Le FN en ses mairies: affaires, procès et clientélisme

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« Népotisme » et « ambiance de délation »

Jean-Marie Le Chevallier. © INA Jean-Marie Le Chevallier. © INA
Le népotisme est considérable : l'adjoint à la sécurité fait embaucher sa sœur comme secrétaire générale adjointe, celui en charge de la culture place sa fille au service « vie des quartiers ». Le fils et la belle-fille de l’adjoint en charge du personnel, la fille de l'adjoint au nettoiement et le fils d'une conseillère municipale sont employés par la ville.

Parallèlement, le FN se livre à une « chasse aux sorcières » à l'encontre des esprits moins dociles ou liés à la majorité sortante, explique à Mediapart Gilles Ivaldi. « Les syndicats alertent sur le grand nombre de contrats du personnel non reconduits pour des raisons idéologiques et politiques. »

Ainsi, Ahmed Touati, ancien membre de la direction nationale de SOS-Racisme, ex-directeur de cabinet du chef de la droite libérale locale et éducateur, a été affecté au ramassage des ordures. Michèle Cesana, ex-secrétaire de l'ancien maire UDF, qui souhaite être transférée à « Jeunesse toulonnaise » (JT), essuie un refus, malgré le soutien du directeur (FN) du JT. Un choix assumé par Cendrine Le Chevallier : « Je suis élue sous l'étiquette FN et je préfère embaucher des gens du FN, c'est de bonne guerre. Je ne vois pas ce qu'il y aurait d'illégal à pratiquer la préférence toulonnaise et la préférence FN », explique-t-elle à Libération.

Au sein même de l'équipe frontiste, certains voient pourtant le problème. En novembre 1998, l'amiral Guy Nachin, premier adjoint FN, dénonce dans une note interne les « recrutements de copinage d'agents sans compétences administratives ». Adjointe au maire et conseillère générale FN, Éliane de La Brosse fustige quant à elle « le népotisme inacceptable » du couple Le Chevallier. Elle sera écartée pour les élections régionales.

Selon Gilles Ivaldi et Virginie Martin, ce clientélisme « reste centré sur des milieux restreints de sympathisants fidèles et de militants de la première heure » et est ponctuellement « motivé par des raisons de tactique électorale ». Exemple : en décembre 1998, Gilbert Péréa, directeur de Jeunesse toulonnaise, est mis en examen pour des emplois fictifs en faveur de proches du parti – des emplois qui ont probablement contribué à la logistique de sa propre campagne électorale lors des législatives de 1997.

Si Toulon fut le laboratoire de ce clientélisme frontiste, celui-ci n’est pas propre à la ville. À Orange, dès son élection, Jacques Bompard entreprend de placer ses proches (nombreux exemples de népotisme) et de faire recruter des militants nationalistes-révolutionnaires venus de l'ensemble du pays. Plusieurs membres du parti sont recasés dans la police municipale. « Le maire est le roi dans sa commune », décrète Bompard. « Menaces », « mises sous surveillance », « harcèlement » : Le Monde et Libération racontent alors « l'ambiance de délation » qui règne. Sous pression, un employé municipal se suicide à son bureau après avoir inscrit sur le tableau un « Francoeur, Schmidt et le maire m'ont tuer ».

À Marignane, le maire Daniel Simonpieri est condamné en 2011 à un an de prison avec sursis pour harcèlement moral à l'encontre d'un des employés municipaux de la ville, d'origine marocaine, pour des faits remontant à 2002. (Des faits confirmés en appel le 18 septembre 2012). L'opposition dénonce également le « népotisme » du maire (multiples exemples ici). Guy Martin, conseiller municipal Démocratie libérale, publie une « liste d'emplois familiaux » sur laquelle figurent les noms de dix-sept personnes ayant bénéficié d'embauches et qui se trouvent directement liées à des élus ou à la famille du maire. En 1998, le tribunal administratif est par ailleurs contraint d'intervenir dans une affaire de subvention préférentielle et d'attribution d'un local à l'association Fraternité française. Même népotisme à Vitrolles, où Bruno Mégret agit en permanence dans l'ombre de sa femme.

Ces élus, mêmes s'ils ont quitté le FN, sont encombrants pour Marine Le Pen. La présidente du FN tente de mettre la poussière sous le tapis. Ainsi, en 2011, lorsqu'elle apprend que la gestion de Jacques Bompard à Orange est sévèrement épinglée par la Chambre régionale des comptes, elle annule son rendez-vous secret prévu avec l’élu. La même année, lors de la condamnation de l’ex-adjoint FN au maire de Toulon pour corruption, le FN dégaine un communiqué pour expliquer que « le Front national, à l’inverse des autres partis politiques, a su se débarrasser en temps et heure de cette brebis galeuse ».

Pour Gilles Ivaldi, « d’autres partis politiques ont des pratiques similaires, mais le FN, en allant au-delà encore, a montré qu’il ne pouvait plus se présenter comme le parti de l’honnêteté, de la probité ». C’est pourtant ce qu’il continue de faire. À Hénin-Beaumont, Marine Le Pen a émergé en dénonçant les malversations de l’ancien maire socialiste, Gérard Dalongeville, mis en examen pour corruption, et en fustigeant le « système de mafia socialiste ». Elle en a même fait le slogan du FN (photo ci-contre).

« Elle s’est inspirée de Daniel Simonpieri et Jacques Bompard, explique Gilles Ivaldi. Des campagnes très locales où l’appartenance au FN est gommée, où l’on parle de lutte contre la corruption et d'assainissement des finances. » En témoigne selon lui l'évolution des affiches de Steeve Briois aux municipales : « Steeve Briois “l’enfant du pays” est mis en avant. Bompard et Simonpieri étaient eux aussi des “enfants du pays”. »

Les affiches de campagne de Steeve Briois: 2001, 2008, 2009 Les affiches de campagne de Steeve Briois: 2001, 2008, 2009

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Élus sous l'étiquette FN, les maires de Toulon, Orange, Marignane, Vitrolles ont quitté le Front national quelques années plus tard pour rejoindre le MNR, le MPF ou le RPR.
Les exemples spécifiques de Dreux (majorité RPR-FN en 1983) et Nice (Jacques Peyrat quitte le FN un an avant de conquérir la mairie de Nice) n'ont pas été intégrés.

Présidente du think tank Different, laboratoire politique proche du PS, la politologue Virginie Martin a réalisé en 2000 une thèse sur le FN en situation de pouvoir municipal. Elle est l'auteure de Toulon la noire. Le Front national au pouvoir (Denoël, 1996) et Toulon sous le FN (L’Harmattan, 2000). Gilles Ivaldi est chercheur au CNRS, spécialiste des partis d’extrême droite et des populismes en Europe occidentale. Il a travaillé sur les gestions municipales du Front national dans le Sud-Est (à lire ici) et sur le FN de Marine Le Pen. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur le sujet (voir sa fiche).

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