Occupée par des migrants, Paris 8 se demande «comment s’en sortir par le haut»

Par Michel Henry

Des dizaines de migrants et d'étudiants occupent depuis le 30 janvier un bâtiment de l’université Paris 8, à Saint-Denis. La direction et le personnel enseignant de cet établissement historiquement ancré à gauche s'interrogent sur les suites à donner à cette opération, qui ne peut guère s'implanter durablement.

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Comment éviter que l'occupation d'un bâtiment de Paris 8 par des migrants ne se transforme en impasse ? Au 22e jour du mouvement, les plus pessimistes craignent que l'université de Saint-Denis ne finisse par s'opposer aux exilés, soit l'inverse du but recherché, voire demande l'évacuation en arguant de problèmes de sécurité.

« Si l'université se retrouve du côté de l’État dont on critique la politique, ce sera désastreux », indique un enseignant. Du côté des migrants et de leurs soutiens, on veut croire à une issue positive. Pour Daouda Traoré, étudiant ivoirien sans papiers, la présidente de Paris 8, Annick Allaigre, est « une femme bien » qui, « si elle le décide », peut interpeller le gouvernement : « Elle nous a demandé de quitter les lieux, mais elle ne veut pas qu'on se retrouve à la rue. Nous la considérons comme une autorité qui peut nous aider pour que l’État nous entende. On veut passer à travers elle. On l'a suppliée. »

Après plusieurs jours sans contact, la présidente a proposé une nouvelle rencontre, ce jeudi 22 février, « pour discuter des mesures qui puissent accompagner les migrants dans leurs démarches administratives ».

Interrogée par Mediapart, Annick Allaigre se dit « très préoccupée par le fait que le collectif ne nous donne pas les informations nécessaires » : elle voudrait les dossiers individuels alors que le collectif réclame un traitement global. « On a l'impression d'avoir affaire à un collectif qui est dans le tout ou rien, ce qui nous met dans de très grandes difficultés, indique-t-elle. Or personne n'a à gagner à un rapport de force maximaliste. »

La présidente dit « comprendre » qu'il ne faut laisser personne au bord du chemin. Elle se dit aussi « préoccupée » par le durcissement des politiques d’accueil, mais pour elle, « on se trompe en pensant que l'université est le lieu pour traiter cela ».

Débutée le 30 janvier, l'occupation de six salles du bâtiment A a divisé la communauté enseignante. « Si on m'avait demandé mon avis, j'aurais dit que ça n'était pas une bonne idée. Le risque, c'est que la communauté universitaire se retrouve en opposition à cette mobilisation, et inversement », indique Éric Fassin, qui a néanmoins signé une tribune de soutien dans Libération. Mais, ajoute le sociologue, « maintenant qu'ils et elles sont là, à nous d'éviter ce risque, et au contraire d'en faire quelque chose de positif : bon gré mal gré, nous nous découvrons impliqués ».

La façade du bâtiment A de l'université Paris 8. © M.H./Mediapart La façade du bâtiment A de l'université Paris 8. © M.H./Mediapart

Selon plusieurs voix critiques, la présidente se montre « de bonne volonté », alors que certains occupants et leurs soutiens veulent « aller à la confrontation » ou tiennent un double discours. Autre argument : l'occupation desservirait les étudiants inscrits à l'université, « souvent fragiles, qui ne peuvent se permettre de perdre leur semestre », a expliqué la présidence par communiqué. « Sans opposer les souffrances les unes aux autres », Paris 8 compte son nombre d'étudiants « en difficulté économique ou sans papiers » pour lesquels l’université s’engage, affirme Annick Allaigre.

« En gros », selon un enseignant qui résume les critiques, ce serait « un mouvement soutenu par les bobos contre les classes populaires ». Avec le risque qu'il ne devienne contre-productif, soulevant des arguments du type « des gauchistes irresponsables se servent des réfugiés pour mettre en cause l'ordre social ». À l'inverse, plusieurs UFR ont voté des motions de soutien en faisant appel « aux valeurs de solidarité, d’égalité et d’ouverture qui ont fondé cette université », dans le bouillonnement de 1968 à Vincennes.

Membre de la « cellule stratégique » qu'est le bureau de la présidence, le professeur de science politique Yves Sintomer confirme qu'une grande majorité de ses collègues sont pris dans un « dilemme » entre un soutien aux revendications « contre la politique française indigne » et la nécessité de « faire vivre normalement » l'université.

Selon la présidente, il y a d'abord un problème de dangerosité pour les occupants, notamment en raison d'une installation électrique déficiente. Néanmoins, l'évacuation « n'est pas à l'ordre du jour » – mais pourrait le devenir « si la situation devait se dégrader », d’autant que l'histoire de Paris 8 montre que les occupations se sont « toujours terminées par des évacuations ». Annick Allaigre s'inquiète que, de 15 ou 20 au départ, les migrants soient aujourd'hui « une soixantaine ». Sans compter que par leur présence au bâtiment A, les cours de certains départements sont empêchés.

