Le FN en ses mairies: dette et préférence nationale

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La « préférence nationale » version locale

J-M. Le Pen et J-M. Chevallier. © Reuters J-M. Le Pen et J-M. Chevallier. © Reuters

À Toulon, Jean-Marie Le Chevallier laisse la ville dans un état pire qu’à son arrivée : une dette équivalente au budget de la commune (213,4 millions d'euros), des charges de personnel qui représentent 60 % des dépenses de fonctionnement et ont augmenté de 31 % en un mandat. L'addition de la gestion catastrophique de l’association Jeunesse toulonnaise (les détails ici) est également salée (plus de deux millions d’euros).

À Marignane, les impôts locaux augmentent, le centre-ville n'est pas rénové comme promis et le rapport de la Chambre régionale des comptes est accablant : aucune « restructuration des services », « diminution de l'autofinancement », « augmentation importante du poids de la dette » (« près de 44 millions d’euros »selon le successeur de Daniel Simonpieri), « trop forte augmentation des charges courantes par rapport aux recettes de fonctionnement ». Durant son mandat, les charges de fonctionnement courant progressent « de 9 % » et les dépenses nettes de personnel explosent (en 2003, elles représentent « 64 % des charges de fonctionnement »).

La CRC note aussi des « avantages en nature » concernant les voitures de fonction (33 véhicules acquis entre 1998 et 2001), « l’attribution d'avantages dans des conditions irrégulières », notamment des logements de fonction attribués « à titre gratuit ».

Dans les quatre villes, l’incompétence financière est masquée par des mesures destinées à laisser penser aux habitants qu’on s’occupe d’eux immédiatement. Des cahiers de doléance ou des boîtes aux lettres pour les suggestions des habitants sont installés. À Vitrolles, « un service municipal pour répondre aux demandes d'entretien et de réparation des habitants dans les 24 heures » est mis en place. À Toulon et Marignane, une ligne téléphonique spéciale pour répondre aux problèmes techniques et administratifs est créée. À Orange, Bompard « a géré le goudron », résumait en 1996 le président de l'association Faire face : « Quelques chaussées refaites, des sens interdits supprimés, des places de parking gratuites. »

C'est aussi un constat qu’établissent les chercheurs Gilles Ivaldi et Virginie Martin dans leur étude Le Front national entre clientélisme et recherche d’un enracinement social. Ils s’appuient sur l’exemple toulonnais : la municipalité « assure l’intendance quotidienne » et développe « un système marginal et relativement formel de distribution de services », relayé par le journal Le Toulonnais, outil fondamental de communication de la mairie. Mais « ni plan économique, ni politique sociale, ni même de véritables projets d’urbanisme » n’apparaissent.

Une politique sociale fondée sur la préférence nationale

Pas de projets et surtout une « impossibilité de penser le social », selon cette étude. Dépourvu d’ancrage social, de relais syndicaux, disposant de faibles réseaux notabiliaires, le FN n’est parvenu qu’à gagner « les faveurs du petit monde des groupes catholiques intégristes et a globalement manqué son rendez-vous avec le monde ouvrier ». Surtout, la municipalité frontiste se détourne de « l’exclusion et (du) malaise social pour se limiter aux antiennes lepéniennes classiques : gestion saine et rigoureuse contre les débordements de l’exécutif municipal précédent, retour de la sécurité, culture-animation (c’est-à-dire essentiellement la chasse à l’esprit “Rap-Tag-Lang”), administration des certificats d’hébergement, sport, subventions aux associations “n’ayant pas pris de position politique” et réhabilitation des quartiers de la vieille ville ».

À Toulon, l’équipe frontiste « se désintéresse des problèmes familiaux dès lors qu’ils sont liés aux difficultés des périphéries urbaines et de l’immigration », observent Gilles Ivaldi et Virginie Martin. « Le FN ne veut en aucun cas travailler sur des lieux de vie où les populations d’origine immigrée sont importantes » et ce choix est « assumé ». Le social, pour le FN, demeure centré sur quelques groupes : les classes moyennes plutôt que les exclus, les Français plutôt que les immigrés.

Le credo lepéniste – la « préférence nationale » –, est décliné localement en préférence « orangeoise »« toulonnaise », etc. À Vitrolles, une prime de 5 000 francs (760 euros) est attribuée « aux enfants français nés de parents européens ». La justice l'annulera (lire notre volet 2). Promise également par les trois autres maires, cette prime ne sera pas mise en pratique.

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Élus sous l'étiquette FN, les  maires de Toulon, Orange, Marignane et Vitrolles ont quitté le Front national quelques années plus tard pour rejoindre le MNR, le MPF ou le RPR.
Les exemples spécifiques de Dreux (majorité RPR-FN en 1983) et Nice (Jacques Peyrat quitte le FN un an avant de conquérir la mairie de Nice) n'ont pas été intégrés.

Présidente du think tank Different, laboratoire politique proche du PS, la politologue Virginie Martin a réalisé en 2000 une thèse sur le FN en situation de pouvoir municipal. Elle est l'auteure de Toulon la noire. Le Front national au pouvoir (Denoël, 1996) et Toulon sous le FN (L’Harmattan, 2000). Gilles Ivaldi est chercheur au CNRS, spécialiste des partis d’extrême droite et des populismes en Europe occidentale. Il a travaillé sur les gestions municipales du Front national dans le Sud-Est (à lire ici) et sur le FN de Marine Le Pen. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur le sujet (voir sa fiche).

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