BAC nord : l’enquête démonte les accusations du lanceur d’alerte

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À l'origine de l'affaire de la BAC nord, l'ex-policier Sébastien Bennardo a accusé ses anciens collègues marseillais d'avoir racketté des dealers et revendu du cannabis. Les vérifications menées depuis « infirment pour la plupart des allégations », a conclu la police des polices. La crédibilité du pilier de l’accusation s’effondre.

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Son témoignage, à l’origine de la chute d’une unité entière, la brigade anti-criminalité nord de Marseille, est de plus en plus douteux aux yeux de la justice. En octobre 2011, Sébastien Bennardo, ancien gardien de la paix affecté à la BAC nord de 2007 à 2009, est menacé dans une énième affaire disciplinaire. Accompagné par un ancien major qui a lui aussi des comptes à régler, il finit par trouver une oreille intéressée auprès du préfet délégué à la sécurité Alain Gardère, un sarkoboy qui vient tout juste d’être nommé à Marseille. Comme l'ex-policier le raconte lui-même, le préfet (aujourd'hui à la tête du conseil national des activités privées de sécurité) lui promet sa protection en échange de révélations sur ses ex-collègues ripoux.

C’est principalement sur la foi de ses dénonciations que le parquet de Marseille ouvrira le 23 novembre 2011 une enquête préliminaire sur des soupçons d’extorsions par les policiers de la BAC nord. Les sonorisations des voitures des agents –  retranscrites au forceps par l’IGPN avec l’aide de Bennardo – et la découverte de cannabis dans les vestiaires de la Division nord feront le reste. En octobre 2012, trente policiers de la BAC nord sont suspendus, dix-sept mis en examen dont sept écroués avec des inculpations criminelles de « vol en bande organisée, extorsion en bande organisée, acquisition, détention et transport non autorisé de stupéfiants ». Le ministre de l’intérieur Manuel Valls dissout l'unité. 

Depuis, Sébastien Bennardo, qui a été révoqué à l’été 2012 et s'est reconverti dans l'immobilier, a été officiellement entendu à quatre reprises par l’IGPN, par l’ex-procureur Jacques Dallest et par l'ex-juge d’instruction en charge du dossier Patricia Krummenacker. Il s’est également confié à plusieurs journalistes – dont Mediapart – et a coécrit un livre avec une ex-journaliste de Libération. Le problème est que les vérifications de l’IGPN, diligentées après le coup de filet d’octobre 2012, mettent à mal la plupart de ses accusations.

Le 29 novembre 2012, après la mise en examen de 17 policiers, Sébastien Bennardo a de nouvelles révélations à faire au procureur de Marseille Jacques Dallest et à son adjoint Jean-Jacques Fagni. C’est un déluge. L’ex-gardien de la paix accuse en vrac ses ex-collègues de la BAC nord d’utiliser les cartes de carburant professionnelles pour leurs voitures perso, de piocher dans les scellés et lors de constatations après des cambriolages, de détrousser des clients à la cité de La Castellane, d’avoir braqué des bijouteries marseillaises, et de revendre de la drogue lors de soirées. Le système serait le même à la BAC départementale. Le commandant Plaza, ex-chef de Bennardo qui l’a évincé de la BAC nord en septembre 2009, est particulièrement « soigné ». « À l’origine de la dérive de ce service », cet officier récupérerait stupéfiants et argent auprès de son indicateur Lyes Gouasmia.

Plus grave : Bennardo accuse non seulement ses anciens collègues d’avoir divulgué le statut d’informateur de ce dealer, retrouvé carbonisé dans le coffre d'une BMW près de Vitrolles le 14 septembre 2008*, mais également d’avoir causé un lynchage à la cité marseillaise des Iris. Cette dernière accusation aurait dû a minima créer un doute sur la fiabilité des tuyaux du policier, tant elle est facilement démontable.

À Marseille, l'atroce affaire des Iris a marqué les esprits. En février 2008, deux jeunes dealers avaient été torturés dans une cave, pour avoir osé braquer le plan de vente de cannabis de cette cité. L’un d’eux, Taoufiki Mohamedi, 19 ans, était mort de ses blessures. Bennardo raconte aux procureurs que, selon son informateur, des policiers de la BAC nord seraient à l’origine de ce crime en volant la sacoche d’un certain « Kindy Moulet ». Lequel, devant rembourser son chef de réseau, aurait envoyé son ami braquer le plan stups des Iris. Voilà comment les deux copains auraient fini torturés à mort dans une cave. L’histoire ne tient pas une seconde. Le dénommé Kindy Moulet était en fait le chef du réseau des Iris. Loin d’être décédé dans une cave, le jeune homme venait d’être condamné en juin 2012 par les assises des Bouches-du-Rhône à 15 ans de prison pour le meurtre de Taoufiki Mohamedi…

