L'heure du peuple

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Notre droit à avoir des droits contre leurs privilèges

Partage des richesses, partage du travail, relance plutôt qu'austérité, confiance au lieu de défiance, solidarité contre inégalité : les quelques données ci-dessus rappelées suffisent à indiquer d'autres priorités, d'autres raisonnements, d'autres solutions que celles aujourd'hui imposées au pays par le pouvoir. Dans un ouvrage très pédagogique, L'Enjeu des retraites (La Dispute, 2010), le chercheur Bernard Friot les détaille minutieusement, déconstruisant avec méthode tout l'argumentaire des prétendus réformateurs.

« Pourquoi ne sauve-t-on pas les retraites de la même manière qu'on a sauvé les banques ? demande-t-il ingénument. On vient de sauver les banques en leur donnant de l'argent, beaucoup d'argent d'ailleurs, tandis que, pour "sauver" les retraites, depuis vingt ans, on ne fait que leur ôter de l'argent, principalement par le gel du taux des cotisations patronales. N'est-ce pas étrange ? (...) Sauver par la saignée : Molière nous a appris à nous méfier de ces dangereux médecins et de leurs prétendus remèdes. D'autant plus qu'il y a trente ans que cette thérapeutique dure et que nous voyons bien que ces sauvetages ne sauvent que les actionnaires. »

Ce livre met à nu l'irrationalité de la réforme et, surtout, combien elle fait l'impasse sur les retraités eux-mêmes, leur rôle dans la société, leur contribution à la solidarité, leur rapport au travail. Sur Mediapart, Mathieu Magnaudeix a tôt détaillé les cinq grandes injustices d'une réforme qui taxe beaucoup le travail, très peu le capital ; qui occulte les inégalités d'espérances de vie ; qui pénalise les femmes et les plus modestes ; qui risque d'aggraver les conditions de travail ; et qui, enfin, fait un tri arbitraire entre les pénibilités.

Il faut sans doute y ajouter le déni de la retraite elle-même comme réussite sociale, épanouissement d'activités choisies, occasion d'entraides inter-générationnelles, invention d'une seconde vie libérée d'anciennes servitudes et contraintes, don à la collectivité de son temps libre, engagement dans le tissu associatif, etc.

On prête à la ministre de l'économie, Christine Lagarde, ce cri du cœur pour justifier l'obligation de rechercher un emploi faite désormais aux chômeurs de plus de 57 ans : « Mais, enfin, on n'est pas fichu à 57 ans ! » Comme s'il fallait être fichu, abîmé, blessé, épuisé, pas loin du cercueil, etc., pour avoir droit à la retraite et, ainsi, bénéficier de cette seconde vie qui, l'allongement de l'espérance de vie aidant, ne signifie aucunement un retrait de la société ! Sans doute inconsciente, cette morgue sociale exprime l'impensé profond de l'offensive gouvernementale : en culpabilisant ainsi ceux qui n'ont d'autre richesse que leur travail, une vie de travail dont la retraite est l'une des récompenses, c'est en fait notre droit d'avoir des droits que met en cause ce pouvoir.

Sa contre-réforme tourne le dos à la philosophie du « droit naturel » qui, depuis le dix-huitième siècle, a nourri l'espérance démocratique et sociale : cette idée que l'homme a naturellement des droits, tout simplement parce qu'il est homme et que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » (Article 1 de la Déclaration des droits de l'homme de 1789). Des droits donc, droit au travail, droit à la santé, droit à l'éducation, droit au repos, droit au logement, droit à la libre circulation, droit d'expression et d'opinion, etc. Des droits naturels, pas des droits conditionnels.

Dans la diversité de ses situations, le peuple qui s'ébranle a compris cet enjeu. On se tromperait en effet et, notamment, l'on ne comprendrait rien à l'irruption de cet acteur improbable qu'est le mouvement lycéen, si l'on voulait réduire l'actuelle protestation dont les retraites sont le point de ralliement à cette seule question. C'est une protestation bien plus vaste et profonde qui s'exprime, venue de tous les secteurs touchés par les dégâts des régressions en cours : non seulement l'éducation, mais aussi la santé, la justice, l'habitat, les territoires, l'immigration, les services publics, le transport, les équipements collectifs, etc. Partout, les revendications sont latentes tant les conditions de travail se sont dégradées. Partout, des colères rentrées cherchent l'occasion de s'affirmer. Partout, des humiliations accumulées espèrent leur revanche.

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Ce parti pris n'est évidemment pas dissociable du travail d'information et d'analyse, de terrain et de réflexion, mené par tous ceux qui, à Mediapart, couvrent l'actuel mouvement social. J'invite nos lecteurs à lire notamment tous les articles de Mathieu Magnaudeix, en charge des questions sociales dans notre rédaction, au sein du pôle «économique et social» de notre équipe (qui comprend en outre Ludovic Lamant, Martine Orange, Laurent Mauduit – co-fondateur de Mediapart – et Philippe Riès).

Cet article a été actualisé, dimanche 24 octobre, en bas de page 2, après les déclarations à Europe 1 de Raymond Soubie, conseiller social de l'Elysée, qui illustrent et confortent notre démonstration.