A Quimper, la « fâcherie avec la gauche » menace le conseiller du président

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L'ami de Vincent Bolloré

Pour le PS, Quimper peut faire figure de test, et pas seulement pour le symbole. Parce qu’à l’échelle de la ville, Poignant ressemble souvent à François Hollande à l’échelle du pays. Le maire sortant revendique cette proximité, souvent, très souvent même. Pas un Quimpérois ne peut ignorer qu’il a « l’oreille du président ». En campagne, il a poussé le mimétisme jusqu’à se dire un « maire normal ». Comme son « ami » à l’Élysée, Poignant est un homme courtois, sympathique même. Pas de bling-bling, pas de fantaisie non plus. Il glisse au passage qu’il habite la « même maison depuis 40 ans ». Sa femme est là, parfois, au premier rang, pour le soutenir.

Proche de Michel Rocard à ses débuts, il a toujours été “deuxième gauche” et se dit plus volontiers social-démocrate que socialiste. Poignant a aussi ce côté conservateur catholique qui ressemble à sa ville. Il était rétif au mariage pour tous et très hostile à la PMA pour les couples de femmes.

L'hôtel de ville de Quimper © L.B. L'hôtel de ville de Quimper © L.B.

« Quimper n’est pas une ville qu’on brutalise. Son avenir ne peut être que la continuation de son passé. C’est une belle ville, attentive à son apparence. C’est un écrin », dit d’elle son député, Jean-Jacques Urvoas. Il ajoute : « C’est une petite bourgeoisie de province, salariée, pas riche. Monsieur est au Crédit agricole, Madame à France Télécom, ils ont une maison, deux voitures et partent en vacances. » Poignant a une variante : « Elle est employée à la préfecture, lui technicien chez Bolloré, ils gagnent entre 3 500 et 4 500 euros à eux deux, aspirent aux loisirs, à la culture et à la propriété. »

Poignant, comme de nombreux élus locaux, est ami avec l’industriel du coin. Sauf qu’ici, l’industriel s’appelle Vincent Bolloré. Cette année encore, le Breton a rendu service au candidat socialiste : volontairement, il a annoncé à une semaine du premier tour l’installation d’une nouvelle usine à quelques kilomètres de Quimper, pour fabriquer des tramways électriques, avec à la clef 100 emplois l’an prochain. « La création de 100 emplois va profiter à tout le monde. Si ça peut rendre service à Bernard Poignant et à Hervé Herry (le maire de droite d’une commune voisine, ndlr), j’en suis ravi… », a assumé Bolloré en conférence de presse. Avant d’ajouter : « Est-ce que je voterai pour Bernard Poignant ? Oui, comme tout l’encadrement, tout le personnel aussi. » Un soutien explicite, que l’industriel avait déjà manifesté en 1989 et en 2008.

L’histoire, Bernard Poignant l’a racontée des dizaines de fois. Il semble ne pas s’en lasser. Celle d’une amitié de « 33 ans », commencée en 1981 quand Vincent Bolloré, jeune héritier de l’usine familiale, cherche de l’aide pour soutenir un groupe au bord du gouffre. Jeune député, Poignant est le seul élu à répondre à l’appel de l’industriel. Depuis, ils ne se sont plus quittés. Poignant l’a décoré deux fois de la médaille du travail, a fait l’entremetteur avec Hollande, venu inaugurer le dernier site de production l’an passé. Il en est fier, tout comme du petit livret fait à cette occasion par « Vincent » pour retracer en photos et en textes leur complicité.

1981, la rencontre - extrait de la brochure © Mediapart 1981, la rencontre - extrait de la brochure © Mediapart

En introduction de cette brochure de 30 pages, l’homme qui avait prêté son yacht à Nicolas Sarkozy en 2007 écrit : « Il y a eu beaucoup d’hommes politiques français importants qui nous ont fait l’honneur de venir en Bretagne évoquer nos entreprises, mais assurément le plus fidèle aura été Bernard Poignant. » « J’ai un lien historique avec Vincent. Tout le monde le sait. C’est un élément déstabilisateur à droite et un argument de crédibilité économique pour moi. C’est la triangulation ! », sourit Poignant. La « triangulation », théorisée à gauche par Tony Blair et Gerhard Schröder, signifie marcher sur les plates-bandes de l’adversaire pour siphonner son électorat.

