Gérard Collomb, le bouclier d’Emmanuel Macron

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Le ministre de l’intérieur présente, ce mercredi 21 février, le projet de loi sur l’asile et l’immigration en conseil des ministres. Fidèle de la première heure du président de la République, l’ancien maire de Lyon occupe une place toute particulière dans le dispositif gouvernemental. Et assume pleinement sa politique de fermeté.

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Tout a commencé par un claquement de porte. Le 8 décembre 2017, une vingtaine d’associations de lutte contre l’exclusion quittent prestement une réunion organisée avec le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, et celui de la cohésion des territoires, Jacques Mézard. Les deux hommes avaient prévu de leur présenter la désormais fameuse circulaire visant à recenser les étrangers dans les centres d’hébergement d’urgence. Mais les responsables associatifs dénoncent immédiatement la remise en cause de l’accueil inconditionnel et refusent de s’engager dans le dialogue de sourds qui s’annonce.

Deux semaines plus tard, Matignon tente de calmer les esprits lors d’une deuxième réunion, qui va cette fois-ci à son terme, mais sans rien arranger sur le fond. La colère croît, dépasse largement le cercle des militants associatifs aguerris à ces questions, et se cristallise sur le locataire de Beauvau. C’est lui qui présente, ce mercredi 21 février, le projet de loi sur l’asile et l’immigration en conseil des ministres. L’un des plus importants textes de ce début d’année. Celui qui suscite aussi le plus d’inquiétudes au sein de la majorité et au-delà.

 © Reuters © Reuters

« C’est le premier débat sociétal du quinquennat », reconnaît un proche de Gérard Collomb. Et il a sans conteste plutôt mal démarré. « La circulaire a crispé le débat d’entrée de jeu », regrette un député de La République en marche (LREM), qui estime qu’« on ne construit pas une politique d’immigration contre le tissu associatif ». Le ministre de l’intérieur avait attaqué fort en conseillant aux associations de soutien aux migrants d’« aller exercer leurs talents ailleurs ». C’était le 23 juin 2017, à l’occasion de son premier déplacement à Calais (Pas-de-Calais). Depuis lors, l’exécutif multiplie les formules condescendantes pour déprécier la légitimité de ceux qui émettent des réserves quant à ses choix politiques.

« Cette façon de nous présenter comme des belles âmes irresponsables… C’est assez révulsant », s’insurge la présidente de la Cimade, Geneviève Jacques. Pour cette dernière, « Gérard Collomb manifeste beaucoup plus que d’autres une forme de non-intérêt, si ce n’est de mépris, pour les propositions formulées par les responsables associatifs ». Elle dénonce une politique de « rouleau compresseur », assumée par le pouvoir dans son ensemble. « Ils ont la certitude d’avoir trouvé la bonne réponse, tout seuls, sans avoir besoin d’écouter les acteurs de terrain », déplore-t-elle. Qu’importent les alarmes, le locataire de Beauvau, comme celui de l’Élysée, reste sûr de son fait. « Il agit au nom du pragmatisme », promet l’un de ses proches.

Et au nom de quoi agissent, selon lui, ceux qui critiquent sa politique ? « Il ne faut pas se leurrer, beaucoup de ces associations sont noyautées par des militants politiques d’extrême gauche, aurait-il estimé au cours d’un dîner avec les parlementaires LREM d’Île-de-France, selon des propos rapportés par Le Canard enchaîné. Et l’extrême gauche, ne l’oublions pas, ce sont des millions de morts en URSS. » Une façon toute personnelle de clore un débat qui ne fait que commencer. Car le projet de loi sur l’asile et l’immigration n’est pas seulement attendu de pied ferme par les associations de lutte contre l’exclusion. Il l’est aussi à l’Assemblée nationale, où ses grandes lignes ont déjà suscité de nombreuses interrogations.

« Pour moi, ce n’est pas au ministère de l’intérieur de s’occuper d’asile et d’immigration, mais plutôt à celui des affaires étrangères, de la justice, voire du travail. Le texte dans sa version actuelle n’est pas à la hauteur de ce qu’on a promis aux Français », regrette la députée LREM Sonia Krimi, précisant toutefois n’avoir pris connaissance que de sa « substance ». S’ils refusent de s’opposer d’emblée au projet de loi, plusieurs parlementaires macronistes ont toutefois profité des différentes rencontres qui ont émaillé le mois de janvier pour exprimer leurs réticences à Gérard Collomb.

