Le Pen, Fillon: leurs affaires sont restées au placard

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Ni François Fillon ni Marine Le Pen n'ont été directement interrogés sur les enquêtes qui les visent. Ils n'ont pas eu à se justifier sur le fond de leurs démêlés avec la justice. L’immense éléphant a trôné toute la soirée au milieu du plateau.

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François Fillon et Marine Le Pen étaient au spectacle. Lundi soir, pendant les dix petites minutes du débat consacrées à la transparence et à la moralisation de la vie publique, les deux candidats inquiétés par la justice ont assisté aux échanges de Benoît Hamon et Emmanuel Macron sans dire un mot. Le sourire aux lèvres pour le premier. La mâchoire crispée pour la seconde. Le tout sans qu’aucune question ne leur soit jamais posée sur les affaires.

L’ancien premier ministre, récemment mis en examen pour « détournement de fonds publics, complicité et recel de détournement de fonds publics, complicité et recel d’abus de biens sociaux, et manquement aux obligations déclaratives à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique », et la présidente du FN, visée directement ou au travers de son parti, par cinq enquêtes judiciaires, ont ainsi pu passer leur soirée tranquillement, sans avoir à se justifier sur le fond de leurs démêlés avec la justice.

 © Capture d'écran du débat sur TF1 © Capture d'écran du débat sur TF1

Benoît Hamon a pourtant attaqué le sujet des financements de campagnes en estimant que l’actuelle était « polluée par l’argent ». « Nous en souffrons pour la qualité du débat, a-t-il déploré. Il est temps que nous prenions des décisions nécessaires pour moraliser la vie publique. » Comme il l’avait déjà fait lors de son meeting à Bercy, le candidat du PS s’est saisi de la question de la moralisation de la vie publique, en insistant sur la nécessité d’être « intransigeants vis-à-vis de l’influence des lobbies et de l’argent ». « La réalité aujourd’hui, c’est que ces lobbies industriels, chimiques, pharmaceutiques, bancaires, pèsent sur la décision publique », a-t-il souligné, souhaitant que « sur ce terrain », « il y ait des engagements clairs ».

Une sortie qu’Emmanuel Macron a immédiatement prise pour lui. « Je n’aime pas les insinuations, je préfère être direct », s’est-il agacé. S’en est suivi un vif échange entre les deux anciens ministres. « Pouvez-vous prendre l’engagement ici devant les Français que parmi ces personnes les plus fortunées qui ont fait des dons importants pour vous, ou pour votre campagne, il n’y a pas plusieurs cadres de l’industrie pharmaceutique, plusieurs cadres de l’industrie pétrolière, plusieurs cadres de l’industrie bancaire, est-ce que vous pouvez me le dire cela ? » a lancé le candidat du PS au fondateur d’En Marche !

« D’abord je ne fais pas un contrôle d’identité, lui a répliqué ce dernier. L’identité est transmise à la Commission nationale [des comptes de campagnes – ndlr]. Ensuite… Mais attendez ça n’a aucun sens ! 1) L’identité elle est protégée par la loi… » « Moi, je trouve que ça a beaucoup de sens », l’a coupé Benoît Hamon. « Il faut bien quil y ait un débat au PS », s’est amusé Jean-Luc Mélenchon, tandis que les deux seuls candidats inquiétés par la justice semblaient compter les points.

François Fillon, qui était en toute logique beaucoup attendu sur ces questions, a pris soin de ne pas s’y attarder. Sa réponse sur le sujet a tenu en une phrase : « Je créerai une commission qui sera chargée de faire au parlement des propositions sur les conflits dintérêts et les règles de la transparence. » Celui qui a annoncé ne plus vouloir s’exprimer sur les affaires qui le visent a joué la carte du « circulez, y a rien à voir ».

Lundi 13 mars, veille de sa mise en examen, l’ancien premier ministre avait présenté à la presse son nouveau « projet pour la France », en précisant notamment sa volonté de mettre en place un « code de bonne conduite » pour les futurs membres de son gouvernement, destiné, entre autres choses, à prévenir les conflits d’intérêts. Une proposition qu’il s’est bien gardé de reformuler lundi soir, face à ses adversaires à la présidentielle.

François Fillon pendant l'échange sur les affaires. © Capture d'écran du débat sur TF1 François Fillon pendant l'échange sur les affaires. © Capture d'écran du débat sur TF1

De même ne s’est-il pas prononcé sur les « nouvelles règles pour la transparence » pourtant prévues dans son programme : « inciter les assemblées à réformer et à améliorer les contrôles de déontologie mis en place dans chacune d’elles » et « instituer la transparence totale par la publication obligatoire des liens de parenté entre les parlementaires et les collaborateurs (y compris en cas de recrutement croisé) ». Pendant cette courte intervention du candidat LR, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ont levé les sourcils, mais aucune des personnes présentes sur la plateau, journalistes compris, n’a rebondi sur l’affaire de l’emploi fictif présumé de sa femme et de ses enfants.