Au fil de ses auditions, Bennardo continue à charger la barque. À chaque fois, la police des polices, qui espère trouver des éléments incriminant les mis en examen, tente méticuleusement de recouper. En vain. Le 4 octobre 2013, un procès-verbal de synthèse de la délégation interrégionale de l’IGPN conclut une première fois que « les faits dénoncés par Sébastien Bennardo dans sa déposition du 11 mars 2013 n’étaient pas avérés et ne nous permettaient pas d’apporter de nouveaux éléments à charge contre les fonctionnaires de la BAC nord ».

Lors de son audition par l'IGPN en mars 2013, Sébastien Bennardo avait évoqué l’existence d’une caisse noire au sein d’un groupe de la BAC nord. Alimentée par les ponctions réalisées sur les sacoches des dealers, elle servait, selon lui, à s’offrir des restaurants et l’apéro du soir. Tous les anciens de la BAC nord, interrogés par l’IGPN, ont démenti. « Ils n’osent pas dire ce que nous nous sommes dit », a rétorqué de façon assez crédible Bennardo. Le problème est que le seul épisode circonstancié livré par l’ex-policier s’est révélé complètement faux. Un samedi, le « 15 mars 2009 », Bennardo aurait vu deux baqueux C. et B. « extraire de l’argent et du produit » du sac Carrefour d’un dealer qu’ils venaient d’interpeller à la cité de La Castellane. Le chef de groupe B. lui aurait expliqué que c’était pour alimenter leur caisse noire.

Les enquêteurs vérifient : le samedi 14 mars, les deux fonctionnaires en question étaient en congés. « Peut-être que je me suis trompé de jour », tente de se rattraper Bennardo. Mais l'IGPN a épluché la totalité des procédures traitées ce mois-là : elle n'a trouvé « aucune interpellation pour infraction à la législation sur les stupéfiants à La Castellane en mars 2009 ». Et l’officier de police judiciaire, censé être de permanence à L’Évêché (l’hôtel de police de Marseille) et avoir auditionné le « charbonneur », dément aussi.

* Le juge d’instruction aixois, en charge du dossier, a rendu un non-lieu le 10 avril 2014.

«Avez-vous effectivement tenté de faire diversion par de pseudo-révélations ?»

En mars 2013, Bennardo fait part aux enquêteurs d’un autre incident : le brigadier L. de la BAC nord lui aurait confié s’être fait tirer dessus en juillet 2010 par un chef de réseau, cité des Lauriers, en représailles, après avoir dérobé la sacoche de son charbonneur, contenant argent et résine de cannabis. La police des polices a essayé de retracer ces coups de feu. Ceux-ci remontaient en fait au 4 mars 2010. Les enquêteurs ont donc relu l’information judiciaire confiée à l’époque à la brigade criminelle de la PJ marseillaise, et entendu les deux policiers concernés et le tireur. Leur version est tout autre. « Je n’ai jamais raconté une histoire pareille à Bennardo, s’est étonné le brigadier L. Tout ceci fait partie de son aigreur contre la BAC nord. » Le tireur, visé par une fiche de recherche, a expliqué qu'il passait par les toits « pour éviter les contrôles ». Ce soir-là, il est tombé « nez à nez » avec deux policiers en surveillance et a tiré en l’air « pour faciliter [sa] fuite ». Un des policiers a riposté et l’a blessé à la cuisse. En détention pour violences volontaires avec arme, le tireur, entendu à la maison d’arrêt de Luynes, n’a « même pas voulu déposer plainte contre les policiers qui l’ont blessé par balle », note l’IGPN.

Le 13 mars 2014, lors de sa première audition de Bennardo, la juge d’instruction Patricia Krummenacker ne cache donc pas son incrédulité. « Il ressort de la procédure que vous avez dénoncé vos collègues de la BAC nord à partir du moment où vous avez été évincé du service (…), ne peut-on en déduire de vos révélations tardives et évolutives dans le temps que celles-ci sont plus opportunistes qu’avérées ? », demande la juge à celui qui est pourtant le témoin clef de son information judiciaire. La salve de questions qui suit est assassine : « Avez-vous effectivement tenté de faire diversion par de pseudo-révélations (…) au regard de vos difficultés judiciaires et disciplinaires ? Est-ce que vos accusations peuvent avoir pour seul fondement votre ressentiment à l’égard d’un service BAC nord qui ne vous a pas accepté en son sein ? Comment expliquez-vous que toutes vos accusations et déclarations vérifiées sont infirmées par les investigations menées ? » Sébastien Bennardo se défend comme il peut : « Je ne suis pas opportuniste. J’ai toujours dit haut et fort ce qui se passait. » Et pour étayer ses dires, il cite de nouveaux témoins, ex-policiers de la BAC nord ou informateurs, à interroger.

