Eduqués, formés et… discriminés: les injustices au travail des Français d’origine maghrébine

Par Nesrine Slaoui (Bondy Blog pour Mediapart)

Pour remédier aux discriminations à l’embauche des jeunes diplômés d’origine maghrébine, chacun a sa méthode : accepter un poste en dessous de ses compétences ou créer son entreprise. D’autres encore décident de quitter la France, contraints de devoir se réaliser en dehors des frontières.

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« Fais des études et tu t’en sortiras. » Comme nombre d’enfants issus de l’immigration, Youcef*, 30 ans aujourd’hui, a entendu ses parents répéter inlassablement cette phrase. À leurs yeux, comme pour beaucoup de familles pauvres et immigrées, l’école est le seul moyen de s’en sortir, d’éviter la précarité et de s’élever socialement.

Même s’ils y sont encore largement minoritaires, les jeunes Français d’origine étrangère sont de plus en plus nombreux à fréquenter les amphithéâtres de l’enseignement supérieur et des grandes écoles : la garantie d’un emploi à la hauteur de leurs compétences une fois le diplôme obtenu, à en croire le discours méritocratique républicain. Pourtant, six ans après avoir fini ses études dans une école de commerce, Youcef est encore vendeur à mi-temps chez Ikea…

Un stand Pôle emploi au Forum de l'Alternance à Paris, en 2015. © Reuters Un stand Pôle emploi au Forum de l'Alternance à Paris, en 2015. © Reuters

Malgré les efforts, le travail et les beaux discours, les discriminations, elles, persistent. Selon les conclusions d’une enquête publiée en décembre 2016 par le ministère du travail, réalisée entre avril et juillet 2016, les recruteurs ont tendance à privilégier les noms à consonance « hexagonale » au détriment de ceux à consonance maghrébine, et ce quel que soit le niveau de diplôme. Pour cette étude, deux chercheurs de l’équipe d’ISM Corum, un cabinet expert en testings, ont envoyé des faux C.V. à quarante entreprises françaises de plus de 1 000 salariés chacune.

Leur méthode ? L’équipe a créé deux profils quasi identiques : mêmes parcours scolaires, nationalité française, mêmes expériences professionnelles, à une seule différence, les noms des candidats. Un profil avait ainsi un patronyme à consonance maghrébine, l’autre « hexagonale ». Au total, ce sont environ 1 500 tests qui ont ainsi été menés.

Le résultat est implacable : 47 % des profils jugés de type « hexagonal » ont décroché un entretien contre 36 % des enfants d’immigrés maghrébins, soit un écart de 11 points. La discrimination est encore plus forte dans 12 des 40 entreprises testées, avec un écart de 35 points… Une situation que Zoubeir Ben Terdeyet a bien connue. Lors de ses études, ce Français d’origine tunisienne, aujourd’hui directeur de vente de Splunk, une multinationale américaine spécialisée dans le traitement de données, cherchait un stage pour valider son master : « J’ai envoyé ma candidature à un cabinet d’experts-comptables. Ils m’ont répondu qu’il n’y avait plus de place. Mais quelques jours plus tard, deux camarades ont postulé. Elles s’appelaient Marie et Coralie, et elles, ont été prises. »

Des expériences discriminatoires qui sont tout autant de déceptions pour ces jeunes diplômés qui arrivent sur le marché du travail. « On cumule le fait d’être pauvre, arabe et musulman », analyse Zoubeir Ben Terdeyet. Du haut de ses 40 ans, le père de famille se souvient des expériences vécues et énumère les récits de discriminations autour de lui. « Une fois, un ami d’origine maghrébine a postulé pour être manager. Il s’est vu répondre qu’il avait un bon profil mais que ce n’était pas possible car personne dans l’entreprise n’accepterait d’être dirigé par un Arabe. »

La loi, modifiée en 2016, sanctionne pourtant de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende toute entité qui discriminerait au travail. Aujourd’hui, en plus de l’origine ethnique, vingt-deux critères sont considérés comme discriminants, tels que le handicap, l’âge, le sexe, le lieu de résidence… Preuve qu’il ne s’agit pas d’un phénomène à la marge, selon le bilan 2017 du Défenseur des droits, l’origine est le premier critère, en volume, des réclamations auprès de l’institution dans l’emploi privé (21,2 %), le deuxième dans l’emploi public.