« Il n’y a que deux personnes qui sont concernées : M. Fillon et Mme Le Pen »

De son côté, Emmanuel Macron a tourné autour de la question des affaires qui visent François Fillon, sans s’adresser directement à ce dernier. À peine a-t-il proposé de supprimer les conflits d’intérêts, d’interdire aux parlementaires de détenir une société de conseil – ce qui est notamment le cas de l’ancien premier ministre avec la lucrative 2F –, de rendre plus transparente la rémunération des parlementaires ou encore de clarifier les règles d’emplois, en interdisant l’embauche d’un membre de sa famille. Chacun a compris les allusions, mais personne n’a jugé bon d’enchaîner.

Seul Jean-Luc Mélenchon s’est décidé à pointer du doigt l’immense éléphant qui trônait au milieu du plateau. « J’ai admiré vos pudeurs de gazelles, a-t-il ironisé. Quand vous dites “la campagne a été polluée par les affaires de certains d’entre vous”, pardon, pas moi. Ici, il ny a que deux personnes qui sont concernées : Monsieur Fillon et Madame Le Pen. » « Attention, ça pourrait venir… », a alors glissé la présidente du FN. « Les trois autres, nous n’avons rien à voir avec tout cela, alors s’il vous plaît, ne nous mettez pas dans le même sac », a enchaîné Mélenchon, sans un regard.

Le candidat de La France insoumise a évoqué les propositions de l’association anticorruption Anticor en expliquant qu’il « les appliquerai[t] toutes ». Notamment l’inéligibilité pour les personnes condamnées, l’interdiction d’embaucher un membre de sa famille, et l’impossibilité d’exercer une activité de conseil en parallèle d’un mandat de parlementaire. « Il faut châtier les corrompus, mais il faut aussi châtier les corrupteurs ! Or de ceux-là, on n’entend jamais parler », a-t-il ajouté.

Pas plus qu'ils ne l'ont fait sur François Fillon, candidats et journalistes ne sont pas montés au créneau pour questionner la présidente du FN sur les cinq affaires judiciaires visant son parti, elle-même ou ses proches. Depuis qu'elle est à la tête du Front national, toutes les campagnes du parti font pourtant l’objet d’enquêtes judiciaires. Celle sur le financement des campagnes de 2012, dans laquelle dix personnes sont mises en examen, dont le Front national et deux de ses dirigeants, a été renvoyée en correctionnelle. La justice enquête par ailleurs sur des soupçons d’emplois fictifs du FN au Parlement européen. Convoquée par les juges le 10 mars dans cette affaire, la candidate du Front national a tout bonnement refusé de s’y rendre. Les Le Pen père et fille sont enfin visés par une enquête sur leurs déclarations de patrimoine. Mais de tout cela, il n’a pas été question lundi soir.

Marine Le Pen a ainsi eu tout le loisir de profiter de la brèche ouverte par Benoît Hamon pour dénoncer ces « candidats qui, incontestablement, défendent des intérêts privés et non pas l’intérêt des Français », évitant de s’exprimer sur ses propres ennuis judiciaires. La présidente du FN a ensuite dénoncé « les pantouflages », visant, sans jamais le nommer, Emmanuel Macron : « Formé dans les grandes écoles de la République, fonctionnaire, puis banquier, puis re-politique… »

Se sentant une fois encore le seul ciblé par ces attaques, Emmanuel Macron a riposté sans pour autant rendre coup pour coup, alors qu’il avait tous les arguments pour le faire. « Je ne vous laisserai par me diffamer, s’est-il contenté de répondre à la présidente du FN. Il y a une justice indépendante. Si ce que vous dites est grave et est réel, alors la justice fera son office, comme elle est en train de le faire avec les autres candidats. » « J’espère qu’elle sera aussi rapide que pour Monsieur Fillon… », a soufflé Marine Le Pen, bientôt rejointe par le candidat LR, son allié de circonstance : « Oui… C’est ce qu’on appelle la justice TGV », s’est amusé ce dernier, sans rien ajouter.

Sur ce sujet encore, l’ancien premier ministre a préféré jouer les taiseux. Depuis qu’il est empêtré dans les affaires, l’ancien chevalier blanc de la droite est revenu sur bon nombre de principes qu’il érigeait en dogmes pendant la primaire. À commencer par celui de l’indépendance de la justice qui a littéralement disparu de son projet, comme l’a raconté Mediapart.

La question des affaires, et plus largement celle de la transparence et de la moralisation de la vie publique, a été évacuée en quelques minutes. Elle n’a resurgi qu’en de rares moments, comme lorsque Benoît Hamon a lancé à François Fillon : « Vous êtes très fort en soustraction, moins en addition quand il sagit de votre propre argent » (voir la vidéo). Aucune réaction de l’ancien premier ministre, qui tente depuis des semaines de recentrer le débat sur son projet et sur son projet seul. Le même homme avait pourtant placé la moralisation des pratiques politiques au cœur de sa campagne pour la primaire. À l’époque, il était persuadé que « la droiture » était « l’une des conditions de la confiance, l’une des conditions aussi de l’autorité de nos institutions dont nous devons restaurer le crédit ». C’était il y a six mois. Une éternité à l’échelle du temps politique.

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