«Debout-Payé», Gauz ou l'épopée du vigile

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Salarié invisible, le vigile que conte Gauz dans un livre réjouissant publié en cette rentrée, est aussi celui qui voit tout de nos folies contemporaines. Le travail en miettes, la solitude des métropoles, son regard lucide et moqueur n'épargne rien ni personne. Entretien vidéo et texte inédit. 

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Sentinelle noire et mutique de la société de consommation, le vigile est la figure de l’invisible par excellence. Mais si nous passons et repassons devant lui sans le voir, lui, voit tout. La misère de nos villes, leur intrigante poésie aussi. Debout-Payé, le roman de Gauz publié en cette rentrée au Nouvel Attila, est un portrait acéré et moqueur de notre modernité du point de vue de ceux chargés de veiller à la sécurité des biens et des personnes.

Tenir jour après jour ce poste qui consiste, à la verticale, « à répéter cet ennuyeux exploit de l’ennui » implique d’« avoir une vie intérieure très intense. L’option crétin inguérissable est aussi très appréciable. Chacun sa méthode », écrit Gauz avec un humour qui écarte, d’emblée, tout misérabilisme. Le vigile de Gauz, pour ne pas trop dépérir à exercer ce métier, observe donc, en entomologiste, la curieuse faune qui l’entoure. Celle qui se presse pour consommer compulsivement des bouts de textile tout frais venus de Chine. Ou de l'entrepôt d’à côté occupé par des sans-papiers. Les plus motivés des clients – ça seul le vigile le sait – poussent l’enthousiasme jusqu’à venir plusieurs fois par jour faire « les soldes à Camaïeu ». Il y a ceux qui viennent aussi discrètement s’arroser de parfum au Sephora des Champs-Élysées ou cette femme en voile intégral qui fait disparaître des rouges à lèvres le temps d’un essayage express à l’abri des regards.

Le premier roman de ce jeune écrivain ivoirien qui a vécu quinze ans en France – où il a notamment été vigile – décrit non seulement la dévotion à la consommation, la solitude hagarde des clients du centre commercial, mais aussi la destruction du travail portée, chez ces forçats de la surveillance, au paroxysme. Il y a l’absurdité des hangars vides qu’on garde contre le vent, ces bouts de boulot qui obligent à courir à l’heure de pause pour bosser dans la boutique d’en face. Le mensonge rituel de la lettre de motivation aux formules pompeuses et vides de sens pour convaincre un employeur qui ne regarde, au fond, que votre taux réglementaire de mélanine.

Des faubourgs mal famés d’Abidjan aux boutiques de fringues sans âme des centres commerciaux parisiens, Debout-Payé est aussi l’épopée de génération d’Africains débarqués dans la capitale. Sous la plume de Gauz, ils retrouvent non seulement une voix, un visage, mais aussi une histoire. Sous l’apparente légèreté de la chronique d’un présent sous néon, avec « radio Camaïeu » en bande-son (l’enseigne de vêtement a sa propre playlist qui rend fou le vigile), Gauz ancre ses personnages : Ossiri, étudiant ivoirien devenu sans-papiers, ou Kassoum, le novice dans l’histoire des indépendances africaines et des premières vagues de migration des années 1960. La paranoïa d’Houphouët-Boigny qui sévit jusque dans le foyer du boulevard Vincent-Auriol à Paris, les sans-papiers qui disparaissent sans que personne n’aille bien sûr les déclarer manquants à la police, le basculement sécuritaire post 11-Septembre qui disqualifie d'un coup la force un peu trop brute du vigile africain… Debout-Payé est aussi un pamphlet politique jeté entre les deux rives de la Françafrique.

Entretien avec Gauz, suivi d'un texte inédit sur Roissy.

Trois questions à Gauz © Mediapart

 Le texte qui suit figurait dans le manuscrit envoyé par Gauz à la jeune maison d'édition Le Nouvel Attila. L'éditeur a jugé que ce passage consacré à l'aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle était trop en décalage avec le reste du livre. 

CDG Charly de Gaulle

Le grand Charles
Le plus grand aéroport de France porte le nom du plus grand président de toute l'histoire de la France : Charles de Gaulle, 1,96 m.

Miliciens
Un aéroport est une véritable caserne de vigiles. C'est l'un des corps de métiers qui y est le plus représenté. Les vigiles sont la milice privée qui épaules les forces « officielles » de l'ordre.

Défi
Du parking aux portes des avions, les postes de vigiles sont tellement différents que parfois, on n'a pas l'impression qu'il s'agit du même métier. Le premier défi pour un vigile nouveau venu à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle : trouver son poste de travail et le métier qu'il va y exercer.

Chauvin
CDG est son surnom IATA. Premier aéroport de France, l'aéroport Charles-de-Gaulle est implanté dans la bourgade de Roissy-en-France.

