Richard Ferrand, l’homme qui ne voulait pas être là

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Issu de l’aile gauche du PS, Richard Ferrand s’est converti à « l’approche techno-libérale » au contact d’Emmanuel Macron. Depuis un an, ce fidèle du président, patron malgré lui d’une majorité qui le critique, doit gérer les velléités frondeuses qui animent ses troupes. Portrait d’un macroniste qui se verrait bien ailleurs.

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Il est près de 2 heures du matin, ce mardi 29 mai. Les couloirs de l’Assemblée nationale sont déserts, ses bancs sont clairsemés. La discussion du projet de loi agriculture et alimentation s’étire depuis plusieurs heures déjà, lorsque le député La République en marche (LREM) Matthieu Orphelin se lève pour défendre l’amendement qu’il a signé avec 44 de ses collègues, visant à graver dans la loi l’engagement présidentiel d’interdire le glyphosate d’ici trois ans.

Dans le quart d’heure qui suit, Richard Ferrand surgit dans l’hémicycle accompagné de « ses sbires », selon l’expression d’un autre élu de la majorité, présent cette nuit-là. Il s’installe sur l’un des strapontins rouges du Palais-Bourbon et émet quelques commentaires en attendant que le temps passe. La séance touche à sa fin. Le président de l’Assemblée, François de Rugy, lui donne alors la parole.

En quelques minutes, le patron des députés LREM, jusqu’ici absent des débats, enterre l’initiative des écolos de son groupe. « Cette tentation de résoudre par la loi des problèmes plus complexes, aucune majorité n’en a l’exclusivité », tranche-t-il, appelant ses troupes à faire « confiance » à Emmanuel Macron pour tenir sa promesse. Fermeture du ban. L’amendement est rejeté.

Richard Ferrand à l’Assemblée nationale, le 13 décembre 2017. © Reuters/Benoit Tessier Richard Ferrand à l’Assemblée nationale, le 13 décembre 2017. © Reuters/Benoit Tessier

Cet épisode est révélateur de la façon dont Richard Ferrand sait couper court aux débats. Voilà plusieurs semaines déjà que l’élu du Finistère s’agace de l’inflation des amendements individuels, observée depuis l’examen de la loi asile et immigration, malgré les « réunions de balayage » organisées en amont par les “whips” des commissions. À tel point qu’il a récemment décidé de muscler son système, en confiant à deux de ses proches, les députés Gilles Le Gendre et Pacôme Rupin, le soin de réfléchir à la façon d’en réduire le nombre.

« L’embolie d’amendements crée de vrais dysfonctionnements. Il faut que chacun apprenne à s’autodiscipliner, non pas dans une logique de coercition, mais pour plus d’efficacité », estime un parlementaire LREM qui soutient son chef de file sur ce point. Derrière les sempiternels discours macronistes sur le rendement, se cache un tout autre objectif : remettre au pas la poignée de députés de plus en plus critiques quant aux choix du gouvernement, afin d’éviter que leurs velléités contestataires ne se transforment en véritable problème politique.

Depuis le début de l’année, un air de déjà-vu plane sur le Palais-Bourbon. « Il faut jouer davantage collectif », a martelé le premier ministre aux élus de la majorité, le 5 juin, comme l’un de ses prédécesseurs, Jean-Marc Ayrault, l’avait fait en 2013, au moment des premiers accrocs avec les futurs frondeurs du Parti socialiste (PS). Richard Ferrand l’assure : les deux situations n’ont rien à voir. « Ceux qui expriment aujourd’hui des désaccords sont sincères, affirme-t-il à Mediapart. Sous le quinquennat précédent, le positionnement tactique a souvent pris le pas sur le fond. »

En clair, la différence entre 2013 et 2018 se résumerait en un mot : convictions. Cela tombe bien, puisque c’est justement de ce sujet que nous souhaitons discuter avec le patron des députés LREM, lorsque nous le rencontrons dans son bureau, au début du mois de mai. Car avant de se métamorphoser en macroniste convaincu, Richard Ferrand fut longtemps élu du PS, parti auquel il a adhéré à l’âge de 18 ans par « admiration » pour François Mitterrand, avant d’entrer au conseil général du Finistère d’abord (1998-2011), à la Région Bretagne ensuite (à partir de 2010) et à l’Assemblée nationale enfin (sous le quinquennat précédent).

