L'heure du peuple

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La priorité à l'emploi contre la diversion des retraites

Car, entre-temps, une démonstration cinglante est survenue avec cette troisième crise historique du capitalisme dont nous sommes loin d'être sortis, aussi ample et profonde que celles de 1857 et de 1929. Le bilan de ces politiques sans alternative, ou plutôt niant toute alternative, est là : des richesses dilapidées, des inégalités accrues, un chômage en hausse, des sociétés affaiblies, des peuples inquiets, des pays désindustrialisés, des économies fragilisées, etc. Au grand dam des excellents « économistes atterrés », qui refusent de tourner la page de cette démonstration radicale toujours inaudible dans les discours dominants, Mrs Tina est donc de retour, en version tricolore. Elle l'est en fait depuis le début de ce feuilleton des retraites, depuis qu'au printemps dernier, le piège d'un agenda présidentiel aussi soudain qu'impatient s'est refermé sur des directions syndicales trop consentantes et sur une opposition socialiste trop complaisante.

En effet, en quoi les retraites étaient-elles l'urgence du moment ? Pourquoi fallait-il, toutes autres affaires cessantes, sur un dossier si complexe, trancher si vite, dans un calendrier si serré qui présageait de l'humiliation finale du Parlement via la censure de fait de l'opposition ? Comment en est-on venu à imposer à tout un pays de débattre d'un futur incertain – le fameux « trou » des retraites – sans aucunement discuter d'un présent évident – le chômage et la crise ?

Ce que la protestation actuelle s'efforce de nous faire comprendre, c'est que l'agenda présidentiel des retraites était en lui-même un piège. D'emblée, la méthode choisie fut celle de la revanche symbolique contre les syndicats et la gauche, plutôt que celle d'une recherche du compromis ou du consensus. Dans ses procédés (ce calendrier en forme de déclaration de guerre), comme dans ses objectifs (cet isolement d'un dossier pourtant indissociable de celui de l'emploi), cette offensive tenait du calcul partisan plutôt que de la responsabilité politique.

Car ce sont bien les emplois qui font les retraites et ce sont bien les actifs qui financent les pensions. Comment cette évidence a-t-elle pu disparaître à ce point du débat public alors que la France connaît un taux de non-emploi des moins de 25 ans qui bat des records en Europe ? Pourquoi ne pas avoir fait des mesures pour l'emploi des jeunes un préalable à toute discussion sur l'avenir des retraites ? Autrement dit, ce que rappelle le mouvement social aux directions syndicales comme à l'opposition parlementaire, c'est que, pour porter une alternative crédible, il faut d'abord être capable de promouvoir un agenda différent de celui du pouvoir, d'imposer dans la société un raisonnement qui ne soit pas pris au piège des préjugés gouvernementaux.

Aujourd'hui, l'emploi devrait être la question centrale d'une République authentiquement sociale. Le nombre des inscrits au Pôle emploi a augmenté de 1,1 million entre juillet 2008 et juillet 2010. Avec 4,6 millions d'inscrits, soit un actif sur six, le record enregistré il y a treize ans, en 1997, est battu. Les inscrits au Pôle emploi qui n'ont pas travaillé du tout étaient 2,7 millions en juillet dernier, soit un actif sur dix. Quant au nombre de chômeurs de longue durée, il ne cesse de croître, atteignant plus de 1,4 million, soit un actif sur vingt. Les plus touchés sont les ouvriers, mais les employés ont vu leur nombre de chômeurs augmenter d'un quart en deux ans, tandis que les jeunes de 15 à 24 ans sont évidemment les premières victimes de la crise.

A cette priorité de l'emploi, que l'offensive sur les retraites avait pour objet de reléguer au second plan, s'ajoute la question de la répartition des richesses, spectaculairement illustrée par l'affaire Bettencourt, durant l'été. Liliane Bettencourt gagne 550 euros par minute sans rien faire tandis que la moitié des salariés du pays gagnent moins de 1500 euros par mois. Toute la machinerie idéologique mise en œuvre voudrait faire porter aux travailleurs la responsabilité des déficits publics et, ainsi, évacuer toute interrogation sur une politique immensément favorable, depuis dix ans, aux plus fortunés. Tandis que le poids des dépenses publiques dans le PIB français restait stable (de 52% en 1985 à 53% en 2008), en revanche les politiques de réduction d'impôt mises en œuvre n'ont cessé d'appauvrir l'Etat, dans des montants astronomiques confirmés par le député UMP Gilles Carrez et détaillés par Mediapart.

Tandis qu'ainsi, certains s'enrichissent en dormant, sans faire grossir la richesse collective, le travail des Français restait parmi l'un des plus productifs au monde en 2009, seulement devancé par l'Irlande et le Danemark, comme le rappelle le dossier d'octobre d'Alternatives économiques, consacré à juste titre au chômage. Selon les calculs du mensuel, chaque Français qui occupe un emploi a produit l'an dernier 5% de richesses de plus qu'un Américain, 19% de plus qu'un Italien, 21% de plus qu'un Allemand et 28% de plus qu'un Britannique. La France cumule donc ce paradoxe d'être à la fois l'un des pays où ceux qui ont un emploi produisent le plus de richesses et où le nombre de demandeurs d'emploi est le plus élevé. C'est aussi, contrairement aux fredaines officielles, l'un des pays fiscalement les plus favorables aux plus fortunés dont le taux d'épargne est un des plus élevés au monde.

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Ce parti pris n'est évidemment pas dissociable du travail d'information et d'analyse, de terrain et de réflexion, mené par tous ceux qui, à Mediapart, couvrent l'actuel mouvement social. J'invite nos lecteurs à lire notamment tous les articles de Mathieu Magnaudeix, en charge des questions sociales dans notre rédaction, au sein du pôle «économique et social» de notre équipe (qui comprend en outre Ludovic Lamant, Martine Orange, Laurent Mauduit – co-fondateur de Mediapart – et Philippe Riès).

Cet article a été actualisé, dimanche 24 octobre, en bas de page 2, après les déclarations à Europe 1 de Raymond Soubie, conseiller social de l'Elysée, qui illustrent et confortent notre démonstration.