Les routeurs ou ceinturions
Ce sont des vigiles spécialisés dans les ceintures rétractables que l'on pose entre deux piqués argentés amovibles pour simuler une barrière. Selon l'affluence et les ordres, ils dessinent des chemins plus ou moins sinueux. Entre ceinturions, parfois le jeu est de construire le chemin le plus tortueux possible entre deux points d'accès ou de contrôle. Une des figures les plus prisées est la « double spirale reverse » ou tout simplement « double reverse » pour les intimes. Elle consiste à enfoncer les voyageur de façon concentrique à l'intérieur d'un cercle avant de les refaire sortir. La « double reverse » donne parfois l'impression aux derniers d'être les premiers et aux premiers d'être les derniers. Mais la figure la plus pratiquée reste quand même le « SS » ou « trajectoire gestapo » qui consiste en une succession de S très serrés entre un point A et un point B. A ce jour, quelque soit la sinuosité du chemin, aucune plainte, même murmurée, n'a encore jamais été enregistrée parmi les millions de voyageurs : ils suivent tous docilement.

Les michael-jackson
Avec leurs costumes sombres, chemises blanches et gants blancs obligatoires, il a été facile de trouver le surnom des préposés aux fouilles corporelles. Les « michael-jackson » sont un chaînon essentiel dans la confiscation de tous les objets non-autorisés en cabine. Toujours oublié dans la poche d'un habit ou d'un sac, le briquet est incontestablement l'objet le plus confisqué aux portiques de sécurité.

UFO
Unbelievable Found Object, les objets incroyables trouvés et confisqués par les michael-jacksons. On cite pêle-mêle dans le panthéon de ces objets : sac rempli de pompes métalliques d'alimentation pour moteur de tracteur Massey ferguson, phallus en bronze de 24 centimètres et 5 kilos, urne en forme de pointe de lance remplie d'excrément apparemment d'origine humaine, fœtus certifié humain flottant dans un bocal de formol, menottes de police plaquées or, lames rasoirs en forme de carte de crédit American Express Gold, chargeur vide de fusil d'assaut de type Kalachnikov modèle AK-47...

Rayons X
Les rayons X sont l'une des premières applications civiles de la connaissance de l'atome. Ils permettent de voir à travers des objets massifs. Chaque bagage est contrôlé aux rayons X grâce à ce qu'on peut considérer comme une mini explosion atomique maîtrisée. Ce qui fait qu'au final, chaque année, dans tous les aéroports de la taille de CDG, c'est l'équivalent de plusieurs fois l'explosion d'Hiroshima qui est provoquée pour vérifier qu'un illuminé ne veut pas faire sauter ses contemporains coincés dans un tube d'aluminium volant.

Royaume des cieux
Les braqueurs de voitures, de trains ou même de diligences ont toujours un objectifs bien terre-à-terre : prendre l'argent et se tirer le plus loin possible pour en profiter. Mais les braqueurs d'avions, ceux qu'on appelle gentiment « détourneurs » ou terroristes, ils ne demandent jamais d'argent. Eux, ils ont des revendications. Indépendance d'États improbables, libérations de prisonniers politiques inconnus, haine vive contre tel pays ou contre tel système social, etc. La plupart du temps, les revendications de cette race de braqueurs sont toujours des espèces de poèmes mystiques qu'eux seuls comprennent. Le ciel leur monte à la tête.

Apartheid
À Roissy-Charles-de-Gaulle, la séparation (apartheid en afrikaner) des compagnies aériennes est claire. Le terminal T1 pour les grandes compagnies internationales ; le terminal T2 exclusivement réservé à Air France le régional de l'étape ; et le terminal T3 (aussi surnommé terminal ethnique) pour le reste du monde.

La ligne jaune
Une ligne jaune délimite toujours une distance de sécurité et de confidentialité entre les voyageurs et le guichet de la police aux frontières. Agglutinés près d'un point d'information, un groupe de vigiles discutent pour s 'expliquer la couleur de cette ligne. Les théories fusent. Une d'elles explique que la couleur de la ligne date de l'époque où il y avait de grandes épidémies de fièvre jaune. Une ligne d'une telle couleur était tracée pour séparer les malades des hommes sains et maintenir les premiers à l'écart des seconds. La théorie remporte l'adhésion bruyante du groupe.

Complexe de supériorité
Décliner sa fonction de vigile en magasin à un vigile d'aéroport est une grave erreur. Cela déclenche toujours chez ce dernier une poussée de zèle au dessein de rappeler au premier qu'il est un vigile de basse zone à peine élevé au dessus de la condition de simple surveillant.

Complexe d'infériorité
La France a attendu 2 ans après la mort de De Gaulle pour donner son nom au plus grand édifice architectural de l'époque. En Côte d'Ivoire, c'est de son vivant même qu'on donna son nom au plus grand édifice du pays : le pont du Général-de-Gaulle. Ce pays est spécialisé dans l'hommage appuyé aux présidents français. Ainsi, il y existe un énorme boulevard Valéry Giscard d'Estaing et un boulevard François Mitterrand, tous les deux baptisés du vivant des porteurs de ces noms.