À l’époque, « il était plus à gauche que moi », se souvient le secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement, Christophe Castaner, un autre ancien de Solférino. Sans avoir jamais réellement appartenu au groupe des frondeurs, l’élu breton en était réputé proche, notamment pour s’être abstenu au moment du vote du projet de loi relatif à la sécurisation de l’emploi, en avril 2013. Un an plus tard, il s’abstenait de nouveau lorsque Manuel Valls, fraîchement nommé premier ministre, faisait adopter son plan d’économies de 50 milliards d’euros, autrement appelé « pacte de responsabilité ».

Dans une tribune publiée sur « Le Plus » du Nouvel Obs en avril 2014, il expliquait son choix à l’aide d’arguments qui font étonnamment écho aux politiques qu’il défend aujourd’hui. « Le seul choix pertinent consisterait simultanément à réduire l’action publique et à restaurer les profits… qui seront les investissements de demain, et les emplois d’après-demain… selon la vieille antienne », écrivait-il alors, allant même jusqu’à déplorer que François Hollande et Manuel Valls mettent en œuvre « ce que la droite française n’a pas réussi ».

Exprimant à ce moment-là « un doute profond sur des choix politiques lourds, imposés empiriquement », Richard Ferrand regrettait « l’approche techno-libérale et exclusivement macroéconomique des difficultés du pays ». Il s’inquiétait aussi que le Parlement soit réduit à une simple chambre d’enregistrement, chargée d’« entériner une ligne politique nulle part débattue ». « Les parlementaires sont priés (…) de se satisfaire de leur sort, qu’ils ne devraient qu’au succès de l’élection présidentielle », indiquait-il.

« Je ne suis pas un gauchiste exalté. Mais avant de mobiliser 50 milliards d’euros, on peut quand même savoir comment cibler au mieux, surtout quand l’État n’a pas un rond ! affirmait-il à la même époque à MediapartJe veux bien entendre des arguments mais pas obéir à des ordres. Le contrat de majorité que nous demandions s’est transformé en ordre de mission. Et puis il y a ce fétichisme des 3 % de déficit, alors que même la Banque centrale européenne s’inquiète des risques de déflation ! Je m’inquiète de l’impact asthénique, récessif des mesures que nous prenons. On ne peut pas ajouter de l’injustice à l’inefficacité. »

Ce doute exprimé en 2014 par l’ancien socialiste devenu l’une des figures de proue de la Macronie ressemble fort à celui qui étreint actuellement l’aile gauche de sa majorité, elle aussi priée de se satisfaire de son sort. Mais que s’est-il passé au cours des quatre dernières années pour que Richard Ferrand change à ce point de discours ? Ses anciens amis de Solférino ont beau avoir retourné l’histoire dans tous les sens, ils ne comprennent toujours pas. À peine réussissent-ils à dater le moment où les choses ont basculé.

« C’est raëlien leur histoire... »

Nous sommes au début de l’année 2015. Nommé à Bercy six mois plus tôt en remplacement d’Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron investit le Palais-Bourbon pour entamer un dialogue qu’il souhaite approfondi avec les parlementaires sur le projet de loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques. Richard Ferrand est alors désigné comme l’un des rapporteurs du texte, afin, explique Christophe Castaner, d’« amadouer l’aile gauche du PS ».