La réponse de ce dernier n’a jamais varié : ce sera comme ça et pas autrement. Le numéro deux du gouvernement a certes reconnu à plusieurs reprises que s’il avait été ministre de la culture, il aurait « des choses plus drôles à raconter », de la même façon qu’il aurait « des millions à distribuer » s’il s’occupait de la politique de la ville, « mais il assume », raconte un autre député LREM. D’autant plus qu’« il a l’opinion publique avec lui ». « De toute façon, Beauvau c’est la fermeté ou le laxisme. On n’a pas le choix », affirme un proche du ministre de l’intérieur.

Les discussions autour du texte sur l’asile et l’immigration ont permis aux élus de la majorité de se familiariser avec Gérard Collomb, sa façon de travailler et son style, que d’aucuns qualifient de « si particulier ». Certains, comme Aurore Bergé, l’une des porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale, vantent son « habileté ». « Il est très agréable, j’apprends des choses à ses côtés, assure la députée des Yvelines. Il est cash, il dit les choses clairement. » Ce côté « cash », d’autres ont la désagréable sensation d’en avoir fait les frais. « Il a un tempérament extrêmement éruptif. Il est tombé sur tous ceux qui ont essayé d’émettre quelques nuances », glisse un autre élu macroniste. D’ailleurs, nul ne se risque à critiquer ouvertement le ministre de l’intérieur.

C’est surtout son « poids politique » et « la relation particulière » qu’il entretient avec le président de la République qui l’immunisent contre des attaques frontales. Car Gérard Collomb n’est pas n’importe qui au sein de la Macronie. « Il a été là dès le départ pour Emmanuel Macron. Et s’il n’avait pas été là, on ne serait pas là non plus », rappelle Sonia Krimi. L’histoire a été racontée maintes fois, mais les « Marcheurs » ne s’en lassent pas. L’ancien maire PS de Lyon a été l’un des premiers à croire en Macron, le premier grand élu à l’avoir soutenu bien avant l’officialisation de sa candidature, le premier à avoir mis l’ensemble de ses réseaux à la disposition du fondateur d’En Marche!, le premier à avoir participé à toutes les réunions du premier cercle…

Le premier, le premier, le premier. C’est donc tout naturellement qu’il occupe aujourd’hui une place de premier plan au sein du gouvernement. Numéro deux, là où ses prédécesseurs étaient souvent relégués en cinquième, voire huitième position, le locataire de Beauvau est aussi celui avec qui le chef de l’État s’entretient chaque lundi, le plus souvent dans la matinée, avant le déjeuner hebdomadaire avec le premier ministre. Séparés d’une rue seulement, les deux hommes se parlent tous les jours et « il ne viendrait jamais à l’idée d’Édouard Philippe de défaire l’après-midi des arbitrages qui ont été pris entre eux le matin », souffle un conseiller ministériel.

« Il outrepasse parfois un peu son rôle »

Dans les faits, Gérard Collomb « ne passe jamais par Matignon », indique un proche d’Emmanuel Macron, avant de s’empresser d’ajouter que « personne ne s’en offusque ». Du côté de la rue de Varenne, on préfère en effet rappeler que « tout se fait en grande confiance ». « C’est normal que le président de la République ait une relation directe avec son ministre de l’intérieur », balaie un conseiller d’Édouard Philippe. Et qu’importe si d’autres estiment que le locataire de Beauvau « outrepasse parfois un peu son rôle », la plupart des membres du gouvernement sont d’accord pour dire que « les règles sont claires ». « Elles ont été fixées au début du quinquennat : il n’y a pas de secrets entre l’Élysée et Matignon », explique Jacqueline Gourault, ministre auprès du ministre de l’intérieur.