De Gaulle, idole africaine.
Adulé dans toute l'Afrique, De Gaulle était un modèle pour les hommes politiques africains. Comme un Amin Dada ou un Bokassa, d'avril à juin 1940, il est passé du grade de commandant (intérimaire) à celui de général de brigade (temporaire). En 1945, après une guerre fratricide et meurtrière, comme un Ouattara, il a été installé au pouvoir par une puissance étrangère. Ensuite, il a légitimé sa position par des élections, comme un Compaoré. Ne faisant plus l'affaire de ceux qui l'ont porté au pouvoir, on a dit qu'il a démissionné en 1946 alors qu'il a été déposé en douceur comme un Lumumba. Puis, pendant sont exil (intérieur), tel un Sassou, il a intelligemment préparé son retour. Et en 1958, tel un Sankara, après un putsch savamment orchestré avec des parachutistes d'Algérie, il reprend le pouvoir de force en faisant passé son action pour un plébiscite populaire. Et comme après tous les bons putsch de nos bonnes républiques de négritie[1], il a vite fait de changer la constitution pour se dresser le lit d'un long règne sans partage comme un Khadafi. Mais en mai 1968, sous la huée d'un immense soulèvement populaire, il a plié mais n'a jamais rompu tel un Gbagbo. Contraint de partir 2 ans plus tard comme un Traoré, c'est de chagrin, le chagrin du pouvoir perdu, qu'il mourra en 1972 comme un Mobutu.

Antilles vs Afrique
Dans la police aux frontières, il y a beaucoup d'antillais noirs. Ils sont les plus zélés pour trouver des irrégularités dans les documents de voyages des africains noirs et ainsi provoquer leur capture... Un policier antillais contrôlant les passagers d'un vol Air Sénégal, cela s'appelle un match retour.

Asymétrie
Aux départs, tout le monde, sans distinction de nationalité, passe par les mêmes guichets de police : allez-vous en tous et bon débarras. À l'arrivée, les guichets de police font la distinction entre nationaux et étrangers : vous n'êtes pas tous les bienvenus.

Dialogue de bienvenu
-        Privé ou professionnel ? Le policier.
-        Professionnel. L'homme noir.
-        Et que venez-vous faire en France ? Le policier.
-        Acheter un émetteur radio. L'homme noir.
-        Quel est votre métier ? Le policier.
-        Technicien radio, c'est écrit dans mon passeport. L'homme noir.
-        Et qu'est-ce qu'un émetteur radio ? Le policier.
-        Pardon ? L'homme noir.
-        Vous êtes technicien radio alors dites-moi ce que c'est un émetteur radio ? Le policier.
-        Euh... L'homme noir.
-        Vous ne savez pas ce que c'est un émetteur radio ? Et vous vous dites technicien radio ? Le policier.
-        L'homme noir.
-        De quel pays venez-vous vraiment ? Le policier.
-        C'est un assemblage de composants électroniques qui par l'intermédiaire d'une antenne radioélectrique, permet d'émettre des ondes de type hertziennes d'une longueur donnée. En général, c'est comme cela que je commence pour ne pas perdre mes étudiants de première année d'électronique. Là, comme l'indique mon ordre de mission que vous tenez dans la main gauche, je suis mandaté par une petite radio locale appelée Radio Nostalgie pour acheter un émetteur radio. Cette radio émet sur la petite bourgade d'Abidjan, 5 millions seulement d'habitants, et voudrait s'agrandir sur sa banlieue. C'est pourquoi elle paye des spécialistes comme... L'homme.
-        Circulez m'sieur. Le policier interrompant l'homme en tamponnant bruyamment dans son passeport.

Temps de passage
Aux guichets d'accueil de CDG spécialement réservés aux nationaux et aux européens, le temps de passage d'un homme noir possédant un passeport français ou européen est plus de deux fois supérieur à celui d'un homme blanc de la même situation administrative.

Freeshop
Pas de chemins tracés, pas de tracasseries administratives, pas de contrôles, pas de flics, des vigiles tout ce qu'il y a de plus normaux, aucun engin radioactif, de bonne vielles caméras de surveillance, des boutiques et enseignes bien connues et remplis d'objets de consommation de tous les choix. Ici, les seules contraintes sont celles imposées par les devises en poche ou les lignes de crédit des cartes bancaires. Dans les îles policés et militarisés que constituent désormais les aéroports, le freeshop est  une enclave de pure liberté.

Guerlain, guerlain pin pin
A la parfumerie du freeshop, un vigile très élégant fait sa tournée des rayons en se regardant systématiquement dans les nombreuses glaces offrant leur tain à tous les coins de la boutique. On y trouve un des rares parfums qui n'est pas vendu chez Sephora : Shalimar de Guerlain. C'est un vieux parfum créé dans les années 1920 lorsque les ouvriers des plantations de vanille dont on extrayait les essences odorantes, étaient encore corvéables pour le prix d'une lampée de rhum.

Constance d'antipathie
Pour qui a peur d'être dépaysé en arrivant quelque part, c'est rassurant de savoir que la tête du policier qui visera son passeport en sortant d'un pays, sera la même que celle du policier qui le contrôlera en entrant dans un autre pays : méfiante et peu amène.


[1]    Merci papa Kourouma. 

Debout-Payé
par Gauz
Editions Le Nouvel Attila, 17 euros.

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