Très vite, un charme étrange opère. « Je m’aperçois assez rapidement qu’on ne fait plus partie du même camp, raconte l’un de ses anciens compagnons de route socialiste. Quand je lui démontrais en quoi, sur le fond, ce n’était pas possible de défendre la loi Macron, il me parlait de “la force du bonhomme”… Et aujourd’hui, il défend la suppression de l’ISF ! C’est raëlien leur histoire... » L’actuel porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, le confirme : « C’est la loi Macron qui fait le switch pour Richard. Les deux hommes ont eu un vrai coup de cœur politique. »

Après des semaines de débats parlementaires, Manuel Valls et François Hollande dégainent finalement l’article 49-3 pour faire adopter le texte du ministre de l’économie, une décision que ce dernier interprète comme une défaite personnelle. Dans les mois qui suivent, Richard Ferrand se rend régulièrement à Bercy pour discuter avec celui qui en occupe le troisième étage. « Nous parlions de politique, de philosophie, de la vie… Il m’a semblé qu’il y avait une lumière qui éclairait un peu la gauche », raconte-t-il.

Richard Ferrand et Emmanuel Macron, le 10 décembre 2016. © Reuters/Benoit Tessier Richard Ferrand et Emmanuel Macron, le 10 décembre 2016. © Reuters/Benoit Tessier

Tous ceux qui ont connu Richard Ferrand à l’époque où il soutenait Martine Aubry s’étonnent de ce sentiment soudain pour un ministre technocrate, dont le libéralisme n’a échappé à personne. Mais l’élu du Finistère, lui, ne voit « rien de zigzagant » dans son cheminement. « Je constatais que la gauche était un champ de ruines, je voyais bien que tout cela ne tenait plus debout, indique-t-il. Les gens n’étaient plus d’accord sur rien. Ils restaient ensemble pour les enfants, les élus. J’étais contre la primaire, mais j’étais légitimiste. Pour moi, c’est le chef du parti qui porte le candidat. Il était donc cohérent que je soutienne Martine Aubry lorsqu’elle était première secrétaire du PS. »

Fin 2015, début 2016. Les mois passent, les réunions à Bercy se multiplient et le projet macroniste commence à germer. « Richard est l’un des premiers à avoir été convaincu que les clivages gauche/droite étaient dépassés, que l’offre politique devait être différente. Au premier jour, il était là, il n’a jamais ménagé sa peine ni compté ses heures. On a construit le projet ensemble », affirme le secrétaire d’État auprès du ministre de la cohésion des territoires, Julien Denormandie, à l’époque directeur adjoint du cabinet d’Emmanuel Macron, poste dont il démissionnera en mars 2016 pour participer à la création d’En Marche!.

« Il a été courageux parce que ça a été difficile pour lui au sein du groupe PS », ajoute un autre membre du premier cercle, évoquant des textos de menace envoyés par « certains de Solfé ». Quelques mois plus tard, Richard Ferrand devient « l’un des artisans de la campagne présidentielle », où il se fait fort de défendre les sujets qui lui tiennent à cœur, notamment ceux qui ont trait à la ruralité. Secrétaire général du mouvement macroniste, « il gardait la maison pendant que les autres allaient sur le terrain avec le candidat », se souvient François Patriat, autre transfuge socialiste, aujourd’hui patron des sénateurs LREM.

Au sein de la Macronie, l’élu breton s’impose rapidement comme « l’homme de confiance », « l’un des plus politiques de la bande ». « Il faisait les meilleures synthèses de la situation, il était toujours pertinent, s’enthousiasme Patriat. Il s’est très vite imposé comme un interlocuteur privilégié. » Tous ceux qui ont participé aux débuts d’En Marche! le disent : la relation qui unit Richard Ferrand et Emmanuel Macron dépasse de loin la plupart des autres.