« Gérard Collomb sait respecter les équilibres. Parfois, l’ancien monde a du bon ! » indique Aurore Bergé. « Il connaît les limites à ne pas dépasser, complète un conseiller du chef de l’État. Tout le monde a bien compris que ce n’était pas la peine d’essayer de déséquilibrer le duo exécutif. » Le ministre de l’intérieur et le chef du gouvernement « s’entendent bien », assurent ceux qui les côtoient quotidiennement. « Ils ont la même fibre littéraire », « ils ont tous les deux été maires », « ils partagent un point de vue très pragmatique », « ils bossent bien ensemble sur l’interministériel »… glisse-t-on dans leurs cabinets respectifs. « On sent bien que le poids politique de Gérard Collomb est tel que le premier ministre lui offre beaucoup d’égards », souligne toutefois un député de la majorité qui a assisté à plusieurs réunions avec eux.

Édouard Philippe et Gérard Collomb à Lyon, le 19 février. © Florian David/Matignon Édouard Philippe et Gérard Collomb à Lyon, le 19 février. © Florian David/Matignon

C’est ensemble que les deux anciens édiles se sont rendus à Lyon, lundi 19 février, pour la remise du rapport Taché, du nom du député LREM du Val-d’Oise chargé de travailler sur l’intégration des réfugiés. Une tentative de rééquilibrage à deux jours de la présentation d’un projet de loi dont la fermeté n’a échappé à personne. Si Édouard Philippe a dû, sur la forme, tenter d’arrondir les angles avec les associations de lutte contre l’exclusion, il est parfaitement raccord sur le fond avec Gérard Collomb. Comment pourrait-il en être autrement puisque les décisions qui sont prises viennent directement de l’Élysée ?

Emmanuel Macron l’a d’ailleurs signifié lors de son déplacement à Calais, le 16 janvier : la politique qui est menée est avant tout la sienne et rien ne sert de s’en prendre à ceux qui la mettent en œuvre. « Je veux le dire ici très clairement, la France est une République, il y a un président de la République, il y a un premier ministre qui conduit l’action du gouvernement et un ministre en charge de l’intérieur, a-t-il affirmé ce jour-là face aux forces de sécurité. Il a auprès de lui des préfets, la politique, elle est une, elle est expliquée, le gouvernement en est responsable devant le Parlement, et il en répond chaque jour où il est interrogé. »

S’il assume parfaitement le projet de loi sur l’asile et l’immigration qui se retrouve sur la table du conseil des ministres ce mercredi, Gérard Collomb n’a visiblement guère apprécié le fait d’endosser le costume du bad cop. « J’en ai un peu marre de passer pour le facho de service », aurait-il lancé à ses proches en fin d’année dernière, selon Le Canard enchaîné. « Tout le monde n’avait pas vu monter le sujet de l’immigration, indique un conseiller ministériel. En Bretagne ou dans les Alpes-de-Haute-Provence, on n’a pas forcément conscience des flux migratoires… Gérard Collomb a simplement demandé un peu plus de soutien. »

D’autres rappellent d’ailleurs que la circulaire qui lui a valu les premières critiques était aussi signée par le ministre de la cohésion des territoires, Jacques Mézard, « qui ne s’en est pas franchement vanté ». Et que le principe avait de toute façon été édicté en filigrane par le président de la République, dans son discours prononcé à Orléans, en juillet 2017. À en croire Jacqueline Gourault, le locataire de Beauvau aurait été d’autant plus « touché » par ces critiques qu’il est « épris de justice sociale ». Nombreux sont ceux, au gouvernement comme au sein de la majorité, à saluer le travail qu’il a accompli à Lyon en faveur de la réhabilitation des quartiers populaires, lors de ses trois mandats successifs.

« C’est un authentique homme de gauche, mais de quelle gauche parle-t-on ? » interroge un député LREM. Une gauche qui murmure depuis longtemps à l’oreille droite du Parti socialiste et qui a fini par se rassembler au sein d’un pôle dit des « réformateurs », en réponse aux « frondeurs » du PS. À l’époque, « Gérard Collomb était inquiet que les compromis finissent en compromissions », explique l’un de ses proches. C’est dans le cadre des universités de ce pôle, organisées à l’été 2015 à Léognan (Gironde), qu’il est pour la première fois conquis par « la vision » d’Emmanuel Macron. Les deux hommes comprennent rapidement que peu de choses les séparent, sinon trente ans d’écart.

