Nouvelle reconnaissance judiciaire du racisme antichinois

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En août 2016, la mort de Chaolin Zhang avait profondément heurté la communauté chinoise. Ses trois agresseurs s’étaient imaginé qu’étant Chinois, il devait transporter de l’argent en espèces sur lui. La juge d'instruction a décidé de renvoyer ces jeunes d'Aubervilliers en procès. Elle a retenu le caractère raciste des faits.

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Si Chaolin Zhang n’était pas chinois, il ne serait sans doute pas mort. Le 7 août 2016, ce père de famille de 49 ans a été agressé à Aubervilliers par de jeunes délinquants qui ont estimé qu’au vu de ses origines, il devait avoir de l’argent liquide sur lui. Près d'un an plus tard, dans son ordonnance de renvoi, la juge d’instruction Chloé Catteau a décidé de renvoyer les trois agresseurs pour « vol avec violences ayant entraîné la mort ». Et, fait rarissime pour les victimes chinoises, elle a retenu la circonstance aggravante d’une agression commise en raison de « l’appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une nation ». C’est une reconnaissance très importante pour la communauté chinoise, qui s’était fortement mobilisée après le drame en réclamant que soient reconnus le racisme dont elle est victime et l’insécurité dans laquelle elle vit.

Le lieu de l'agression de deux citoyens d'origine chinoise, rue des Écoles à Aubervilliers © AD Le lieu de l'agression de deux citoyens d'origine chinoise, rue des Écoles à Aubervilliers © AD
Dans une autre affaire jugée à Bobigny, en septembre 2016, les magistrats avaient déjà retenu le caractère raciste d’un vol commis sur une famille chinoise. Cette fois, c’est dès le stade de l’instruction que le juge retient cette circonstance aggravante. « C’est un fait inédit. Les lignes bougent », commente l’avocat Vincent Fillola, qui défend la famille de Chaolin Zhang, tout en précisant qu’en l’espèce il était difficile de faire autrement : les agresseurs ont reconnu qu’ils n’avaient pas choisi leur victime au hasard.

À quelques détails près, l’ensemble des faits ne sont d’ailleurs pas contestés. Ce jour d'été, vers 18 heures, Chaolin et son meilleur ami Rui[1], lui aussi chinois, sortent d’un bar et marchent rue des Écoles. Trois jeunes de 15, 17 et 19 ans les croisent puis les entourent. Le plus vieux met un coup de pied dans le larynx de Chaolin, qui tombe en arrière. Sa tête heurte un muret. Transporté à l’hôpital, il mourra quelques heures plus tard. Rui a quant à lui pris un coup de poing dans la mâchoire. Les agresseurs ont arraché sa sacoche et sont partis en courant. L’agression, non préméditée, aurait pu être banale. Elle a pris un tour dramatique.

Le butin ? De la paperasse. Et quelques bonbons, destinés à des enfants de la famille. À mille lieues des préjugés explicités par la juge dans son ordonnance de mise en accusation devant la cour d’assises (pour deux d’entre eux, le plus jeune étant renvoyé devant le tribunal pour enfants statuant en matière criminelle) : « Les mis en examen ont indiqué avoir pensé que la sacoche contenait de l’argent en espèces. Cette présomption résulte, selon leurs dires, de ce que les victimes, toutes deux issues de la communauté chinoise, étaient susceptibles de détenir de l’argent. »

Vincent Fillola résume : « C’est un acte crapuleux, sous-tendu par des préjugés racistes. C’est moins direct, plus diffus qu’un racisme primaire. Et souvent, dans les dossiers, les juges ne prennent pas le temps de fouiller cet aspect. »

Il y a quelques mois, une ancienne juge d’instruction de Bobigny nous expliquait que « culturellement, les juges n’ont pas l’habitude de cette forme de racisme, qui leur est moins familière que d’autres en France. Alors, même confrontés à des délinquants ciblant les Chinois selon l’idée reçue que les Chinois ne font pas confiance aux banques et ont donc beaucoup d’argent chez eux, ils ne retiennent pas le racisme ».

Il est vrai aussi que Chinois ou pas, dans ce type de dossiers où le racisme est supposé, il est difficile quand il n’y a pas d’aveux de prouver les intentions ou le raisonnement des agresseurs, ce qui peut provoquer d’intenses polémiques (voir actuellement celle liée à la mort de Sarah Halimi). Les mis en cause ont généralement à l’esprit (leurs avocats peuvent aussi le leur rappeler) que de tels aveux sont susceptibles d’alourdir considérablement la peine prononcée.

Ling Lenzi, conseillère municipale d’opposition (LR) à Aubervilliers, a un regard plus désabusé. « C’est une victoire dans le combat contre le racisme antichinois, c’est émouvant, mais il faut un mort pour qu’on soit entendus. Alors que les vols, les agressions, ça fait dix ans que ça dure, et cela ne s’arrange pas à Aubervilliers. »

Selon l’élue, cela a commencé en 2005-2006, à l’encontre des touristes chinois, réputés ne pas utiliser de carte bancaire et donc circuler avec des espèces. « Et puis, en 2009-2010, cela s’est transféré sur les commerçants, notamment de la porte d’Aubervilliers. Cela a reculé un temps, mais cela a repris de plus belle, surtout aux Quatre-Chemins. Les Chinois travaillent dur, ils ne sont pas aux 35 heures. Ils créent de la richesse et deviennent une cible. Dans certains secteurs, plus d’une agression sur quatre touche un Asiatique. »

Les bars-tabacs, PMU, commerces d’alimentation génèrent des paiements en espèces. Et certains ont tôt fait de généraliser. Chaolin Zhang était pourtant un simple couturier, qui travaillait pour un patron et était rémunéré aux alentours du SMIC, selon son avocat. Son ami Rui était cuisinier dans le restaurant d’un centre commercial de Seine-Saint-Denis. Le jour de l’agression, ils ne portaient bien évidemment aucun signe extérieur de richesse.

Tamara Lui, présidente de l'association Chinois de France-Français de Chine © DR Tamara Lui, présidente de l'association Chinois de France-Français de Chine © DR
Depuis un an, la mobilisation de la communauté chinoise a cependant rencontré un certain écho. « On a pris conscience qu’en France, il fallait râler pour obtenir quelque chose », analyse Tamara Lui, présidente de l’association Chinois de France-Français de Chine. Une interprète est à présent mobilisée au commissariat d’Aubervilliers. Plusieurs fois par an, des réunions sont aussi organisées entre la sous-préfète de Seine-Saint-Denis, des commissaires de villes concernées (Aubervilliers, Pantin, La Courneuve) et des représentants de la communauté chinoise. « Mais ils n’ont pas les vrais chiffres, assure Tamara Lui. La plupart des victimes ne portent pas plainte, estimant que cela ne sert à rien. Il doit y avoir en moyenne une agression par jour. Tenez, un groupe a été agressé hier. Un autre avant-hier. » Que s’est-il passé précisément ? « On ne demande même plus les détails. Il y en a tellement... »

Les Chinois ont organisé leur propre système de protection : les personnes âgées qui font leurs courses peuvent être escortées. Quant aux restaurateurs, qui finissent après 23 heures, ils échangent par SMS ou tchat à la fin de leur service, pour rentrer chez eux en groupe. Ce soir, sur le chemin du retour, ils auront au moins une bonne nouvelle à discuter.

[1] Le prénom a été modifié.

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