Un électorat populaire de gauche à la dérive (2/3) Reportage

Quand les élites déconsidèrent le travail

La désindustrialisation, puis la mondialisation, ont laissé sur le carreau des centaines de milliers de Français à qui l'on n'offre désormais que des “Mac jobs”. La gauche au pouvoir a participé de ces transformations, sans rien proposer comme alternative.

Thomas Cantaloube et Patrick Artinian

22 mars 2017 à 12h42

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Créteil (Val-de-Marne), Givors (Rhône) et Martigues (Bouches-du-Rhône), envoyés spéciaux.– Cela fait 35 ans que Fabrice fait la même chose. Le même métier, s’entend. Il aurait pu partir en préretraite mais il a refusé. À la fois parce que sa fille poursuit ses études, mais aussi parce que, malgré les horaires en 3×8 et les risques liés à son travail, il l’aime bien, ce boulot. Il fournit de l’énergie aux raffineries et aux usines pétrochimiques du port de Martigues, au sein d’une petite société externalisée. Il opère, surveille et répare des moteurs de turbine qui tournent 24 heures sur 24, pendant 18 mois, sans s’arrêter. Il a vu des collègues emportés par le cancer, mais les médecins n’ont détecté chez lui que deux petits résidus d’amiante dans ses poumons alors pour lui, ça va. « Des fois, on respire des trucs, on ne sait pas trop ce que c’est… Mais qu’est-ce qu’on y peut ? » philosophe-t-il. Il s’est construit une belle petite vie dans sa maison qui surplombe l’étang de Berre.

Il a toujours voté à gauche mais pour la présidentielle qui arrive, il ne sait toujours pas à qui il donnera sa voix. Il passe rapidement les candidats en revue : « Le FN, c’est pour ceux qui n’ont pas de réflexion poussée. Fillon est dans le déni total, il refuse la contradiction. Hamon a l’air tout surpris d’être là. Macron, c’est un commercial. Mélenchon est extrémiste et arrogant… Franchement, je suis emmerdé… » Au-delà du scrutin du 23 avril, c’est toute la politique et le rapport des dirigeants à la société qui l’inquiètent. « On nous répète qu’il faut nous battre, mais tout le monde ne peut pas entreprendre. Il faut bien des ouvriers dans ce monde. On ne peut pas avoir que des start-up… »

L’industrie lourde, celle qui nécessite des manœuvres et de l’abnégation, celle qui est polluante et qui peut être délocalisée à l'autre bout de la planète d’un trait de plume sur un bilan comptable, voilà bien le problème de Martigues, où une pancarte à l’entrée du port annonce la couleur : « Première zone pétrochimique d’Europe. » Des raffineries ont déjà plié bagage, d’autres sont sur le point de le faire ou de se reconvertir. L’avenir n’est pas radieux pour le secteur. Daniel Giovagnoli, collègue de Fabrice et délégué CGT, en est tristement conscient : « On espère tous pouvoir finir notre temps jusqu’à la retraite, et après nous le déluge ! C’est égoïste, mais bon… D’ici quinze ans, l’industrie autour de l’étang de Berre, ce sera terminé. »

Daniel Giovagnoli avec son épouse. © Patrick Artinian

Malgré cette entrée en matière désabusée, Daniel, qui carbure aux cigarettes et au café, est surtout en colère car il refuse de baisser les bras. « Je travaille pour une société qui engrange énormément de bénéfices, 12 millions d’euros l’an passé, en employant seulement 42 personnes. Et pourtant, on doit s’ouvrir les veines et tout bloquer quand on veut obtenir 30 euros brut d’augmentation ! On nous demande par ailleurs toujours plus de rigueur et de travail. Un opérateur de contrôle doit désormais surveiller 18 écrans sur 5 ou 6 systèmes d’exploitation, avec, derrière lui, une raffinerie à 15 milliards d’euros qui peut péter s’il fait une bêtise ! »

Le père de Daniel était mineur dans l’est de la France, il a travaillé pendant quarante ans et touche désormais une retraite de 600 euros par mois. Ce lignage est son viatique pour ne pas courber l’échine. Il répète plusieurs fois : « Je ne comprends pas cette attitude de mépris des salariés de la part d’entreprises qui dégagent des bénéfices… » Ou plutôt, si, il comprend trop bien et c’est cela qui l’énerve. La déconsidération pour le travail et pour ceux qui n’ont généralement que leurs bras pour gagner leur vie est devenue une constante du discours des élites économiques, mais aussi politiques, qui dirigent la France. À quelques exceptions près : le maire de Martigues par exemple, le communiste Gaby Charroux, n’oublie pas de préciser quand il évoque la taxe professionnelle (assez importante) qu’il récolte pour sa commune que « c’est le travail des ouvriers qui la crée ». Une petite incise sous forme de rappel à la réalité que, dans certains secteurs économiques, et pas seulement l’industrie, il y a des hommes qui produisent des richesses à la base de l’échelle.

Où que l’on soit à Martigues et autour de l’étang de Berre, impossible d’échapper à la vue des tubes métalliques qui s’entrelacent dans des structures industrielles complexes, au ballet des tankers, supertankers et autres navires, ou bien à l’odeur douceâtre des hydrocarbures qui flotte presque tout le temps dans l’air. Personne n’apprécie cette empreinte industrielle, mais personne n’a encore trouvé de substitut qui préserve à la fois l’environnement, le bien-être des habitants, mais aussi les hommes qui en tirent des salaires leur permettant de vivre dignement. Si être ouvrier dans le secteur pétrochimique n’est pas une sinécure (une récente étude, révélée par Marsactu, souligne un taux de cancer deux fois plus élevé), ce sont des emplois correctement rémunérés, à mille lieues des “Mac jobs” promus par l’“eldorado” du commerce, des services et de l’auto-entrepreneuriat.