Pour Yves Sintomer, deux scénarios semblent envisageables : soit une « négociation collective sur des régularisations », avec l'appui de l'université puis des décisions individuelles, solution « qu'une très grande majorité d'enseignants et la direction appellent de leurs vœux » ; soit une évacuation décidée par le rectorat et le commissariat, la présidence n'ayant in fine qu'un « pouvoir d'influence ». Mais qui donnerait une très mauvaise image, alors que l'institution célèbre cette année son cinquantenaire.

«Il est déjà très difficile d'obtenir des moyens»

Dans le bâtiment A, les migrants accueillis sont pour la plupart originaires de pays africains. Dans une salle de cours transformée en cuisine, un poète a écrit au mur : « L'oignon fait la force. » Sur une table, une partie d'échecs s'achève pour Daouda Traoré. Être accueilli ici « pour nous protéger de la neige et de la police » constitue un « signe d'humanité », dit-il, conscient que l'occupation est « illégale » et qu'il ne s'agit pas de « perturber les cours ».

Mais pour l'étudiant en sciences économiques, qui a fui Bouaké, une ville du centre de la Côte d'Ivoire, en 2014, l'objectif est clair : « Obtenir des papiers. » Les exilés comptent sur la présidence pour obtenir un traitement groupé par la préfecture et l'Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Leur lutte épouse celle des étudiants sans papiers.

La présidence a rétorqué par communiqué qu’il n’était pas dans ses pouvoirs d’obtenir des titres de séjour. Il lui a semblé « dangereux de persuader les migrant.e.s que Paris 8 peut obtenir une régularisation auprès de la préfecture hors du cadre de la loi ». Daouda Traoré indique : « Nous lui avons demandé d'insister. » Pour Yves Sintomer, « ce n'est pas dans le rôle de la présidence de lever le drapeau de cette cause auprès du ministère, alors qu'il est déjà très difficile d'obtenir des moyens ».

Les occupants collectent régulièrement les dons d'enseignants et d'étudiants de l'université. © M. H./Mediapart Les occupants collectent régulièrement les dons d'enseignants et d'étudiants de l'université. © M. H./Mediapart

Le sort des exilés contre la survie d’une université en difficulté, ce serait l'équation incertaine face à laquelle la vigilance reste de mise, côté migrants. Daouda Traoré le répète : « Nous voulons être dans la légalité, c’est tout ce que nous demandons. » Et il n’aurait jamais cru cela aussi compliqué.

Selon son récit, ce qui l’attendait dans son pays en 2014, c'était « la prison ou la mort », étant membre d'un syndicat étudiant réputé proche de l'ancien président Laurent Gbagbo. Arrivé à Paris mi-janvier 2018, il a vécu dans la rue puis s’est joint au mouvement de Paris 8, qui s'inspire des occupations dans les universités de Grenoble, Clermont-Ferrand ou Reims. À Nantes, le mouvement se poursuit alors qu’à Lyon, les occupants ont plié bagage avant Noël, devançant l’évacuation par la police.

Cœur du problème, la situation des “dublinés”, ces demandeurs d'asile qui, en vertu du règlement Dublin III, ne peuvent déposer leur dossier que dans le premier pays européen où l’on a pris leurs empreintes. « Mais en Italie, on prend les empreintes de force ! », dénonce Daouda Traoré. Le collectif réclame la fin de ce règlement, que l’Ivoirien ignorait : « Dubliné ou pas dubliné, c'est ici que je l'ai appris. »

Il imaginait que venir d'un pays francophone suffisait pour obtenir l'asile en France. « Pour nous, une fois arrivé, tu obtenais les papiers, comme tu es avantagé par la langue… Mais pour nous francophones, c'est plus difficile. » Car ces pays sont le plus souvent considérés comme “sûrs”, à l'inverse du Soudan ou de l’Érythrée.

Mais le voilà pris dans la nasse et il implore : « Si l’État français était humain, il changerait sa politique. Car quand, après la traversée du Sahara, l’enfer de la Libye, la traversée de la Méditerranée, on nous dit qu'on est dublinés... le migrant, il devient fou ! Il perd sa dignité ! » Alors qu’« on ne devient pas migrant par volonté » : « Ce n'est pas un plaisir, c'est un calvaire. On le fait dans le but de survivre. »

Au départ, la présidence a fait preuve de compassion. Puis elle s’est plainte que sa proposition de déménager à l’amphi X ait été refusée, avant de demander, le 15 février, la libération des locaux, la commission départementale de sécurité diligentée par le préfet ayant émis un avis défavorable (voir dans le Club le blog des « exilé.e.s occupant.e.s »).

« Comment s’en sortir par le haut ? On ne voit aucun signe », déplore l’anthropologue Nacira Guénif, regrettant qu’il n’y ait « aucune prise de position politique » de la présidence. Hélène Nicolas, également anthropologue, veut néanmoins croire que le sentiment « de compassion et d’indignation » permettra de « construire un mouvement social ».

C’est aussi l’espoir d’Odile Henry, enseignante en sciences politiques, qui a saisi l'occasion pour bousculer son cours sur les migrations. Elle a invité des réfugiés éthiopiens avec leurs interprètes pour qu'ils racontent la « complexité de leurs parcours ». Ses 25 étudiants vont en tirer un texte qui sera traduit en arabe. « Je ne me sentais pas de continuer mon cours sans faire venir ces gens qui ont beaucoup de choses à nous exposer. »

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