Mais les investigations menées par l’IGPN suite à cette audition l’enfoncent encore plus. « Les déclarations recueillies, quand les témoins cités ont daigné déférer, infirment pour la plupart les allégations de Sébastien Bennardo sur les pratiques en matière d’informateurs de la BAC nord et l’existence d’une caisse noire », conclut à nouveau l’IGPN dans son procès-verbal de synthèse du 1er octobre 2014. Une fois de plus, rien ou presque ne colle. Bennardo accuse par exemple deux de ses collègues d’avoir en mai 2008 « soulagé » un informateur de 500 euros. Ce qui aurait provoqué une altercation et le départ de son ancien chef de groupe, le brigadier chef L., « un homme intègre » dégoûté par ces pratiques. « Il arrivait souvent que les chefs de groupe s’en aillent car ils ne cautionnaient pas ce qui se passait dans leur équipe », généralise Bennardo. Interrogés par l’IGPN, les quatre témoins cités par l’ex-policier n'ont aucun souvenir de cette dispute. Et le brigadier chef L. a démenti le vol de son informateur par ses collègues. Et précisé qu'il était « parti à la BAC départementale pour avoir (ses) week-ends et (qu')il s’agissait aussi d’une opportunité professionnelle pour tourner sur le département avec plus de moyens ».

Quant au policier de la sûreté départementale qui aurait contacté Bennardo pour le prévenir que ses anciens collègues continuaient à y sévir en récupérant argent et stupéfiants, il tombe lui aussi des nues. Entendu le 29 juillet 2014 par l’IGPN, le gardien de la paix P. dément. À la sûreté départementale, il a vu de « grosses quantités d’argent saisies en [sa] présence » mais « jamais aucun mis en examen n’a évoqué qu’il manquait quelque chose ». P. explique qu’il s’est récemment fait évincer de la sûreté par sa hiérarchie et que Bennardo a cherché à exploiter l’événement à son profit. « Bennardo me donnait rendez-vous et je constatais en arrivant qu’il était, sans que je sois prévenu, en compagnie d’un journaliste », dit-il. Pour l’IGPN, le policier P. est d’autant plus crédible qu'« il intégrait en septembre 2014 l’école des contrôleurs de douanes ».

La pioche est tout aussi mauvaise du côté des informateurs et dealers cités par Bennardo. L’un d’eux, incarcéré à la maison d’arrêt de Luynes, confirme bien avoir été racketté à trois reprises en 2009 aux Aygalades puis à La Belle de mai, par trois policiers « de la BAC » à bord d’une Ford Mondéo Blanche. Mais leur description ne colle absolument pas avec les groupes de la BAC nord de l’époque.

Les autres vérifications menées par l’IGPN fragilisent elles aussi le dossier. L’expertise des téléphones saisis chez les 17 mis en examen a permis de découvrir une belle série de photos personnelles de policiers en vacances, au sauna, faisant du quad ou tirant au stand, mais rien « clairement en rapport direct avec des malversations ». Les enquêteurs ont passé au peigne fin leur patrimoine et leur train de vie, sans trouver aucun signe flagrant d'enrichissement personnel lié à un trafic de stupéfiants.

Au contraire, leur enquête disculpe le « Grand Seb », accusé par Bennardo de receler 50 000 euros volés dans un appartement « nourrice » aux Flamants après un incendie. Sur les sonorisations, on entendait ce brigadier répéter qu’il faut qu’il « blanchisse » et proposer à ses collègues de la BAC nord du liquide en échange d’un chèque. « Personne n’a des travaux à faire chez lui là ? Ou un truc à acheter ? » « Tu veux quoi comme billets ? J’ai pas le choix hein. C’est ou les roses ou les verts. » En fait, l’argent à blanchir ne venait pas d’extorsions, mais vraisemblablement d’un dessous-de-table sur une maison de famille que le policier venait de vendre. Entendu par l’IGPN le 28 mars 2013, l’acheteur de sa maison a reconnu avoir versé au «Grand Seb» 20 000 euros en espèces. Pas glorieux du tout pour un policier, chargé de veiller au respect de la loi, mais loin, très loin du « système organisé de vol, de racket et de trafic de drogue » décrit en octobre 2012