En développant une politique pro-entreprises et en présidant des majorités composées de personnalités issues des Verts, du PS, du centre-droit et de la société civile, l’ancien maire de Lyon aurait-il posé les bases du macronisme dans sa ville ? C’est en tout cas ce qu’avait laissé entendre le futur président de la République en février 2017 : « Lyon est un laboratoire de ce que nous voulons faire avec En Marche! », avait-il affirmé sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes. « Contrairement à ce que disent certains journalistes locaux, Emmanuel n’est pas mon fils spirituel… Mais un peu quand même… », s’amusait Gérard Collomb dans Le Point, deux mois plus tard.

« Pour la première fois au cœur du pouvoir »

Très tôt convaincu que le bilan de François Hollande serait difficile à porter, Gérard Collomb a consacré toute son énergie au profit d’Emmanuel Macron. « Il a apporté une crédibilité très puissante à sa candidature, se souvient une élue LREM, qui a participé activement à la campagne. Christophe Castaner et Richard Ferrand, c’étaient un peu des troisièmes couteaux au PS. Ils n’ont pas pris beaucoup de risques en rejoignant En Marche!. Gérard Collomb, c’était vraiment autre chose… » Pendant des mois, l’édile a multiplié les meetings, assisté aux comités politiques et aux déjeuners stratégiques, s’est démené pour collecter le maximum de parrainages, a travaillé sur l’élaboration du projet présidentiel et participé à la relecture du livre Révolution (XO Éditions)…

Surtout, il a laissé l’un de ses plus proches collaborateurs, Jean-Marie Girier, rejoindre à plein temps l’équipe du candidat en qualité de directeur de campagne. Méprisé par les grands patrons de Solférino, Gérard Collomb régnait depuis des années d’une main de maître sur le PS local, lequel s’est rapidement métamorphosé en LREM. C’est ainsi qu’aux législatives de 2017, Yves Blein, député socialiste sortant et organisateur, quelques mois plus tôt, de la primaire dans le Rhône, sera élu avec l’étiquette macroniste. « En Marche! a permis à une oligarchie locale de retrouver du souffle », souligne Jonathan Bocquet, doctorant en sociologie politique au laboratoire ENS Lyon-Triangle.

Gérard Collomb en campagne pour Emmanuel Macron à Lyon, le 10 avril 2017. © Reuters Gérard Collomb en campagne pour Emmanuel Macron à Lyon, le 10 avril 2017. © Reuters

Pendant la campagne, quand il n’était pas à Lyon, Gérard Collomb s’activait à Paris où il travaillait notamment au rapprochement de son candidat et de François Bayrou. « C’était l’un des élus du PS qui étaient partisans d’une alliance avec le centre, se souvient le président du MoDem. Nous avons préparé cette élection ensemble, dans le bureau de Jacqueline Gourault, au Sénat. » « Il a aussi été un interlocuteur clef au moment des investitures pour les législatives », complète Marc Fesneau, le patron des députés MoDem à l’Assemblée nationale. Avec Emmanuel Macron, le mal-aimé du PS avait enfin trouvé de quoi se motiver politiquement sur le plan national.

Depuis, en privé comme en public, il ne tarit jamais d’éloges sur son cadet. Avec lui, il dit entretenir « une relation quasiment fusionnelle, filiale ». « Non seulement il a affronté le monde, mais il a étonné le monde, il a révolutionné le monde », lançait-il en juin 2017 lors d’un meeting pour les législatives. Un mois plus tôt, ce soutien de la première heure avait même écrasé une larme pendant la cérémonie d’investiture du nouveau président de la République. « C’était l’arrivée au pouvoir des idées qu’il a toujours portées », décrypte un élu de la majorité. « Il est pour la première fois au cœur du pouvoir et ça n’est pas rien », souligne un proche du chef de l’État.

Tiraillé entre sa « passion » pour Lyon et son goût pour la maîtrise du pouvoir, Gérard Collomb n’a tout de même pas longtemps hésité avant d’accepter le portefeuille ministériel proposé par Emmanuel Macron. « Il a souvent dit qu’il ne courait pas après un poste et je pense que c’est vrai », affirme Marc Fesneau, qui le rencontre au moins une fois par mois à l’occasion des dîners de la majorité organisés à Matignon. Beauvau était le point d’atterrissage le plus évident pour cet édile féru de sécurité (sa commune est l’une des premières à avoir été dotées de caméras de vidéosurveillance) et de collectivités territoriales (« les débats sur l’aménagement du territoire étaient les seuls qui l’intéressaient vraiment quand il était sénateur », indique le chercheur Jonathan Bocquet).