S’il est vrai que le président de la République conserve, comme le rappelle le patron du Modem François Bayrou, « un lien assez fort avec tous ceux qui ont fait campagne avec lui », « des liens de cette puissance, ajoute Christophe Castaner, il y en a très peu ». « Richard a été omniprésent dans le dispositif, poursuit le secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement. Son engagement a été total, le mien a été complet. » « Le président a beaucoup d’affection pour les grognards », s’amuse un proche du chef de l’État.

Après l’élection présidentielle, c’est donc tout naturellement que Richard Ferrand intègre le gouvernement en qualité de ministre de la cohésion des territoires. D’aucuns l’imaginaient à Matignon, mais la volonté d’Emmanuel Macron d’achever Les Républicains (LR) en plaçant l’un des leurs rue de Varenne l’emporte sur le reste. Dans le même temps, le secrétaire général du parti présidentiel s’active en coulisses pour préparer les législatives et assurer sa propre réélection dans le Finistère.

C’est lui qui joue les bad cop avec François Bayrou dans le but de rompre l’accord sur les investitures acté quelques mois plus tôt ; lui aussi qui présente les règles de sélection des candidats LREM, au troisième rang desquelles il place « la probité ». « Il donnait le sentiment d’avoir prise sur les choses », se souvient le patron des députés Modem, Marc Fesneau. Peu de temps après pourtant, tout s’effondre : Le Canard enchaîné révèle les opérations immobilières ayant favorisé la compagne de l’ancien député PS, lorsqu’il était directeur général des Mutuelles de Bretagne. Une enquête préliminaire est ouverte, les informations se multiplient, les appels à démission aussi.

Fin juin, l’élu breton est finalement réélu dans sa circonscription. Contrevenant à la « jurisprudence Balladur » qui veut que seul un ministre mis en examen quitte le gouvernement, le président de la République, qui n’a cessé de soutenir son ami pendant toute cette période, choisit de l’exfiltrer, sans attendre un rebondissement judiciaire. Il le pousse alors à prendre la tête de la majorité aussi pléthorique qu’hétérogène qui s’apprête à faire son entrée au Palais-Bourbon.

« Je n’étais pas spontanément candidat à ce poste »

Tous les proches d’Emmanuel Macron racontent la même histoire. « Son affaire l’a durement éprouvé, explique l’un d’entre eux. Il avait moins d’envie, il se repliait sur lui-même. Il n’a pas toujours eu le soutien qu’il aurait attendu, y compris dans le premier cercle où certains le poussaient à la démission… » « S’il n’avait pas quitté le gouvernement, il serait resté dans la machine à laver, il aurait pu en souffrir plus encore, indique pour sa part Christophe Castaner. Beaucoup ont pensé que c’était une façon de le protéger et de lui donner un rôle-clé. Il est sorti pour aller sur un poste qui est plus stratégique qu’un poste de ministre. »

Des arguments qui n’ont pas franchement convaincu l’intéressé sur le moment. Pourtant, fin juin 2017, sa fidélité absolue au chef de l’État finit par l’emporter sur ses desiderata. « On en avait parlé avec le président pendant la campagne et c’est vrai que je n’étais pas spontanément candidat à ce poste, reconnaît-il. Je l’ai accepté en me grattant la tête, mais ce n’est pas un choix par défaut. » Ceux qui le connaissent bien sont persuadés du contraire. « Il a vécu son départ du gouvernement comme une mise à l’écart injuste et il le vit encore mal aujourd’hui, estime l’un de ses anciens amis socialistes. Garde-chiourme, ça ne lui va pas. » 

Séminaire de rentrée des députés LREM à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 18 septembre 2017. © Twitter/@RichardFerrand Séminaire de rentrée des députés LREM à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 18 septembre 2017. © Twitter/@RichardFerrand

Le patron des députés Modem, Marc Fesneau, partage cette impression. « Il n’a pas pris son poste de président de groupe comme une promotion, mais il a quand même trouvé un certain rythme », dit-il. « C’est quelqu’un qui n’aime pas perdre son temps en faisant de la gestion d’ego, ce qui est compliqué pour un président de groupe… », souffle un proche d’Emmanuel Macron. « Ça ne l’amuse pas de faire ça. C’est un job où on passe son temps à gérer les emmerdeurs et ce n’est vraiment pas son truc », glisse encore un élu de la majorité.

