L’Elysée interpellé dans une affaire de «crimes contre l’humanité»

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Les fantômes de l'affaire des "disparus du Beach", nom donné au massacre organisé d'au moins 350 citoyens congolais en 1999 à Brazzaville, frappent aux portes de l'Elysée. Dans une lettre adressée cette semaine à Nicolas Sarkozy et que Mediapart révèle, Me Patrick Baudoin, l'avocat des parties civiles de ce dossier instruit depuis 2002 en France pour «crimes contre l'humanité», demande solennellement au président de la République «d'intervenir afin qu'hors de toute entrave ou pression, la procédure [...] puisse reprendre et poursuivre sereinement son cours normal». Cette requête intervient après cinq années d'imbroglios judiciaires, de tensions diplomatiques et d'interférences politiques qui minent l'enquête. Pourtant accablante pour le régime du président du Congo, Denis Sassou Nguesso (à droite sur la photo).

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Les fantômes de l'affaire des "disparus du Beach", nom donné au massacre organisé d'au moins 350 citoyens congolais en 1999 à Brazzaville, frappent aux portes de l'Elysée. Dans une lettre adressée cette semaine à Nicolas Sarkozy, Me Patrick Baudoin, l'avocat des parties civiles de ce dossier instruit depuis 2002 en France pour «crimes contre l'humanité», demande solennellement au président de la République «d'intervenir afin qu'hors de toute entrave ou pression, la procédure [...] puisse reprendre et poursuivre sereinement son cours normal». Cette démarche intervient après cinq années d'imbroglios judiciaires, de tensions diplomatiques et d'interférences politiques qui minent l'enquête. Particulièrement gênante pour les relations franco-congolaises.
«Il serait aussi incompréhensible qu'inadmissible de voir la France, pour des considérations autres que judiciaires, favoriser l'impunité de responsables des crimes internationaux les plus graves», prévient Me Baudoin dans sa missive envoyée le 17 novembre au chef de l'Etat, et dont Mediapart a pu prendre connaissance. Une enquête a pu être ouverte en France car l'un des officiels congolais mis en cause possède une résidence en région parisienne depuis plusieurs années.
L'avocat parisien, conseil de plusieurs survivants du massacre, de proches de victimes et d'organisations de défense des droits de l'homme très investies dans l'affaire, comme la Fédération internationale des droits de l'homme (Fidh), met ici le doigt sur le caractère le plus diplomatiquement sensible du dossier. Il peut se résumer en un mot: Françafrique.
Car malgré de nombreuses mises en cause internationales pour ses dérives liberticides et autoritaires, dont l'affaire des disparus du Beach est peut-être l'exemple le plus insoutenable (voir les témoignages de survivants ici), l'actuel régime congolais demeure un «ami» de la France. Les intérêts - notamment pétroliers - de celle-ci au Congo sont, il est vrai, importants et remontent à plusieurs décennies. Ancienne colonie française, le pays est indépendant depuis le 15 août 1960.
Très embarrassante pour le pouvoir en place, l'affaire porte le nom des "disparus du Beach" en référence au port fluvial de la capitale congolaise. Elle concerne l'enlèvement, suivi du massacre, au printemps 1999, de plusieurs centaines de personnes censées appartenir à un clan rival de celui qui règne sur Brazzaville. Elles avaient fui la guerre civile de décembre 1998 et s'étaient pour la plupart réfugiées à Kinshasa, capitale du pays voisin de la République démocratique du Congo (RDC). Le président du Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso, avait alors annoncé une réconciliation nationale et signé des accords avec les Nations unies et la RDC garantissant le retour des exilés chez eux.
Mais une fois arrivées au Beach de Brazzaville, après avoir traversé le fleuve Congo en navette ou en pirogue, des centaines d'hommes — adolescents ou adultes — ont été enlevés par des forces armées et des miliciens. Au moins 350 réfugiés sur le retour ont disparu entre avril et juillet 1999, selon le décompte de la Fidh. S'en est suivie une série d'exécutions sommaires, précédées d'humiliations, de détentions arbitraires et d'actes de tortures, susceptibles de résulter d'un plan concerté, d'après plusieurs éléments figurant à la procédure.
De nombreux témoignages, émanant de survivants, de militaires en désertion, de policiers ou d'anciens proches de M. Sassou Nguesso, recueillis dans le cadre d'une instruction ouverte au tribunal de Meaux en 2002, mettent en effet directement en cause plusieurs hauts dignitaires du régime congolais, à commencer par des miliciens aux mains du clan au pouvoir (les Cobras) et la garde présidentielle de Denis Sassou Nguesso lui-même. Ce dernier est revenu à la tête du Congo en 1997 après un sanglant coup d'Etat.

«C'était M. Sassou Nguesso qui avait donné ces ordres d'exécution»