Au ministère de l’intérieur, l’ancien maire de Lyon a rapatrié une partie de ses équipes rhodaniennes. Jean-Marie Girier, l’ancien directeur de campagne d’Emmanuel Macron, est désormais chef de cabinet à Beauvau et joue les traits d’union avec l’Élysée. Parmi les membres de son cabinet, on retrouve également son ancien collaborateur parlementaire et conseiller à la mairie Arthur Empereur, aujourd’hui conseiller en communication digitale et affaires réservées, ainsi que son ancienne plume à la métropole du Grand Lyon, Jonathan Guémas, désormais conseiller en stratégie, prospective et discours.

Son directeur de cabinet, Stéphane Fratacci, ne vient pas de Lyon, mais avait en revanche exercé les fonctions de directeur des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’intérieur de 2001 à 2006, avant de devenir, du temps d’Éric Besson, secrétaire général du ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Préfet du Doubs à compter de novembre 2012, il s’était notamment chargé du dossier de Leonarda Dibrani, une collégienne rom expulsée avec sa famille vers le Kosovo en octobre 2013.

Depuis 2001 et malgré les alternances, Stéphane Fratacci a, comme le rappelait Le JDD, participé à l’élaboration de 90 % des textes de loi sur l’immigration. Il incarne à lui seul cette ligne de fermeté assumée par le gouvernement, mais dont le durcissement est évidemment contesté par l’Élysée : « La personne en charge de ces questions ici est Patrick Strzoda [le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron – ndlr], qui travaillait juste avant aux côtés de Bernard Cazeneuve. Il n’a pas changé d’avis en six mois… », argue un conseiller du chef de l’État.

« Autoritaire », « irascible », « buté »…

À Beauvau, le profil de Gérard Collomb tranche avec celui de ses prédécesseurs. Contrairement à Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls, le ministre de l’intérieur ne se servira pas de ce ministère comme d’un tremplin vers d’autres maisons plus grandes. « Il le dit souvent : “Je suis là pour servir le président la République, j’ai 70 ans, je ne suis pas là pour développer une ambition présidentielle ou matignonesque” », rapporte un député de la majorité. « Il a un côté soldat, souffle un autre. Il fait le boulot qu’on lui demande de faire, point. À certains égards, il pourrait faire penser à Christian Bonnet ou Gaston Defferre : des serviteurs du président, rien d’autre. Avec lui, Macron sait que la maison sera bien tenue. »

Quand il n’est pas complètement convaincu par une décision, comme celle d’abaisser la vitesse de 90 à 80 km/h sur certaines routes départementales, il se contente de ne pas s’en mêler. « On ne peut pas mener tous les combats. Sur la sécurité routière, il ne l’a pas mené », reconnaît un de ses proches, qui précise que le ministre de l’intérieur a en revanche « eu carte blanche sur la police du quotidien » et demeure « force de propositions » sur la politique migratoire. Ses détracteurs notent toutefois qu’« il n’a toujours pas entamé certaines réformes nécessaires, sur le renseignement par exemple ». « Jusqu’à présent, il n’a pas commis d’erreur, mais bon, il n’a pas non plus fait grand-chose…, grince un connaisseur de Beauvau. Les vrais sujets commencent à arriver. Les six prochains mois risquent d’être plus compliqués pour lui. Il va être soumis à une forte pression. »

Jacqueline Gourault et Gérard Collomb. © Reuters Jacqueline Gourault et Gérard Collomb. © Reuters

Les attaques visant le ministre de l’intérieur sont toujours un peu les mêmes : certains le disent « trop âgé » pour le poste, d’autres le jugent « trop de droite » pour un socialiste ; certains le dépeignent en personnage « autoritaire », « irascible » et « buté », d’autres moquent sa façon de parler et son « style inimitable ». « Ça n’est pas très classe tout cela, estime un de ses collègues au gouvernement. Gérard Collomb est tout le temps caricaturé, mais il y a des aspects de lui que l’on ne voit pas. C’est un homme très sympa, qui met son expérience au profit de la nouvelle génération. Dans les réunions, ce n’est pas par l’autorité qu’il intervient. Il ne fait jamais de petites interventions, il articule sa pensée. Il est à la tête du ministère de l’urgence permanente et il traite de sujets qui empêchent de dormir. Il n’y a pas un moment où il apparaît à côté. »