« Il aurait fallu les mener il y a trois ans, ces vérifications. Pourquoi Dallest et Cristini ne l'ont pas fait ? », regrette un responsable policier marseillais. Car, comme nous l'avions révélé, les sonorisations des six véhicules de l'ex BAC nord, qui constituent de  l'autre pilier de l'enquête, sont elles aussi douteuses. Dans plusieurs cas, leur retranscription apparaît fausse, avec des références au «pognon», à la «tune» et aux «billets» ajoutées par l'IGPN. Le ministère de l'intérieur s'est pourtant basé sur ces retranscriptions pour révoquer trois policiers de l’ex-Bac nord et sanctionner une quinzaine d’autres (du blâme à un an de suspension). Et, ce sans attendre l'issue de l'information judiciaire.

Pourquoi Lalle n'a-t-il jamais signalé les faits au parquet ?

Sébastien Bennardo avait également accusé l'actuel directeur central de la sécurité publique Pascal Lalle, à l’époque directeur des Bouches-du-Rhône, d’avoir cherché à étouffer l’affaire. Ce dernier n'avait en effet jamais jugé utile d'aviser le parquet. Des accusations à l'époque prises très au sérieux par l'ex-patron de l’IGPN de Marseille, notoirement en froid avec Lalle. Les 17 et 18 janvier 2013, le commissaire Didier Cristini fait perquisitionner la Division nord, l’Évêché et le cabinet d’audit de la direction départementale. Les ordinateurs et agendas professionnels de Pascal Lalle, du commissaire Christophe Groult à la tête de la Division nord et de ses subordonnés sont expertisés, sans grand résultat.

À plusieurs reprises après son éviction de la BAC nord en septembre 2009 (entre autres pour usage « inopérationnel » du Flashball), Bennardo avait dénoncé les pratiques de ses anciens collègues devant le cabinet d’audit et de discipline, qui dépend directement du DDSP. À chaque fois, lors de convocations concernant ses propres et nombreux déboires disciplinaires : participation à l’émission du « Juste Prix » pendant un arrêt-maladie en décembre 2009, accusations de violences et de vol à la Porte d’Aix en mars 2009, lettres anonymes et coups de fil de menace reçus par sa belle-mère, rédaction d’une constatation sous le nom d’un collègue après son propre cambriolage en janvier 2010, et enfin la remise en liberté le 5 juillet 2011 avec ses dix barrettes de shit d’un dealer, que Bennardo avait pris pour un bandit sous le coup d’un mandat d’arrêt. Cette dernière interpellation, réalisée sans arme et « la fleur au fusil », causera sa révocation en août 2012.

Les premières accusations de « vols répétés sur les revendeurs de drogue » tombent le 22 avril 2010, alors que Bennardo est entendu pour l’affaire de sa belle-mère. En fin d’audition, le policier déclare qu’« il y avait des choses bien plus graves à la BAC nord ». Mais sans livrer aucun détail. « Quand je lui ai demandé les dates et lieux précis pour ces vols, il m’a dit qu’on verrait ça ultérieurement », raconte le brigadier H. du cabinet d’audit, entendu par l’IGPN en janvier 2013. « À chaque fois que nous avons reçu des dénonciations contre la BAC nord, elles n’étaient pas circonstanciées », se souvient sa collègue L.. À ses yeux, Bennardo semblait « vouloir s’exonérer de ses responsabilités en détournant l’attention sur d’autres ».

C'est d'ailleurs un Bennardo absolument furieux que le brigadier chef L. de la BAC nord croise sur le parking de la division nord en septembre 2009. Il rapporte ses menaces à l’IGPN le 14 août 2014 : « Il m'a dit ouvertement : "Vous me faites partir de la BAC, je ne serai pas le seul à partir. Je vous ferai tomber en montant jusqu’à Monsieur Groult et au directeur." »

En octobre 2010, deux autres fonctionnaires évincés de la BAC nord, le brigadier G. et la gardienne de la paix A., que Bennardo a rencontrés au commissariat du 14e, poussent la porte du commissaire Anthony de Freitas, adjoint au chef de la sûreté départementale. Ils « venaient se présenter pour intégrer la sûreté départementale », explique le commissaire divisionnaire Olivier Messens, chef de la sûreté, devant l’IGPN le 18 janvier 2013. Et dénoncent au passage des vols de sacoche à la BAC nord, en des termes tout aussi vagues.

