Le FN en ses mairies: dette et préférence nationale

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Subventions coupées aux associations sociales

J. Bompard avec G. Collard et M. Maréchal-Le Pen à l'Assemblée. © Reuters J. Bompard avec G. Collard et M. Maréchal-Le Pen à l'Assemblée. © Reuters

« Pour construire, il faut parfois démolir. » Cette formule de l'adjointe aux affaires sociales d'Orange résume la politique sociale du FN. Comme dans le domaine culturel (lire notre volet 1), les quatre édiles refusent de bâtir sur de l’existant et coupent les subventions à certaines associations. En octobre 1995, Jean-Marie Le Pen convoque d'ailleurs “ses” maires pour les presser d'appliquer cette consigne.

Jacques Bompard apparaît comme « le plus zélé » des maires (dixit un dirigeant du FN). Exemple avec le budget voté en 1996 à Orange. Il augmente les moyens alloués à la sécurité (+ 3 %) et les indemnités des conseillers municipaux possédant une délégation (+ 11 000 euros), mais diminue tout le reste : les fournitures scolaires (– 25 %) ; le sport (– 25 %), la culture (– 230 000 euros), l'aide sociale (– 10 %, soit – 260 000 euros), etc.

Plus de subventions pour les maisons de quartier, « école de la rue dans toute son horreur », selon le maire, ni pour la mission locale, chargée de l'emploi des jeunes. « On leur donnait 300 000 francs à ces braves gens… On ne leur versera plus rien », commente André-Yves Beck, la plume du maire. L'Opar (Orange prévention accueil réinsertion), Oser, association d'insertion des quartiers Nord, le centre médico-social, disparaissent. La gratuité des salles municipales n'est concédée qu'aux associations qui acceptent que la mairie soit « coorganisatrice » de leurs manifestations. 

À Marignane, l’aide allouée aux Restos du cœur est supprimée pour raisons « économiques », mais la subvention du club de foot augmente considérablement. L’association Éclat (organisation de matchs de football, aide aux devoirs), composée de jeunes d'origine maghrébine, voit sa subvention réduite de 75 % et son local supprimé. Daniel Simonpieri préfère accorder 116 000 euros à l'Association d'insertion marignanaise créée par la mairie. Le premier adjoint ironise : « Aucun Maghrébin, aucune personne étrangère ou d'origine étrangère non européenne ne s'est présenté à nos services. Ce doit être l'effet dissuasif du label FN. »

Parallèlement, Fraternité française, l'association caritative du FN, s'installe dans la commune, dans un local spécialement réhabilité par la municipalité. En 1996, le conseil municipal décide également de réserver les cantines scolaires aux enfants dont les deux parents peuvent prouver qu’ils travaillent. Le tribunal administratif suspend l’exécution de cette délibération.

À Toulon, les associations « qui favorisent l'immigration », celles « qui se servent des subventions pour payer des permanents », ou qui étaient proches de l'ancienne municipalité, sont dans le viseur du maire. Jean-Marie Le Chevallier coupe les subventions au Secours populaire, proche du PCF, à la FCPE, la fédération (de gauche) des parents d'élèves, et surtout à l'association de lutte contre le sida Aides, désignée comme « une association d'homosexuels présentée comme organisme de lutte contre le sida ». Dans le même temps, il accorde 2 280 euros à la PEEP (fédération de parents d'élèves, ancrée à droite), 2 280 euros au seul syndicat CFTC et double celle allouée (en 1998) à la Maison des anciens combattants.

Pour mieux la contrôler, les quatre maires tentent de “municipaliser” l'action sociale. Des associations sont créées de toutes pièces, subventionnées par la mairie et gérées par des proches : l'Also à Orange (dirigée par l'épouse du secrétaire général de mairie), Jeunesse toulonnaise à Toulon (gérée par Cendrine Le Chevallier). Celle-ci organise colonies, crèches, activités sportives et sorties à la place du centre de loisirs et d'action sociale (CLAS) mais, mal gérée, elle sera placée en liquidation judiciaire en 1999 (lire notre volet 2). À Marignane, le Centre communal d'action sociale (CCAS) gère directement le centre aéré.

Des budgets sécuritaires
La priorité des quatre maires est ailleurs : la sécurité. Tous augmentent le nombre de policiers municipaux (il est doublé par Le Chevallier et Mégret). À Toulon, les policiers municipaux sont réarmés. À Orange, la police municipale s’installe dans les locaux de la mission locale, qui a mis la clé sous la porte. À Vitrolles, Bruno Mégret estime que la responsabilité des pouvoirs publics est d'assurer une « répression ». Il annonce qu'une des premières mesures de la municipalité sera de “purger” les services sociaux pour « renforcer les effectifs (de police) afin d'améliorer la sécurité ».

« Les éducateurs de rue, les agents de prévention, tout cela sera supprimé, car c'est totalement inefficace », estime-t-il en février 1997. Il faut « que la peur change de camp », martèle Catherine Mégret.

En 2012, Marine Le Pen ne dit pas autre chose. Dans son projet présidentiel, elle prévoit 8,9 milliards d'euros pour l'embauche et l'équipement de forces de police. Un budget qu'elle financerait par la suppression des prestations sociales pour les justiciables d'une peine d'un an ou plus et pour les récidivistes, et par 6,4 milliards d'euros « d'économies liées à la réduction de la délinquance » (lire notre décryptage).

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Élus sous l'étiquette FN, les  maires de Toulon, Orange, Marignane et Vitrolles ont quitté le Front national quelques années plus tard pour rejoindre le MNR, le MPF ou le RPR.
Les exemples spécifiques de Dreux (majorité RPR-FN en 1983) et Nice (Jacques Peyrat quitte le FN un an avant de conquérir la mairie de Nice) n'ont pas été intégrés.

Présidente du think tank Different, laboratoire politique proche du PS, la politologue Virginie Martin a réalisé en 2000 une thèse sur le FN en situation de pouvoir municipal. Elle est l'auteure de Toulon la noire. Le Front national au pouvoir (Denoël, 1996) et Toulon sous le FN (L’Harmattan, 2000). Gilles Ivaldi est chercheur au CNRS, spécialiste des partis d’extrême droite et des populismes en Europe occidentale. Il a travaillé sur les gestions municipales du Front national dans le Sud-Est (à lire ici) et sur le FN de Marine Le Pen. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur le sujet (voir sa fiche).

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