Si chacun reconnaît le « franc-parler » du locataire de Beauvau, « on lui pardonne toujours », explique un élu de la majorité. « C’est vrai qu’il arrive à faire passer des choses très tranquillement, alors que ce serait n’importe qui d’autre qui le formulerait de cette façon, on se dirait “il va trop loin” ou “c’est limite raciste”, précise un conseiller ministériel. Il est très cash, mais ce n’est pas un méchant ni un tordu. » Ceux qui le fréquentent depuis longtemps connaissent les accès de colère dont le ministre est capable. « C’est quelqu’un de très exigeant. Il attend un niveau très élevé et quand les choses ne sont pas faites, il gueule un peu, admet un proche. De temps en temps, il vitupère, mais c’est moins fréquent aujourd’hui qu’avant. »

Ses collègues du gouvernement interrogés par Mediapart évoquent tous un homme qui « écoute, valorise, tout en sachant trancher les questions ». « Nous avons une relation de confiance réciproque, assure Jacqueline Gourault. Je sais la place qui est la mienne : numéro deux. À partir de là, Gérard Collomb me laisse totalement faire. » « Il est heureux de ce qu’il fait, souligne encore un conseiller d’Emmanuel Macron. C’est un homme serein. » Et qui sait qu’après Beauvau, il retrouvera sans nul doute ce qui compte le plus à ses yeux : Lyon.

Le ministre de l’intérieur est « VRP de sa ville », affirme l’un de ses proches. Il en parle tous les jours, tout le temps, devant tous les interlocuteurs. Au point d’en agacer plus d’un. « Ça va, il n’y a pas que Lyon dans la vie ! » lance un député de la majorité. « C’est devenu un peu en gag entre nous… », moque un autre. « Il vit Lyon, il respire Lyon », résume un conseiller du président de la République. Et continue de descendre le plus souvent possible dans le Rhône, où il possède plusieurs biens immobiliers. Sa femme, Caroline Collomb, est censée y passer le plus clair de son temps puisqu’elle est devenue, à l’automne dernier, la référente départementale de LREM.

Censée parce que celle qui exerçait jusqu’alors la fonction de juge au tribunal administratif de Toulon a été mutée à Paris en juillet 2017 pour suivre son mari. Si sa mutation a été validée par un avis du Conseil d’État, elle n’a pas manqué de faire grincer des dents localement, mais aussi au sein de la magistrature. Dans un billet de blog (à lire dans Le Club de Mediapart), le professeur de droit Paul Cassia se demandait comment Caroline Collomb pouvait « exercer son métier de magistrate administrative tout en étant l’épouse du ministre de l’intérieur et en ayant des responsabilités politiques locales ».

Interrogé à l’époque par Mediapart, le député LREM Sacha Houlié, vice-président de l’Assemblée nationale et fondateur des Jeunes avec Macron, avait reconnu que le « statut un peu particulier » qu’occupe le ministre de l’intérieur aux yeux de la majorité n’était sans doute pas étranger à la place réservée à sa femme au sein du mouvement. « C’était le premier à croire en nous, à donner le label de légitimité à Macron. Dans l’inconscient collectif d’En Marche!, pour ceux qui étaient là au départ, ce qu’il a fait pour nous, ça reste très très fort, avait-il expliqué. Ça a peut-être conduit à ce qu’on soit plus… laxistes. »

Ce « statut un peu particulier », Gérard Collomb en bénéficie aussi au sein du gouvernement. La « confiance absolue » que lui accorde le président de la République offre au ministre de l’intérieur une liberté dont peu, en Macronie, peuvent se prévaloir. La liberté de mener sa barque comme il l’entend. Celle, aussi, de « dire les choses » au chef de l’État, y compris lorsqu’elles sont désagréables. Situation rare tant les deux hommes parlent exactement la même langue. La forme diffère parfois, mais le fond reste invariablement le même. Chacun à leur tour, ils se servent de la lumière de l’autre. Tantôt pour exister, tantôt pour se faire oublier.

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été interrogées dans le courant des mois de janvier et février. Plusieurs d’entre elles ont accepté de répondre à nos questions à condition de rester anonymes, ce que nous avons respecté.