Dès les premières semaines de législature, la situation tourne au vinaigre : les députés LREM, pour la plupart novices, ont le sentiment de n’avoir aucun cadre ; la répartition des postes clés du Palais-Bourbon vire au psychodrame ; les débats qui entourent le projet de loi visant à rétablir la confiance dans la vie publique partent dans tous les sens… Et Richard Ferrand, dont l’affaire n’est toujours pas classée, a littéralement disparu de l’espace médiatique. « Au début, vous gérez tout ce qui ne va pas bien. Le plaisir n’est pas immédiat », concède-t-il un an plus tard.

Avant de revenir sur sa fameuse affaire immobilière : « Les informations infondées qui sont sorties m’ont humilié et atteint. Ça a changé quelque chose en moi. J’ai été traîné au banc de l’infamie. Passer pour quelqu’un de malhonnête quand on ne l’est pas, ça blesse. » Comme l’avait révélé Mediapart en octobre 2017, l’enquête préliminaire, finalement classée par le parquet de Brest, démontrait pourtant bien à quel point l’ex-socialiste s’était occupé, de bout en bout, des intérêts de sa compagne. « Il y a clairement un problème d’éthique », avait ainsi pointé l’un de ses anciens adjoints devant les policiers.

L’affaire est loin d’être conclue puisque le parquet national financier (PNF) a ouvert en janvier une information judiciaire, à la suite d’une plainte déposée par l’association Anticor. Fin mars, les avocats de l’ancien ministre ont signalé à la justice un possible « conflit d’intérêts » susceptible, selon eux, de justifier le dépaysement de l’enquête. En tout état de cause, Richard Ferrand l’assure, sa discrétion médiatique n’a rien à voir avec ses démêlés judiciaires. « J’ai vraiment le souci de faire émerger d’autres visages, affirme-t-il. Et puis, je ne suis pas un pigiste bénévole des chaînes d’info, où il y a beaucoup de bavardages inutiles. »

Aujourd’hui encore, les relations du patron des députés LREM avec la presse sont pour le moins distantes. « Le problème, glisse un élu de la majorité, c’est qu’elles le sont aussi avec nous. » Au sein du groupe, il ne faut pas chercher longtemps pour trouver des doléances. « Richard Ferrand est peut-être encore imprégné des vieux codes et des vieux réflexes », admet la députée Lætitia Avia, avant de tempérer son propos : « Mais il a aussi fait le choix de laisser les membres du groupe organiser des groupes de travail et de discussion, et prendre chacun des responsabilités. Cela évite les frustrations. »

Beaucoup déplorent cependant que leur chef de file soit recroquevillé sur un noyau de fidèles, au détriment de tous les autres. Dans le cercle fermé de Ferrand, on retrouve quelques députés, comme Pacôme Rupin, Gilles Le Gendre, Hervé Berville et Florian Bachelier, mais aussi et surtout, les collaborateurs du groupe qui concentrent l’essentiel des critiques. « Ils se comportent comme des commissaires politiques, grince un élu LREM, sous couvert d’anonymat. Richard Ferrand est arrivé dans une période difficile à ce poste qu’il considérait comme une sanction. Depuis, sa garde rapprochée fonctionne plus pour sa défense que pour son ouverture. »

« C’est un mur de collaborateurs, s’agace un autre. Ils viennent tous du PS. Le chef de cabinet de Ferrand [Meziane Rezki – ndlr] était encore suppléant d’une candidate socialiste aux dernières législatives. Ils traitent mal les parlementaires, ils ne répondent pas, ils ne facilitent rien… » Le président du groupe majoritaire est lui-même décrit par certains comme « trop raide », « absent », « plus souvent à la buvette de l’Assemblée que dans l’hémicycle », « incapable de faire vivre le débat », adoptant avec ses troupes « une technique un peu infantilisante » et un « comportement très méprisant ».