2012, B. Poignant remet la médaille Grand Or du travail à V. Bolloré © Mediapart 2012, B. Poignant remet la médaille Grand Or du travail à V. Bolloré © Mediapart

Maire de la ville de 1989 à 2001, puis de 2008 à 2014, le conseiller bénévole de François Hollande, qui dispose d’un bureau à l’Élysée, est aussi celui qui a refusé de remunicipaliser la gestion de l’eau, confiée à Veolia, qui a voulu fermer trois écoles avant de faire machine arrière, qui a décidé de transformer un lieu associatif et un cinéma d’art et d’essai (déplacé plus loin) chers à la gauche, le Chapeau rouge, pour en faire un palais des congrès, et qui est prêt à investir 40 millions d’euros dans le projet Ialys, sorte de Disneyland à la gloire de l’agroalimentaire de Cornouaille. Autant de « marqueurs » que dénoncent ses adversaires de gauche.

Poignant n’est pas un « baron local » – « il ne tient pas sa ville », dit l’écologiste Jean-Pierre Bigorgne, et « il n’a pas un comportement clientéliste, ne préside pas tous les syndicats intercommunaux et ne s’est jamais payé sur la bête », dit le socialiste Urvoas. Mais il a multiplié les mandats depuis plus de 30 ans – député de 1981 à 1993, avec une pause de deux ans, député européen de 1999 à 2009, passé par le conseil général du Finistère et le conseil régional de Bretagne. Favorable au non-cumul des mandats au moment du vote de la loi, il revendique de s’accrocher à son fauteuil de maire à 68 ans. « J’ai le même âge qu’Alain Juppé, et le même nombre de mandats. Mais moi je ne veux pas présider la France ! », défend Poignant. Il incarne aussi un mode de gestion traditionnel, voire paternaliste, fait de grands projets, sans embardée ni nouveauté. « C’est plus qu’à l’ancienne, avec des vieux mâles blancs… Mais Quimper se gagne au centre », soupire Jérôme Abbassene, coopérateur EELV et deuxième de la liste Vivre Kemper.

La tentative de démocratie participative, en début de mandat, a fait long feu et l’adjointe EELV qui la portait a été démise de ses fonctions en février dernier. Les conseils de quartier mis en place, dont deux tiers des membres étaient tirés au sort chaque année, « ont fait des propositions. Elles n’ont jamais été regardées », explique l’élue sortante, Martine Petit, qui ne se représente pas (lire ici sa lettre ouverte).

« À Quimper, même au bureau municipal, il n’y a pas d’arbitrage collectif. Bernard Poignant est très peu à l’écoute. C’est un pouvoir très concentré », dit l’écologiste en rupture de ban. Une gestion en solitaire, dénoncée par ses adversaires, mais qu’il assume. « Un maire, ça écoute, ça consulte, mais ça tranche, ça décide. Parfois, il faut dire : “C’est comme ça !” Mais dire que je suis un despote, c’est du folklore… », explique Poignant.

Jeudi soir, il a fait son dernier meeting de campagne. Jusqu’au dernier moment, ses partisans vont tenter de mobiliser les abstentionnistes. De convaincre que les municipales ne sont pas une élection nationale, et qu’il faut faire confiance à l’expérience. Avec l’espoir que la ville ne leur échappe pas.

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J’ai passé deux jours à Quimper, lundi 17 et mardi 18 mars. J’ai rencontré des représentants des quatre listes de gauche pour essayer de comprendre quel climat règne dans l’électorat de gauche (dans toutes ses sensibilités). J’ai aussi suivi plusieurs actions de campagne, dont deux réunions publiques du maire sortant Bernard Poignant.

Contacté, le candidat UMP Ludovic Jolivet n’a pas retourné notre appel dans les délais. Il m'a rappelée vendredi à 18H30, après la publication.