Affaire Benalla: à l’Assemblée nationale, les oppositions rêvent de la chute de la maison Macron

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Après avoir obtenu la création d’une commission d’enquête, les députés de l’opposition, de gauche comme de droite, exigent que le pouvoir vienne s’expliquer dans l’hémicycle.

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Le limogeage de Gérard Collomb ? La démission du premier ministre ? Un remaniement dès ce week-end ? Vendredi 20 juillet, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, toutes les hypothèses étaient ouvertes sur la tournure que pourraient prendre les événements, trois jours après que le « Monsieur sécurité » d’Emmanuel Macron, Alexandre Benalla, a été identifié en train de tabasser un manifestant, en toute impunité, le 1er mai, place de la Contrescarpe, à Paris.

Depuis mercredi, le Palais-Bourbon vit au rythme des révélations qui arrivent au compte-goutte, via les chaînes d’info en continu ou les réseaux sociaux : la garde à vue de Benalla, l’apparition d’un troisième homme, l’appartement du quai Branly, l’Élysée qui a poussé le garde du corps à candidater à un poste de sous-préfet… Mais aussi les déclarations de Gérard Collomb devant le Sénat, affirmant, contre toute évidence, qu’il ne savait rien de l’affaire.

Autant de nouvelles informations qui apportent, à chaque fois, un peu plus d’eau au moulin des oppositions. À droite comme à gauche, les députés entendent accentuer la pression sur le gouvernement en refusant de reprendre les travaux parlementaires « habituels » jusqu’à ce que le premier ministre ou le ministre de l’intérieur viennent s’expliquer devant eux sur ce « scandale d’État », voire cette « crise de régime ».

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Une réunion entre les présidents de groupes s’est tenue vendredi, en début d’après-midi, mais la majorité comme l’opposition sont restées chacune sur leur position. Depuis, c’est le blocage : avec d’un côté la majorité qui refuse d’interrompre les sessions parlementaires, de l’autre les députés de l’opposition qui refusent de reprendre les débats inscrits à l’ordre du jour.

Qui lâchera le premier ? « Nous vous demandons depuis ce matin de suspendre la séance, c’est dans la Constitution, ça n’a rien d’extravagant ! s’est exclamé dans l’hémicycle Jean-Luc Mélenchon. La crise est là, ce sont les événements qui l’ont décidé. Plus le temps passe, plus vous refusez que l’exécutif vienne s’expliquer devant la représentation nationale, plus vous isolez Emmanuel Macron. » « Je serais un député En Marche! a ajouté le député insoumis Éric Coquerel, je profiterais de ce week-end pour aller en circonscription et constater que ce n’est pas que sur les réseaux sociaux qu’on parle de cette affaire, c’est dans tout le pays ! »

Mais en fin d’après-midi, vendredi, nul ne savait si les débats allaient continuer ou non ce week-end.

« C’est le cirque intégral »

Des communistes aux Républicains, des insoumis aux socialistes, les députés dans l’opposition au gouvernement sont vent debout. Tous estiment que la commission d’enquête ne permettra pas à elle seule une reprise sereine des débats sur la réforme constitutionnelle, vu le silence, de plus en plus assourdissant, qui règne au plus haut sommet de l’État. Tant que Gérard Collomb ou Édouard Philippe ne se présenteront pas dans l’hémicycle, pas question de reprendre les travaux parlementaires, disent-ils en substance.

Résultat, depuis 48 heures, l’hémicycle s’est transformé en chambre d’enregistrement des doléances sur « l’affaire Benalla ». Au lieu de l’ordre du jour prévu, les « rappels au règlement » se sont succédé pendant des heures et des heures, sous l’œil las de la ministre de la justice, Nicole Belloubet. Comme un disque rayé, les députés ont enchaîné au micro les invectives et les interpellations du pouvoir, pour dénoncer, de plus en plus fortement, les agissements supposés d’Emmanuel Macron – le mot « barbouzerie » a même été lâché.

Richard Ferrand, le patron des députés La République en marche (LREM), a bien essayé de faire un coup en tentant de reprendre les débats sur la réforme constitutionnelle « en tant que rapporteur du texte ». Il s’est fait couper la parole par le vice-président LREM de l’Assemblée nationale, Hugues Ranson, qui remplaçait au perchoir François de Rugy, dont des attachés parlementaires affirment qu’il est « au bout du rouleau ».