Mais il ne faut pas se méprendre : les discriminations sont loin d'être actives et visibles. Un des problèmes qui empêche un certain nombre de personnes d'accéder aux opportunités professionnelles correspondant à leurs compétences réside dans un système qui favorise le recrutement par cooptation. « Il y a un véritable marché caché de l’emploi, insiste Zoubeir Ben Terdeyet. Dans certains métiers, il faut être du sérail pour avoir simplement accès aux annonces. » Un système qui exclut davantage ceux dont le capital social est faible.

C’est pour lutter contre cette opacité que Zoubeir a fondé en 2004 son propre réseau, « Les Dérouilleurs ». Dès sa création, l’association s’est donné pour mission d’aider les jeunes issus de l’immigration à trouver un stage, une formation, un emploi dans leurs métiers de compétences ou tout simplement à développer leur réseau professionnel. « Au début, on avait beaucoup de profils dans l’informatique et la finance. Désormais, le réseau s’est ouvert, jusqu’aux avocats par exemple ! »

Les Dérouilleurs, qui comptent aujourd’hui plus de 4 000 membres, ont grandi grâce aux 52 soirées organisées à Paris et la dizaine à l’étranger, comme à Londres, Dubaï ou encore Genève. En quatorze ans d’activités, l’association a permis à plus de 200 personnes de trouver un emploi, selon le décompte de son fondateur. Mais le travail est loin d’être accompli, en témoignent les chiffres et les études qui montrent que les discriminations persistent : les Dérouilleurs doivent reprendre leurs soirées à partir de janvier 2019.

C’est ce manque de réseau que subit Youcef. Le trentenaire a grandi avec ses frères et sœurs à Franconville, élevé par une mère au foyer et un père commerçant sur les marchés. Après un DUT en gestion d’entreprise, il décide d’intégrer une école de commerce, l’ESGCI Paris. C’est son job de vendeur à Ikea le week-end qui lui a permis de financer ses études. Ce poste, il l’occupe toujours aujourd’hui, six ans après son master.

Comme Zubeir, Youcef a eu toutes les peines du monde à trouver un stage nécessaire à la validation de son diplôme. « Trois semaines avant la deadline, un de mes professeurs m’a proposé d’intégrer sa start-up pour créer une application mobile. Il m’a fait passer un entretien dans un kebab ! » L’enseignant lui promet qu’après les six mois de stage, il sera embauché en CDI : « Mais l’application n’a pas été finie à temps. Il voulait me prolonger comme stagiaire et j’ai refusé. »

Youcef s’est alors retrouvé sans travail. Pour gagner sa vie, il a accepté un CDD de trois mois à temps plein chez Ikea qu’il a ensuite prolongé pour six mois : « À un moment, j’ai arrêté de chercher un autre job. Je ne savais pas où postuler, à quelles annonces. » Finalement, il y a un an, c’est une école qui l’a contacté pour une formation de chef de projet digital. Depuis, il développe une plateforme qui permettra aux entreprises de créer leur propre site internet. « Mais je suis seulement en CDD et payé avec un salaire d’alternant, ce qui m’oblige à garder mon poste chez Ikea. »

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Chaque mois, le Bondy Blog publie une enquête pour Mediapart, issue de son travail quotidien sur les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis, signe de l’envie commune de travailler davantage ensemble, après l’organisation ponctuelle d’émissions live (ici en 2017 ou ici en 2015, et plus récemment avec Jean-Louis Borloo et Julien Denormandie) ou encore d’articles coproduits (comme récemment sur Kylian Mbappé).

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