La « détestation réciproque » qu’il entretient avec François de Rugy, censé être un interlocuteur quotidien, n’adoucit pas l’atmosphère. Quant à sa décision, annoncée mi-avril, d’exclure ceux qui voteraient contre la loi asile et immigration, elle en a choqué plus d’un. « Ce n’est pas en excluant qu’on résout les choses, tranche un député LREM. Cela renforce la tentation de créer des sous-groupes. Il n’a pas été bon, il a exprimé son autorité en bout de course, alors qu’il fallait construire une ligne commune. On a besoin de méthode, pas de remettre en cause le collectif. »

« On n’a ni besoin ni envie d’être recadré, estime sa collègue Martine Wonner. Je suis à l’aise dans ce groupe dès lors que je peux apporter une sensibilité différente. » Des mots que Richard Ferrand n’aurait pas renié en d’autres temps, lui qui confiait à Mediapart en 2014 : « Je n’accepterai pas qu’on nous dise indéfiniment “vous devez voter ça”, et que face à nos réticences le gouvernement se contente de montrer les dents. Les esprits libres ont toujours nourri la force de la gauche. Les fan-clubs ont toujours fini en clubs fanés. »

« Il peut être brutal »

François Patriat, l’homologue de Richard Ferrand au Sénat, essaie d’atténuer le trait. « C’est un affectif, il a de l’humour et le sens de la formule. Il écoute, mais quand il a décidé, c’est comme ça et pas autrement », affirme-t-il, avant de reconnaître que son ami « manque parfois de souplesse », qu’« il est souvent bourru » et qu’« il peut être brutal ». Un député LREM en rajoute une couche : « Sa porte est toujours fermée. Parfois, il nous arrive même d’aller demander conseil au président du groupe MoDem, Marc Fesneau. »

« Ma porte n’est jamais fermée ! » se défend le président du groupe majoritaire, en tournant les yeux vers celle de son bureau, qui est effectivement close au moment de notre conversation. « Le problème, c’est qu’ils sont 313, pour la plupart absents le lundi et le vendredi, poursuit-il. Certains ont des sujets qui leur tiennent à cœur et ils veulent en parler tout de suite. Ils me disent : “Je viens cinq minutes dans ton bureau boire un café”, mais ça ne dure jamais cinq minutes... »

François Patriat et Richard Ferrand. © Twitter/@RichardFerrand François Patriat et Richard Ferrand. © Twitter/@RichardFerrand

Les élus réputés proches de Richard Ferrand dressent quant à eux un tout autre portrait de leur chef de file. C’est notamment le cas de la députée LREM Coralie Dubost, qui vante son « expérience », « la finesse de sa stratégie et de son langage », sa « bonne connaissance des territoires et des ministres », et le soin qu’il apporte au « partage du travail ». Les satisfaits et les mécontents se retrouvent sur un seul point, résumé en ces termes par un parlementaire pourtant très critique : « Son job est le plus ingrat qui soit. »

« Le président du groupe majoritaire, dans la Ve République, c’est le poste le plus difficile, abonde Christophe Castaner. Encore plus lorsqu’il n’y a pas d’histoire commune dans le groupe. Ça complexifie un peu le management. » Richard Ferrand, lui, parle d’« un sacré exercice ». « Au départ, les collègues et moi-même nous connaissions très peu, dit-il. Ils sont d’origines professionnelles et de cultures différentes. C’est un chantier, il y a beaucoup de choses à tisser. Mais le ciment, la satisfaction, c’est d’avoir porté Emmanuel Macron à la présidence et d’appliquer son programme. »

