Tous trois ont souhaité relire leurs citations, ce que nous avons accepté.

Sollicité par Mediapart à plusieurs reprises depuis le mois d’août, Jean-Luc Brunel, qui bénéficie de la présomption d’innocence, n’a jamais répondu. En août, son avocat nous avait dit avoir transmis notre demande à son client, mais n’avoir pas reçu de réponse. À nouveau contacté le 19 septembre, il nous a indiqué ne plus être l’avocat de M. Brunel.

Sollicitée le 14 août et le 5 septembre, Ruth Malka, la présidente de l’agence Karin Models, nous avait répondu, le 6 septembre, qu’elle ne souhaitait pas s’exprimer. Le 19 septembre, nous avons adressé à l’agence une série de questions précises, auxquelles elle a refusé de répondre. Nous avons reçu, les 6 et 20 septembre, deux courriels de l’avocat de l’agence, MRoland Perez, dénonçant des « allégations totalement diffamatoires ». Nous les reproduisons en intégralité sous l’onglet Prolonger.