À chaque fois, des rapports remontent au directeur départemental Pascal Lalle. L’actuel directeur central de la sécurité publique ne leur donnera jamais suite : il ne signalera jamais les faits au parquet et n’en avertira même pas le commissaire à la tête de la Division nord. « J’ai pensé qu’il y avait eu transmission au parquet et qu’une enquête avait été ouverte chez vous (…) du fait de l’importance des moyens que cela pouvait demander », s’étonnera le brigadier H. du cabinet d’audit devant l’IGPN. « Il semblait évident qu’il y aurait une suite », se couvrira de son côté le commandant A., qui a remis un de ces rapports sous pli fermé à Lalle.

Le 2 mai 2013, Pascal Lalle s’est expliqué pour la première fois. Entendu comme témoin par l’IGPN, il affirme s’être montré « extrêmement prudent » sachant « que Bennardo cherche à se venger de ses collègues de la BAC ». Mais pourquoi ne pas avoir a minima « fait procéder à une enquête » pour vérifier ses accusations, s'étouffe l’IGPN. La réponse ne manque pas de « realpolitik ».« À tort ou à raison, j’ai estimé que je n’avais pas d’éléments suffisants pour faire engager une enquête au risque de déstabiliser l’ensemble du service », répond Lalle, qui dit avoir privilégié la remise en ordre de la police marseillaise engagée en 2009.

À son arrivée, l’inspecteur général aurait constaté « un état d’organisation et de fonctionnement comme il en existait vingt ans plus tôt » et des brigades anti-criminalités « livrées à elles-mêmes sur le plan du pilotage ». Pour ne pas faire planter sa « réorganisation totale des services », Lalle aurait donc préféré discrètement renouveler les brigades en faisant partir à l’été 2011 « tous les fonctionnaires de plus de neuf ans de fonction dans la BAC ». « Il était nécessaire au regard de ce contexte et de la spécificité de Marseille que la mobilisation des policiers reste importante », estime-t-il.

Les rumeurs sur la BAC nord n’étaient pas nouvelles. « Vers 2007, les personnes interpellées ont commencé à se plaindre  qu’il manquait de l’argent dans leur sacoche », se souvient le lieutenant R., ex-chef de la brigade des stupéfiants de la sûreté départemental, entendu par l’IGPN le 10 avril 2014. Selon cet officier, ces plaintes se sont amplifiées en 2008 et « la hiérarchie et le parquet étaient systématiquement avisés ». « Nous étions 60 à la brigade des stups et nous étions 60 à avoir des doutes », poursuit-il.

À la demande du parquet, des confrontations avaient été organisées avec les policiers interpellateurs de la BAC. « Mais il n’avait pas été possible de déterminer s’il s’agissait de menteurs ou s’il y avait eu évaporation par les policiers », a précisé Pascal Lalle lors de son audition. En novembre 2008, Bennardo avait lui-même été accusé par un dealer du Clos-la-Rose d'avoir volé 500 euros dans sa sacoche. L'IGPN avait été immédiatement saisie.  

Le 25 janvier 2012, lorsque Le Point révèle l'ouverture d'une enquête sur la BAC nord, Lalle, qui n'avait semble-t-il pas été averti, convoque dans l'après-midi les responsables de la Division nord et l'ensemble des gradés de la BAC nord. Encore une fois par pragmatisme en pleine guerre contre les stupéfiants, justifiera-t-il auprès de l'IGPN : « Il me fallait faire le nécessaire pour que le service de police continue à travailler notamment au regard du climat existant alors à Marseille. » Dans un délicieux euphémisme, l'article est jugé « particulièrement gênant », regrette le directeur départemental lors de cette réunion, notamment parce qu'il « porte atteinte (...) à l’image des BAC qui sont le fer de lance de la lutte contre la délinquance dans le pays et dont l’existence est pleinement justifiée ».

Lalle confirme à ses hommes qu’une enquête de l’IGPN a bien été ouverte – « Une partie des éléments (…) sont des contre-vérités, d’autres sont à vérifier » – et leur demande d’être « particulièrement vigilants pour l’avenir ». « Si d’aventure les faits (…) étaient avérés et compte tenu du mode de fonctionnement de la BAC ils ne pourraient avoir été commis sans que tout ou partie de la hiérarchie en ait eu connaissance. » Aussi les incite-t-il à ne pas hésiter à dénoncer une éventuelle « brebis galeuse » au sein de leurs équipes « avant qu’il ne soit trop tard ». « Si les faits s’avéraient calomnieux, il y aura nécessité à organiser une défense collective pour l’institution et les personnels », conclut-il. Quelques semaines plus tard, des micros étaient installés dans les véhicules de la Bac nord... 

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