De Tourcoing à Marseille, jour de vote pour le peuple de droite

Par , , , et Jean-Marie Leforestier

Près de quatre millions de personnes se sont mobilisées pour voter à la primaire de la droite. De Tourcoing à Marseille, en passant par Versailles, la banlieue cossue toulousaine et la campagne alsacienne, Mediapart a rencontré le peuple de droite.

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Ils ont été près de quatre millions à se rendre aux urnes de la primaire du droite et du centre ce dimanche 20 novembre. Quatre millions à travers la France, qui ont sèchement éliminé Nicolas Sarkozy dès le premier tour. Mediapart est allé à la rencontre de ces électeurs, le plus souvent de droite, parfois du centre, et un peu de gauche aussi.

  • À Versailles, le charme discret de l'électorat filloniste…

Boucles d’oreilles en perles et sac en croco, cette septuagénaire ne renoncerait pour rien au monde à son chic versaillais ni à son bulletin Fillon, malgré la pluie battante. Devant la paroisse Notre-Dame, deux cents personnes font encore la queue à 18 heures, avec deux heures d’attente estimées. Dans cette ville des Yvelines, bastion de la droite catholique et conservatrice, terre d’élection de Valérie Pécresse, des mères encombrées de poussettes rebroussent chemin les unes après les autres. « Ils auraient dû faire payer 10 euros plutôt que 2, ça aurait renfloué les caisses du parti », lance une filloniste. Ici, quand on interroge les électeurs à la volée, les noms de Fillon et Juppé reviennent en boucle : soit les sarkozystes refusent de répondre à Mediapart, soit l’ancien président de la République (qui avait empoché 67 % des voix à Versailles en 2012) ne séduit plus. 

« Fillon a le programme économique le plus rigoureux », tranche une professeur du supérieur, dont le compagnon veut éliminer Sarkozy : « Il faut de la droiture, remettre la fonction présidentielle à sa place. » Et pourquoi pas Juppé ? « À cause de l’âge, de la mollesse et des compromis qu’il va faire avec le Modem. » Ils sont nombreux à citer la performance de Fillon lors des débats télévisés : « Serein » ; « Pro » ; « Il fait premier ministre c’est vrai, mais il inspire confiance… »

Un chômeur de 58 ans ne cache pas qu’il a « fait le test du journal 20 minutes pour choisir » : « Mes idées sont plus proches de Fillon apparemment. » Alors va pour Fillon, d’autant que « la seule qualité de Sarkozy, c’est le dynamisme ». Un cadre supérieur en jean et caban, qui hésite entre Fillon et Juppé, attaché à l’héritage de Philippe Séguin, tranche finalement en faveur du second, « parce qu’il saura prendre des gants ». « J’avais soutenu Sarkozy à fond en 2007 mais je suis extrêmement déçu », confie un homme de 47 travaillant dans le développement durable. Ce sera donc Juppé pour lui et sa compagne, dont le cœur reste à gauche.

Abdessamad, à Versailles Abdessamad, à Versailles

Sa désillusion n’est rien, cependant, à côté de celle d’Abdessamad, militant Les Républicains et vice-président du Cercle de la diversité républicaine, qui vote à l’école Les Lutins. Sur son portable, il montre des photos de lui avec Sarkozy en 2003, à Bercy. « C’était le chantre de la diversité. À l’époque, Raffarin scandait déjà le “TSS” (Tout sauf Sarkozy) mais moi j’y croyais, explique-t-il. J’ai mobilisé plein d’associations pour lui, de réseaux franco-marocains, encore en 2012. Là, je suis dégoûté, il a fait toute sa campagne sur l’islam, le burkini, etc. Sarkozy n’est pas raciste mais fait un pur calcul électoral : récupérer les voix du FN. Nos ancêtres les Gaulois, ça suffit ! » Tandis qu’une bonne sœur sort du bureau de vote, Abdessamad confie qu’il offre sa voix à « l’identité heureuse » de Juppé.

Des sarkozystes, on en trouve quand même qui répondent. « J’ai regardé les débats, c’est lui qui maîtrise le mieux les enjeux géopolitiques », confie un contrôleur de gestion de 29 ans. Comprendre : « La lutte contre Daech. » Dans leur bureau situé à deux pas d’un centre de recrutement de l’armée française, un couple de sexagénaires vient aussi de glisser « Sarko » dans l’urne : « Juppé, c’est la maison de retraite ! », grince la dame, ancienne cadre chez Total. « J’étais fonctionnaire et je n’ai jamais autant gagné que sous Sarko grâce aux heures défiscalisées », poursuit son mari. Que feraient-ils dimanche prochain en cas de duel Fillon-Juppé ? « On part à l’étranger ! »

Ils sont quelques-uns, dimanche, à se sentir en territoire étranger dans cette primaire. « À 39 ans, c’est la première fois que je vote à droite et ça me fait mal aux fesses », lance une professeur des écoles, emmitouflée dans son gilet de laine, qui vote d’habitude « Mélenchon ou écolo ». « Même en 2002, j’avais voté blanc… » Une fonctionnaire a choisi, elle, de rester assise à l’extérieur pendant que son compagnon vote Fillon. « Signer la charte, ce serait manquer de respect, confie cette fonctionnaire. Une élection, ça n’est pas une manipulation. »

À peine sortis de l’école Wapler, où ils ont donné leur voix à Juppé, deux sexagénaires proches du PS assument leur démarche : « On se sent républicains. Après, s’il s’agit d’adhérer aux valeurs d’escroquerie de Sarkozy, certainement pas ! » Le vote des classes populaires, à vrai dire, leur échappe un peu ces jours-ci : « Ça me fait penser à une poule qui vote pour le renard parce que le coq chante mal… Ça me fait aussi penser à Tapie. » L’élection de Trump aux États-Unis, en tout cas, a fini de les convaincre de venir.

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