L'État-barbouze, une vieille habitude de la Ve République

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L'abus d'espionnage est la tare originelle de ce régime. Les services se sentent chez eux, que l'Élysée ferme les yeux (de Gaulle), ou aiguillonne (Sarkozy). Les protestations démocratiques, pourtant riches et percutantes, n'y peuvent rien. Et la presse se voit mise en accusation. Démonstration à partir de l'affaire Ben Barka...

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Et si les barbouzeries de M. Sarkozy relevaient d'un symptôme : le retour du refoulé propre à l'inconscient politique de la Ve République, née d'un coup tordu (le 13 mai 1958), puis rythmée par les vilenies policières ? Et si Bernard Squarcini, ce surveillant général du régime, s'inscrivait dans une lignée de fonctionnaires outranciers (les “papons”), que sécrètent des institutions avariées ? Et s'il fallait cesser de croire aux dysfonctionnements du renseignement, pour se pencher sur son mésusage répété ?

En cette fin de quinquennat, l'atmosphère empoisonnée – Pérol, Tapie, Gaubert, Hortefeux, Woerth, Lagarde, Courroye, Takieddine, Péchenard, Squarcini... – sape le système, avec une intensité supérieure à celle de l'affaire Ben Barka en 1966. Il n'y a certes pas mort d'homme pour l'instant. Mais cette fois, le chef de l'État est impliqué. Il ne saurait jouer la surprise outragée, après avoir étouffé l'affaire jusqu'à une élection présidentielle.

On se souvient qu'à la suite de l'enlèvement de l'opposant marocain, au cœur de Paris, le 29 octobre 1965, Charles de Gaulle dut rendre des comptes ; une fois réélu cependant... La scène se passe à l'Élysée, lors de la conférence de presse du 21 février 1966.

Philippe Viannay, fort de complicités nouées dans la Résistance, se saisit d'un microphone. Et il apostrophe le chef de l'État, au nom du Nouvel Observateur, un journal neuf, d'opposition, excellent et dynamique : « Pourquoi n'avez-vous pas jugé bon de donner au peuple français, au moment où vous sollicitiez ses suffrages pour l'élection présidentielle, des informations qui lui auraient permis de juger l'action de votre gouvernement dans l'affaire Ben Barka, informations que la presse – que vous critiquiez tout à l'heure – a dû tenter seule de reconstituer ? »

Charles de Gaulle, sous le coup de cette question tranchante, fait preuve, à 75 ans, d'une force comique irrésistible. Il baisse la tête dans un mouvement de résipiscence surjouée, puis s'exclame, théâtralement : « C'est l'effet de mon inexpérience !... » Toutefois, ayant mis les (toujours prompts) rieurs de son côté, le général manifeste ensuite une fureur froide : « Ce qui s'est passé n'a rien eu que de vulgaire et de subalterne. » Le président aborde la question des « services intéressés » et diagnostique « une trop grande latitude souvent laissée à des exécutants ».

Puis l'hôte de l'Élysée contre-attaque : « On a vu se déchaîner de frénétiques offensives tendant à ameuter l'opinion contre les pouvoirs publics. » Avec une hauteur goguenarde, il décoche une flèche fabuleuse et interminable dont il a le secret : « Hélas ! une grande partie de la presse, travaillée par le ferment de l'opposition politique, attirée par l'espèce d'atmosphère à la Belphégor que créait l'évocation des mystérieuses barbouzes, professionnellement portée à tirer profit – c'est le cas de le dire – de l'inclination de beaucoup de lecteurs pour des histoires qui rappelleraient celles du "Gorille", de "James Bond", de "l'Inspecteur  Leclerc", etc., s'est lancée, sans ménager rien, dans l'exploitation de l'affaire. » Bref, du buzz avant l'heure ! Et qui eut le tort, aux yeux du fondateur de la Ve République, de desservir « l'honneur du navire »...

Dans Le Monde (24/2/1966), le rédacteur en chef du quotidien dirigé par Hubert Beuve-Méry, Jacques Fauvet, ironise en réponse : « Charles de Gaulle a depuis longtemps donné raison à Honoré de Balzac : "Si la presse n'existait pas, il faudrait ne pas l'inventer." »

Dans le même journal du soir, Alfred Grosser avait sonné le tocsin dès le 19 janvier, au moyen d'un article titré « L'affaire, la démocratie et l'État ». Grosser s'y réfère à la RFA, où l'arrestation du fondateur du Spiegel et d'un journaliste d'investigation, accusés à l'automne 1962 d'avoir publié des informations confidentielles, coûta son poste au ministre de la défense, Franz Josef Strauss. En comparaison, la France semble bien apathique au professeur Grosser : « Quelques commentaires fort vifs, mais pas d'indignation profonde. Sommes-nous tellement blasés ? »

Et l'universitaire de faire miroiter la démocratie ouest-allemande : « L'affaire du Spiegel était peu de chose à côté de l'affaire Ben Barka : pas d'assassinat, pas de mépris trop affiché des institutions judiciaires et de la loi. Quelle explosion pourtant dans l'opinion ! Et quelle efficacité dans l'intervention du Parlement ! Qu'on relise les débats du Bundestag de novembre 1962. On y verra comment fonctionne le contrôle parlementaire quand une Assemblée a le sens des responsabilités à l'égard de la légalité et quand un gouvernement accepte le dialogue, même si c'est pour jouer le rôle d'accusé. »

A contrario, voici comment se comporte la démocratie française en 1966. En janvier, à l'Assemblée nationale, le centriste Jean Lecanuet pose une question écrite au premier ministre à propos de l'affaire Ben Barka, lui demandant s'il estime « fondées les révélations qui mettent en cause la responsabilité du ministre de l'intérieur et de plusieurs hauts fonctionnaires et, dans l'affirmative, quelles conséquences il entend en tirer en ce qui concerne notamment la composition de l'actuel gouvernement ».

Réponse tardive (4 mars) et ostensiblement cavalière de Georges Pompidou : « On peut être surpris que l'honorable parlementaire, qui n'est pas sans expérience de la fonction ministérielle, ait cru devoir "prendre acte des informations publiées à la suite de l'interrogatoire de policiers inculpés dans l'enlèvement de M. Ben Barka". On eût souhaité qu'il attendît pour distinguer entre les informations publiées, celles qui relevaient de la pure fantaisie et celles qui étaient de nature à faire prendre une vue exacte des responsabilités encourues dans l'enlèvement de M. Ben Barka. »

Sous couvert d'ironie carnassière nichée dans un étincelant subjonctif imparfait précédé d'un élégant conditionnel passé deuxième forme, Georges Pompidou illustre la raison d'État propre à la monarchie élective française, foulant aux pieds la démocratie d'opinion. Un responsable politique, s'il fut ministre et s'il aspire à le redevenir, doit pencher vers une forme de solidarité gouvernementale – même dans l'opposition – et tenir la presse pour quantité négligeable diffusant des bobards ! ADN du régime, quand tu nous tiens...

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Cet article a bénéficié du fonds de la bibliothèque de Sciences-Po, où le journaliste de Mediapart est accueilli avec une sollicitude touchante, de la part d'un personnel qui ne semble guère enclin à garder rancune envers notre organe pour ses révélations sur les primes extravagantes du directeur du cru, Richard Descoings.