Hamon, les prémices d'une rénovation inaboutie

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Le candidat socialiste espère limiter, dimanche, l'ampleur de sa défaite annoncée. Prisonnier de l'appareil du PS et de ses propres hésitations malgré un programme renouvelé, il n'a jamais réussi à prendre la main sur une campagne chaotique.

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« Ils ne veulent gagner que vos suffrages ; je veux gagner votre respect. » Cette phrase, Benoît Hamon l’a prononcée mercredi soir, place de la République à Paris, pour son dernier grand meeting de campagne. Une phrase étrange, qui dit à la fois ce que le candidat socialiste a porté pendant des mois – une volonté de renouer avec la gauche, un renouveau programmatique et un autre rapport au pouvoir – et la grande faiblesse dans laquelle il aborde le premier tour de la présidentielle, dimanche 23 avril.

Ce soir-là, devant des milliers de personnes, il a fustigé ce qu’il appelle la « grande mystification de cette campagne », et parlé, tour à tour, de Marine Le Pen, « l’extrême droite dont les idées tuent », de François Fillon, « ces châtelains qu’aucune honte n’arrête », d’Emmanuel Macron, « du giscardisme relooké par quelques bonnes agences de publicité », et de Jean-Luc Mélenchon. À propos de son rival de gauche, le seul pour lequel Hamon demande à ses partisans de ne pas siffler, le candidat a lancé : « Ne les laissez plus vous traiter comme une foule qu’on exalte, la foule à qui on propose une messe pour faire oublier qu’à la sortie de l’église, le peuple pourrait devoir affronter la fin de l’Europe. »

Puis, le député de Trappes (Yvelines) a livré son testament politique d’avant premier tour, jurant qu’il a « défendu son éthique » dans la campagne, répétant qu’il a « tenu bon », et qu’il « assume » ses choix. « Je crois, au fond, que je suis tout ce qu’ils détestent, a lancé le candidat, sans jamais qualifier le “ils”. Je n’aime pas le pouvoir pour le pouvoir. J’aime encore moins le pouvoir de l’argent. J’aime la gauche. »

Sur le fond, Benoît Hamon propose une offre socialiste remaniée, après un quinquennat pénible où le parti au pouvoir a perdu toutes les élections intermédiaires, sanctionné par un électorat déçu et déboussolé par les choix politiques et la pratique du pouvoir de François Hollande. « Dans cette campagne, j’ai remis la gauche [sous-entendu le PS – ndlr] sur son axe historique : le chemin du progrès », estime le candidat.

Depuis sa victoire fin janvier, il n’a cessé d’en appeler à la « gauche » et aux figures passées du socialisme conquérant. C’était déjà le cas lors de son grand meeting de Bercy, ou à Lille. Mercredi soir, sur la place de la République, Martine Aubry, soutien de Hamon, a ainsi cité le mot « valeurs » près d’une dizaine de fois, parlant de « la gauche fidèle à ses valeurs », de la « gauche qui n’a jamais oublié ses valeurs ». Avant de lancer en conclusion : « Vive la gauche ! » Ce discours identitaire assumé est à mille lieues du choix fait par Jean-Luc Mélenchon de préférer le « peuple » à la « gauche », un référent qu’il juge disqualifié pour beaucoup d’électeurs (lire l’analyse de Fabien Escalona sur le populisme de gauche).

Mais le programme de Benoît Hamon n’est pas seulement une reprise des projets socialistes précédents, de François Mitterrand en 1981 ou de Lionel Jospin en 1995 puis en 1997. Il y a bien sûr des fondamentaux qui perdurent, comme l’ancrage européen, martelé ces dernières semaines pour mieux se différencier du candidat de La France insoumise. Le représentant du PS, soutenu par Europe Écologie-Les Verts (EELV), a fini par admettre que si ses projets de réorientation profonde de l’Union n’étaient pas approuvés par une majorité d’États, il préférerait que la France en reste membre. À tout prix. « Jamais je ne ferai porter la responsabilité à la gauche française d’être celle qui organise la dislocation et la fin de l’Europe. Jamais. Parce que c’est mauvais, qu’on va en souffrir », a-t-il lancé en meeting à Rennes le 14 avril.

