Des musulmans aux Roms: les nouvelles figures de la xénophobie

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Dans son rapport annuel publié ce jeudi, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) évoque une « flambée de violence ». S'alarmant tout particulièrement des préjugés à l'encontre des musulmans et des Roms, elle souligne la responsabilité des représentants politiques de droite comme de gauche.

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Les actes et menaces à caractère raciste, antisémite et antimusulman marquent une forte augmentation en 2012. Dans son rapport annuel sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie publié ce jeudi 21 mars, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) évoque une « flambée de violence » pour qualifier cette tendance. Les données issues du ministère de l’intérieur font état de 1 539 actes et menaces recensés par les services de police et de gendarmerie, soit une hausse de 23 % sur un an.

Les agressions antisémites, dénoncées par François Hollande à l’occasion du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), ont connu une forte hausse, notamment dans la foulée de l’affaire Merah et de l’attentat contre une supérette casher de Sarcelles. Le racisme antimusulman, lui, s’est développé tout au long de l’année. « Depuis deux ans, le phénomène est banalisé, les immigrés, les musulmans sont perçus de manière plus négative », indique cette autorité administrative indépendante, créée en 1947 et présidée depuis fin août 2012 par Christine Lazerges. En cause : les polémiques instillant le doute sur la place des étrangers et de l’islam dans la société, comme celles suscitées par Marine Le Pen sur la viande halal ou par Jean-François Copé sur les pains au chocolat, qui ont « contribué à des passages à l’acte haineux et violents ».

Dans un chapitre signé par les sociologues et politologues Nonna Mayer, Guy Michelat et Vincent Tiberj, la Commission fait un focus sur la montée de l’intolérance et la polarisation contre l’islam. Ils listent différents facteurs ayant un impact négatif sur l’acceptation des minorités, tels que l’alternance politique, les dérapages médiatiques et politiques, l’actualité (de l’affaire Merah à l’activité des groupes islamistes radicaux de l’Afrique subsaharienne au monde arabe) et l’approfondissement de la crise économique.

La dégradation la plus sensible est observée pour les maghrébins et les musulmans, tandis que les juifs et les noirs paraissent épargnés, selon l’“indice de tolérance” construit en agrégeant les questions posées dans les sondages réalisés pour la CNCDH sur une période allant de 1990 à 2012 (le dernier a eu lieu du 6 au 12 décembre 2012 et a été effectué en face à face par le CSA auprès d’un échantillon de 1 029 personnes). À long terme, l'évolution de cet indicateur invite à nuancer le constat d’un retour de l’antisémitisme, car si l’image d’Israël en France reste mauvaise et les actes antisémites sont en hausse en 2012, les préjugés envers les juifs dans l’opinion publique sont devenus très minoritaires et ne regagnent pas de terrain depuis le début des années 2000.

« Si on compare notre époque à celle de l’avant-guerre, on pourrait dire qu’aujourd’hui le musulman, suivi de près par le maghrébin, a remplacé le juif dans les représentations et la construction d’un bouc émissaire », notent les auteurs, selon lesquels le profil socioculturel des personnes intolérantes à l’égard de l’islam est le même que celui des ethnocentristes. Être âgé, peu instruit et à droite sont des facteurs aggravants.

Mais depuis deux ans, cette configuration se modifie de manière surprenante : cette aversion progresse fortement chez les femmes, qui devancent désormais les hommes, et se diffuse aussi chez les personnes les plus diplômées. Ces deux éléments sont le signe que les discours politiques, de droite comme de gauche, mettant en cause la compatibilité de l’islam avec les principes républicains finissent par produire des effets délétères.

Les auteurs soulignent ainsi la manière dont Marine Le Pen se fait régulièrement le porte-étendard de la laïcité et de l’égalité hommes-femmes pour justifier le rejet des musulmans. Ils rappellent la responsabilité de Nicolas Sarkozy, qui en plaçant l’identité nationale au centre du débat politique et en durcissant sa politique migratoire et sécuritaire, a légitimé le repli xénophobe de l’opinion. Et ils signalent que la « gauche socialiste », par son « silence relatif » sur ces questions, ne s’est pas démarquée de façon substantielle de la précédente majorité.

« Plus encore que les musulmans, les Roms migrants pâtissent d’une image extrêmement négative »

L’autre phénomène inquiétant, observé ces derniers mois par la CNCDH, concerne les Roms, nouvelle figure des mal-aimés en France. Les questions se rapportant à cette population n’ont été intégrées que tardivement dans le “baromètre”. Mais les derniers résultats montrent l’étendue des préjugés : « Plus encore que les musulmans, les Roms migrants pâtissent d’une image extrêmement négative », note la Commission.

Perçus comme beaucoup plus nombreux qu’ils ne sont réellement (en l’occurrence entre 15 000 et 20 000), ils sont considérés comme exploitant les enfants, vivant de vols et de trafics et ne cherchant pas à s’intégrer. C’est d’ailleurs cette image qui vient d’être véhiculée au plus haut niveau de l’État par le ministre de l’intérieur. Dans Le Parisien et Le Figaro, Manuel Valls, a par exemple affirmé, sans craindre les généralisations, que « les occupants de campements ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution ».

« Particulièrement stigmatisés », les Roms migrants subissent d’importantes discriminations du fait de leur origine et de leur mode de vie, regrette la CNCDH, qui reproduit dans son rapport l’avis qu’elle a consacrée à ce sujet. La politique du gouvernement, y compris depuis l’élection de François Hollande, ne la satisfait pas. Elle fustige le manque de mise en œuvre de la circulaire interministérielle du 26 août 2012, supposée permettre aux pouvoirs publics d’anticiper les expulsions de campements.

« Depuis la publication de la circulaire, force est de constater que les évacuations des lieux de vie se sont multipliées le plus souvent sans anticipation et sans accompagnement », remarque-t-elle. « Les structures d’urgence, souvent déjà saturées ou inadaptées, précise-t-elle, sont engorgées. Dans nombre de cas, aucune solution alternative n’a été proposée aux familles ; il est même arrivé que la procédure ait été menée avant toute décision de justice sur des motifs administratifs contestables de dangerosité des lieux, alors que l’évacuation accentue la dangerosité pour ces personnes et ne fait qu’aggraver la précarité des situations sans respect du volet prévention de la circulaire. »

« Entre absence de prévention et entrave à l’aide humanitaire, les politiques répressives n’ont pas changé », conclut-elle. Un jugement sans ambiguïté, qui pourrait inciter Jean-Marc Ayrault, à l'initiative de la circulaire estivale, de reprendre la main face à Manuel Valls. 



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