« Franchement, je n’ai jamais vu un tel bordel à l’Assemblée », confie un journaliste, fin connaisseur de la maison, qui a passé ces deux jours « avec un pot de pop corn sur les genoux ». « C’est le cirque intégral cette quatrième… euh… cette Ve République », ajoute Erwan Balanant, député du Modem – favorable à la reprise du cours des discussions –, dans un lapsus qui en dit long sur l’incurie en cours.

« L’affaire Benalla vient percuter notre discussion [sur la réforme constitutionnelle – ndlr] de façon frontale. On ne peut pas continuer les débats comme si de rien n’était, alors que l’imposture Macron se révèle un peu plus chaque jour », justifie le député communiste de Marseille, Pierre Dharréville, qui espère que cette affaire aura pour effet « une prise de conscience dans l’opinion sur le vrai visage de Macron ».

Cette sorte de grève parlementaire est aussi une manière pour l’opposition de pousser son avantage. Elle avait réussi jeudi à obtenir, après plusieurs heures de discussions tendues, l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur les événements du 1er mai : « On a marqué un point hier, on va marquer un point aujourd’hui », lance, bravache, le député socialiste Luc Carvounas. Le député insoumis, Ugo Bernalicis, lui, n’hésite pas à filer la métaphore rugbystique : « On avance tant qu’ils reculent, et plus ils reculent, plus on avance. C’est comme un maul. »

Obstruction parlementaire

Salle des Quatre Colonnes, les députés La République en marche ont été, depuis le matin, diligentés pour tenter d’éteindre l’incendie. Livide, la présidente de la commission des lois chargée de mener l’enquête parlementaire, Yaël Braun-Pivet, est passée pour tenter de rassurer les journaliste sur le fait que « toute la lumière serait faite ».

Les porte-parole, Gilles Legendre, Gabriel Attal ou Aurore Bergé sont venus distiller les éléments de langage : trois enquêtes en parallèle (enquête parlementaire, enquête de l’IGPN, enquête judiciaire), c’est bien suffisant : « Laissons-les aller à leur terme. » Quant aux députés de l’opposition, ils ne feraient que rivaliser de mauvaise foi : « [Les oppositions] paralysent le fonctionnement du pays parce qu’elles ne veulent pas de la réforme constitutionnelle, parce qu’elles ne veulent pas de la réduction du nombre des députés », a accusé Gabriel Attal. « La majorité a accepté une commission d’enquête, nous voulons tous que la lumière soit faite. Maintenant, il faut qu’on reprenne le travail », a avancé la députée de l’Essonne, Marie Guévenoux. « L’Assemblée n’est pas un tribunal populaire ! » a lancé Aurore Bergé.

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Mais la majorité a beau crier à l’obstruction parlementaire, rien n’y fait. L’absence de réaction de l’exécutif persiste à apparaître à tout le moins incompréhensible, voire tout à fait coupable. « La situation n’est pas tenable pour le gouvernement, explique Christian Jacob, le chef du groupe Les Républicains (LR), devant une nuée de journalistes. Il semble bien que le ministre de l’intérieur ait menti devant le Sénat, et cela, c’est très grave. »

« Non mais franchement, qu’est-ce que Collomb a de mieux à faire que d’être ici ? On est en pleine crise de régime quand même ! » s’indigne le député FI Alexis Corbière, qui estime que le gouvernement doit venir dénouer la crise devant le Parlement, « car on n’est pas une AG d’étudiants, on représente les Français ». « Tout le discours d’Emmanuel Macron sur l’exemplarité tombe », dit Olivier Faure, député et premier secrétaire du PS, qui pense que Collomb « va avoir du mal à rester ministre de l’intérieur ».

Le président des députés du groupe La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, vise encore plus haut : « Aujourd’hui, ce n’est pas Collomb notre affaire, mais le premier ministre et le président de la République. » « L’affaire a changé de nature : nous sommes passés d’un dysfonctionnement de cabinet à une crise de l’État lui-même », a ajouté l’ancien candidat à la présidentielle, qui a proposé une « motion de censure » afin de forcer le gouvernement à se venir s’expliquer à l’Assemblée.

Dans les couloirs, plusieurs députés ne résistent pas au plaisir de rapporter le propos du président du groupe LREM Richard Ferrand, propos qu’il n’aurait pas tenu à voix basse, loin de là : « J’en ai marre de passer les serpillières après les conneries de l’Élysée. »

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