Dire non à ce coup d'Etat permanent

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Un présidentialisme sans contre-pouvoir

 

Dans l'immédiat, le constat ne fait pas de doute. Jamais, sous la Cinquième République, un président n'aura eu tant de pouvoirs concentrés entre ses seules mains. Le passage au quinquennat et les conséquences, désastreuses pour l'équilibre démocratique, de l'inversion du calendrier en 2002 ont déjà été évoqués, tout comme le travail systématique de corruption ou de séduction des oppositions et des résistances. A ces verrous politiques et institutionnels que l'actuelle révision va conforter et solidifier s'ajoutent d'autres garanties de puissance, autrement décisives: jamais un président de la République n'aura eu des liens si intimes, d'intérêts et de réseaux partagés, avec le monde de l'argent, celui des grandes fortunes financières et des entrepreneurs côtoyant la puissance publique.

 

Enfin, couronnant le tout, puisque les mêmes protagonistes s'y retrouvent – contrôle présidentiel, financiers intéressés et gauche retournée –, jamais une présidence ne se sera sentie autant chez elle dans l'univers médiatique, pourtant si divers, au point qu'une presse en difficulté, oubliant tout principe d'indépendance, se précipite dans ses bras pour quémander son sauvetage lors d'Etats généraux inventés et contrôlés par l'Elysée. Restait l'autonomie chèrement conquise du service public, et elle est remise en cause. Reste la liberté indocile d'Internet, et elle est montrée du doigt, déjà surveillée, bientôt contrôlée au prétexte de la réguler.

 

Il suffit d'un peu de mémoire pour savoir que ce tableau n'est pas caricatural. L'Etat fortement policier du gaullisme présidentiel n'empêchait pas ce pouvoir, bien avant 1968, de faire face à des oppositions, politiques, sociales, voire sénatoriales sous la présidence de Gaston Monnerville, et bien sûr électorales dès le ballottage de 1965. A l'époque, L'Express et Le Nouvel Observateur, pour ne prendre que ces deux titres, étaient des hebdomadaires clairement d'opposition, ce dont on peut légitimement douter aujourd'hui. Les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing furent l'une celle de l'après-68, avec ses contestations aussi rampantes que générales, l'autre celle de l'affrontement avec l'Union de la gauche, dont la dynamique électorale épousait les attentes populaires. Quant à François Mitterrand et Jacques Chirac, par-delà leurs habiletés, ils durent présider sous la contrainte, économique pour l'un, cohabitionniste pour l'autre, cédant l'un à un monde d'argent – Bernard Tapie ministre, l'aurait-on oublié? – qui n'était ni sa famille ni son camp, l'autre à une gauche puis à une droite qui, toutes deux, le rangeaient, selon les mots malheureux de Lionel Jospin, parmi les figures vieillies, usées et fatiguées.

 

Dans le paysage vers lequel s'avance Nicolas Sarkozy, il n'y a apparemment aucun de ces obstacles. L'opposition est inaudible, bien qu'elle s'exprime abondamment, et divisée, au risque du trouble et de la confusion. Les dirigeants des médias et les puissances d'argent sont, dans leur grande masse, de son côté, par nécessité ou par opportunisme. Malmenée mais enrégimentée, la droite suit, vaille que vaille. Evidemment, il y a la réalité, et ce n'est pas un mince obstacle: de la politique étrangère à la politique économique, en passant par le pouvoir d'achat, la question du nucléaire ou le moral des armées, le bilan d'un an de cette présidence est non seulement discutable, voire inquiétant si l'on s'en tient à la seule question de l'immigration, mais plus largement maigre, désordonné, incohérent ou inconscient.

 

Or c'est cet inévitable choc à venir avec l'impitoyable réalité que l'actuel verrouillage veut contenir, retarder ou maîtriser. C'est une raison supplémentaire de dire non. Non à l'hyperprésidence. Non au coup d'Etat permanent.

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Cet article est un parti pris, c'est-à-dire qu'il reflète ma position propre. Dans ses grandes lignes, elle est sans doute partagée par une partie de l'équipe de Mediapart. Mais cet article ne l'engage pas tout entière ni tout d'un bloc, de même qu'il ne reflète pas la diversité de nos lecteurs qui sont invités à le discuter et à le nuancer. Dès le départ, nous avons décidé à Mediapart de nous passer d'éditoriaux directoriaux, considérant que notre culture professionnelle commune pouvait s'accommoder d'une diversité de sensibilité. Pour que l'on puisse mieux juger de l'éventuelle cohérence et de la possible pertinence de mon point de vue, j'ai indiqué, sous l'onglet "Prolonger", des références à quelques-unes de mes anciennes contributions, notamment dans les colonnes du quotidien bruxellois, Le Soir.