Dire non à ce coup d'Etat permanent

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S'il fallait une nouvelle preuve de la nécessité de Mediapart, la révision constitutionnelle soumise au vote du Congrès, ce lundi 21 juillet en fin de journée, est en train de l'apporter. Les deux seuls quotidiens nationaux classés à gauche et au centre, au centre de la gauche ou à la gauche du centre, Le Monde et Libération, ont en effet pris une position favorable à la réforme sarkozyste dans leurs éditoriaux respectifs, jugeant non constructive l'opposition du PS et du Modem. En décalage avec la diversité réelle de l'opinion, cette uniformisation médiatique illustre l'enjeu du choix capital qui est aujourd'hui entre les mains des parlementaires: faire un pas de plus vers une hyperprésidence omnipotente et omniprésente, sans véritable contre-pouvoir, continuer à construire le pouvoir monocratique d'un seul qui, pendant cinq ans, ne rendra vraiment de comptes qu'à lui-même, ou bien, dans un sursaut démocratique, dire non à cette corruption de l'esprit public que, dans sa dérive vieillissante, ne cesse de diffuser le présidentialisme français. Appuyé sur le constat argumenté que cette réforme, loin d'équilibrer le pouvoir présidentiel, va l'accentuer, notre choix est aussi un parti pris de cohérence, tant cette concentration du pouvoir est par essence l'adversaire de la liberté de la presse. Lire aussi Constitution : comment, depuis un an, Sarkozy manœuvre et une sélection de nos archives sur le sujet.

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Les prises de conscience appellent souvent des inventions de vocabulaire. S'il ne lui a pas été fidèle, une fois installé à l'Elysée, la formule de François Mitterrand sur Le Coup d'Etat permanent, titre de son pamphlet de 1964, résume d'une image tous les dangers potentiels de la Constitution de la Cinquième République. On lui prête, au moment de quitter ce pouvoir qu'il aura occupé plus longtemps qu'aucun autre (1981-1995), cette formule: "Ces institutions étaient dangereuses avant moi, elles le resteront après." Plutôt que l'aveu d'impuissance – ces institutions auront résisté à une alternance qui, contrairement au programme sur lequel la gauche fut élue, n'a pas su les transformer en profondeur –, c'est la mise en garde qui, ici, importe et qu'auraient bien fait de méditer tous les ralliés de gauche au récent chantier constitutionnel: pour limiter ce danger intrinsèque, la pratique du pouvoir est décisive.

 

De ce point de vue, on ne saurait reprocher à Nicolas Sarkozy d'avoir caché son jeu. D'emblée, dès les premières heures, il a imposé son hyperprésidence. Immodestement, je dois confesser avoir lancé cette expression au soir et au lendemain de son intronisation, le 16 mai 2007, lors de l'émission de Frédéric Taddei sur France3, "Ce soir ou jamais", puis, le 17, dans le journal de la mi-journée de France Culture. Hyperprésidence, disais-je alors, de même que l'on a pu qualifier, à la suite d'Hubert Védrine, la politique américaine sous la présidence Bush d'hyperpuissance: une puissance sans contrepoids, accentuant le déséquilibre d'une époque déjà incertaine et dangereuse. L'hyperprésidence, c'est cela: un coup d'Etat à froid qui accentue les déséquilibres et, donc, les risques et les dérives.

 

Dans une symbolique évoquant une gestion à la fois physique et psychologique des terriroires, le nouveau président, à peine élu et pas encore intronisé, signifia à son camp sa manière de faire et son projet d'avenir: en annexant sans ménagement le pavillon de la Lanterne à Versailles, officielle résidence des premiers ministres, il disait que son pouvoir serait sans partage. Durant les mois qui précédèrent et qui suivirent l'annonce du chantier constitutionnel, en juillet 2007, on le constata à loisir: en apparence le même, le régime avait en réalité changé, sans coup férir. Quand l'article 5 de la Constitution place le président de la République en position d'"arbitrage", quand les articles 20 et 21 de la Constitution donnent au gouvernement la détermination et la conduite de "la politique de la Nation", et au premier ministre la direction de "l'action du gouvernement", Nicolas Sarkozy renversait brutalement les rôles.

 

Il fut trop peu souligné, à l'époque, que l'immédiate pratique sarkozyste du pouvoir appliquait fidèlement les principes d'une autre Constitution, bien peu démocratique puisque née d'un coup d'Etat bien réel. Le précédent mérite d'être médité puisqu'il s'agit de la Constitution du 14 janvier 1852 alors que, son putsch réussi, l'encore président de la République, Louis Napoléon Bonaparte, accélérait sa marche vers le second Empire. L'article 3 de cette Constitution édictée sur les ruines de la République stipule: "Le président de la République gouverne au moyen des ministres, du Conseil d'Etat, du Sénat et du Corps législatif." Gouverne au moyen… Et l'article 13 d'enfoncer le clou: "Les ministres ne dépendent que du chef de l'Etat."

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Cet article est un parti pris, c'est-à-dire qu'il reflète ma position propre. Dans ses grandes lignes, elle est sans doute partagée par une partie de l'équipe de Mediapart. Mais cet article ne l'engage pas tout entière ni tout d'un bloc, de même qu'il ne reflète pas la diversité de nos lecteurs qui sont invités à le discuter et à le nuancer. Dès le départ, nous avons décidé à Mediapart de nous passer d'éditoriaux directoriaux, considérant que notre culture professionnelle commune pouvait s'accommoder d'une diversité de sensibilité. Pour que l'on puisse mieux juger de l'éventuelle cohérence et de la possible pertinence de mon point de vue, j'ai indiqué, sous l'onglet "Prolonger", des références à quelques-unes de mes anciennes contributions, notamment dans les colonnes du quotidien bruxellois, Le Soir.