Du côté de l’exécutif, où l’on s’agace ouvertement du vent de rébellion qui agite la majorité, personne ne veut « jeter la pierre » au patron des députés LREM. « De là où je suis, j’ai l’impression d’avoir un groupe réactif, ouvert, avec des débats en son sein, c’est normal, explique le secrétaire d’État auprès du ministre de la cohésion des territoires, Julien Denormandie. Le groupe est vraiment force de propositions, les débats sont très bien animés par Richard Ferrand. Pour moi, c’est un influenceur et un manager. » « Il a un petit côté rugueux et en même temps, il est le premier à mordre quand il faut protéger ses troupes », ajoute Castaner.

À Matignon, on loue « un fonctionnement très fluide » entre le premier ministre, institutionnellement chef de la majorité, et le président de cette même majorité à l’Assemblée. La relation entre Édouard Philippe et Richard Ferrand n’a pourtant pas toujours été évidente. Au-delà du fait que l’un soit issu de LR et l’autre du PS, « la question de la légitimité d’Édouard Philippe, propulsé à Matignon alors qu’il n’avait pas participé à la campagne, s’est posée aux yeux de Richard Ferrand », affirme un membre du premier cercle macroniste. « Nous avons deux styles différents, concède le président du groupe majoritaire, mais il n’y a pas de coups bas entre nous, pas de choses tordues. »

Si les deux hommes se rencontrent de façon hebdomadaire à l’occasion des petits déjeuners de la majorité, organisés chaque mardi rue de Varenne, ils n’ont dîné pour la première fois en tête-à-tête que le 15 mai dernier, un an tout juste après la nomination de l’ancien maire du Havre. « Au départ, Richard Ferrand dézinguait un peu Édouard Philippe, sur les 80 km/h notamment, explique un député LREM qui les côtoie l’un comme l’autre. Mais les choses ont fini par s’arranger. »

Malgré sa proximité avec Emmanuel Macron et sa capacité à lui dire les choses, Richard Ferrand ne semble guère peser sur les décisions de l’exécutif. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé, début 2018, à devoir applaudir une décision à laquelle il était pourtant farouchement opposé : celle de renoncer au projet de construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). « Je communique régulièrement avec le président de la République. Je dis mon fait, je propose, parfois je gagne, parfois non… », balaie-t-il.

La plupart de ceux qui, au sein du groupe LREM, ne supportent pas la façon dont son patron le fait tourner, ont fini par en prendre leur parti. Surtout, personne ne voit vraiment qui pourrait « faire le job à sa place ». Beaucoup attendent encore de voir s’il sera, oui ou non, mis en examen dans son affaire. « Dans les deux cas de figure, il quittera la présidence du groupe, veut croire un élu de la majorité. Soit parce que ses ennuis judiciaires l’empêcheront de rester ; soit parce que son blanchiment lui permettra de réintégrer le gouvernement. »

Une option que le principal intéressé assure ne pas envisager à ce jour. « J’aime de moins en moins la lumière », souffle-t-il, rappelant toutefois qu’il a posé comme principe que toutes les responsabilités, y compris la sienne, soient remises en jeu à mi-mandat. Le même engagement avait été pris par le président de l’Assemblée, François de Rugy, en début de législature. Le départ de ce dernier offrirait une autre perspective à Richard Ferrand, qui préfère toutefois assurer ses arrières et calmer les esprits de ceux qui se voient déjà à sa place : « Ce ne sera pas une Saint-Barthélemy des mandats. »

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été interrogées entre les mois d’avril et de juin. Plusieurs d’entre elles ont accepté de répondre à nos questions à condition de rester anonymes, ce que nous avons respecté. Le papier a été amendé mercredi 20 juin pour préciser que les avocats de Richard Ferrand ont demandé le dépaysement de l’enquête ouverte à Paris sur l’affaire immobilière qui le met en cause ; et pour modifier, à la demande de la députée, la citation de Lætitia Avia.