Benoît Hamon, favorable à toutes les interventions militaires du quinquennat, est aussi le candidat le moins critique de la politique étrangère de François Hollande, et celui qui a salué, avec le plus d’enthousiasme, la frappe américaine en Syrie, après l’attaque à l’arme chimique de Khan Cheikhoun.

Le candidat, issu du rocardisme, est aussi celui qui a formalisé et radicalisé des changements profonds pour le PS, qui font dire à l’eurodéputée Isabelle Thomas que « quel que soit le résultat, Benoît aura apporté quelque chose de positif ». L’exemple le plus spectaculaire est celui de l’écologie. Il y a cinq ans, sous la houlette de Martine Aubry et Cécile Duflot, le PS et EELV avaient déjà scellé un accord programmatique relativement significatif. Mais le candidat Hollande avait aussitôt choisi de s’en exonérer. Cette fois, non seulement le PS et EELV ont conclu un accord sur le fond, mais cela a été d’autant plus facile que les projets de départ étaient très proches. « En fait, le programme de Hamon, c’est le nôtre depuis des années, glissait en février l’ancienne ministre Cécile Duflot. Il utilise même les mots des écolos. »

Sortie du nucléaire, lutte contre les perturbateurs endocriniens, transition écologique de l’économie, remise en cause, même à demi-mots ces dernières semaines, du tout croissance, « bienveillance » : sur tous ces sujets, Benoît Hamon a opéré une mue dans le discours du PS. « Je ne serai plus jamais socialiste sans être écologiste », a-t-il martelé dès sa campagne de primaire. De quoi justifier le renoncement de Yannick Jadot à la présidentielle, une première pour le parti vert depuis 1974.

Benoît Hamon, lors de son meeting à Montreuil, le 26 janvier. © Nicolas Serve Benoît Hamon, lors de son meeting à Montreuil, le 26 janvier. © Nicolas Serve

Hamon est aussi le premier socialiste à porter à la présidentielle la revendication, minoritaire jusque-là dans son parti, d’une VIe République. Moins radicale sur le fond que celle de Jean-Luc Mélenchon, elle signe malgré tout un changement profond pour le PS, jusque-là très attaché aux structures de la Ve. Le candidat a aussi assumé, tout au long de sa campagne, une posture anti-césariste, ou anti-bonapartiste, parlant d’un ton souvent calme, loin des codes virilistes de la politique traditionnelle. « Je ne céderai pas à l’air du temps qui veut qu’il faille dire je avant de dire nous », a-t-il répété toute sa campagne, parlant toujours « d’intelligence collective », et martelant qu’il ne saurait à lui seul détenir la vérité, qu’il laisse aux « philosophes et aux hommes de foi ». « Je ne crois pas en l’homme providentiel », dit Hamon, qui s'est entouré de nombreux chercheurs pendant sa campagne.

L’ancien ministre s’est aussi distingué par plusieurs mesures innovantes pour le PS : c’est évidemment le cas de son projet de revenu universel d’existence, même si les dernières versions de la mesure ont conduit à son affadissement et à sa transformation en simple prime d’activité améliorée. Mais lors de la primaire, Hamon a porté un discours disruptif à gauche sur les transformations du travail et sa prévisible raréfaction. Sa proposition d’une taxe robots a aussi permis d’ouvrir la discussion sur la taxation sur la valeur ajoutée issue de la robotisation, pour continuer à financer la protection sociale aujourd’hui assise sur les cotisations des salariés.

Sa victoire à la primaire, le 29 janvier, a aussi permis – et ce n’est pas le moindre des acquis de cette campagne – de remiser le discours identitaire et sécuritaire au deuxième plan, à rebours de son concurrent du second tour, Manuel Valls, rallié à Emmanuel Macron. Hamon a assumé une laïcité ouverte, retourné le stigmate des groupuscules d’extrême droite en prenant pour un compliment le surnom qu’ils lui avaient donné, « Bilal » Hamon, et répété toute sa campagne son ode à la diversité de la France métissée.

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Toutes les citations de Benoît Hamon sont issues de ses déclarations publiques, essentiellement en meetings, tout au long de sa campagne. J'ai notamment assisté à ceux de Paris, de Lille et de Rennes.