« La désindustrialisation, c’est une violence faite au peuple »

Jean-Pierre (ce n’est pas son vrai prénom, il préfère rester anonyme) n’est pas un ouvrier, mais un patron. Il dirige une entreprise de manutention parapublique sur le port de Martigues, et il est également investi dans sa petite commune des environs en tant que conseiller municipal élu sur une liste divers gauche. Ingénieur de formation, il est tout aussi amer que ses employés par rapport à cette déconsidération du monde du travail. Depuis son bureau qui embrasse le chenal, il en mesure les effets tous les jours : « Bien sûr que nous travaillons dans une industrie polluante, mais les entreprises ont fait des efforts considérables pour s’améliorer ! Bien sûr, nous pouvons encore mieux faire, c’est sûr. Mais ce que je refuse, c’est que l’on affiche en exemple tous ces porte-conteneurs qui déchargent leurs marchandises venues de Chine. Le discours moral aujourd’hui, c’est : le pétrole c’est mal, les conteneurs c’est bien. Mais a t-on réfléchi aux hommes qui sont derrière, comment ils vivent ? »

L'industrie pétrolière à Martigues © Mediapart

Ce discours ressemble peu ou prou à celui du patron des dockers dans la deuxième saison de la série américaine The Wire, qui perd son combat contre des développeurs immobiliers corrompus : « Nous avions l’habitude de construire des choses dans ce pays auparavant… Maintenant, on se contente de plonger notre main dans la poche du gars d'à côté. » Quelques centaines de kilomètres plus au nord, dans la vallée du Gier, cela fait un bon bout de temps qu’on a cessé de produire « des choses ». Bien sûr, de-ci, de-là, il subsiste encore des structures et quelques usines, mais qui n’ont rien à voir avec leur glorieux passé. À Saint-Chamond, feu Antoine Pinay, le « sage » local, n’a rien vu venir. Les immenses bâtiments de feu Creusot-Loire sont presque vides, quand ils ne sont pas en train d’être réaménagés en centre commercial. Un ouvrier sort d’une des usines, désormais propriété d’ArcelorMittal : ils sont quarante employés sur un site qui en accueillait des milliers il y a quelques décennies. En plus, ces jours-ci, ils sont au chômage technique… Il salue un homme emmitouflé sur le parking. C’est Joël, un dessinateur industriel à la retraite, quarante-deux ans de boîte, qui observe à la longue-vue le faucon pèlerin et les autres oiseaux qui viennent nicher sur la grande cheminée des hauts-fourneaux.

Joël est intarissable sur l’histoire des lieux. Il est aussi écorché vif. Il supporte assez mal de vivre dans ce qu’il nomme une « région martyre » « La désindustrialisation, c’est une violence faite au peuple. » Mais il est bien conscient que ce n’est pas une violence aveugle, qui frapperait indifféremment, comme une épidémie ou un tsunami. Il existe des causes, des origines, et des responsables. Joël a un fils ingénieur en Allemagne, il a un peu voyagé lorsqu’il travaillait, et il a aussi reçu de nombreuses délégations étrangères. Alors, il est très critique sur les choix des dirigeants français depuis de Gaulle.

L'ancienne usine Duralex à Rive-de-Gier © Patrick Artinian

Il montre ses appareils photo (japonais), il pointe son doigt en direction d’une machine-outil (allemande), il désigne sa voiture (marque française mais assemblée à l’étranger). « Avant, toutes ces choses-là étaient fabriquées ici, dans la région. Nous avions une industrie noble, que l’on a méprisée. Le Japon, l’Allemagne… ce ne sont pas des pays du tiers-monde, leurs ingénieurs et leurs ouvriers ne sont pas payés au lance-pierre, alors pourquoi a-t-on perdu nos usines à leur profit ? Désormais, la plus grosse industrie de la ville, c’est l’hôpital… La France reste excellente sur certains marchés, mais elle ne s’adresse plus aux gens. Les citoyens n’achètent pas des Rafale ou des Airbus. » Et puis il lâche sa conclusion : « J’en veux énormément à nos élites : elles se sont cooptées entre elles. C’est une tradition française : ceux qui sortent des grandes écoles démarrent au sommet. Comment peuvent-ils comprendre la société dans son ensemble ? »

Lorsqu’il travaillait encore dans son entreprise de machines-outils, Joël a un jour eu affaire à un petit industriel indien, le plus gros de sa ville, qui avait décidé de passer une commande importante : « Il est venu d’Inde afin que nous effectuions une démonstration. Il s’est montré très enthousiaste. Puis, il nous a demandé d’enlever une fonction, puis une seconde, et enfin une troisième. Ça ne faisait pas de réelles économies sur le coût de la machine, alors nous lui avons demandé pourquoi ? Il nous a répondu très simplement : “Nous avons des familles à nourrir, on ne peut pas supprimer leurs emplois en automatisant tout.” » Joël ajoute : « Nos élites ont démontré qu’elles n’avaient pas de vision. Regardez la manière dont la plupart balaient les idées neuves comme le revenu universel ou la taxation des robots. Cette incapacité à avoir une vision est la raison pour laquelle les gens ne croient plus dans la politique. »

« Ils sont censés nous représenter, mais il ne nous connaissent pas »

Les personnalités politiques françaises sont toujours promptes à crier « Populisme ! » quand on souligne qu’une grande partie d’entre elles, du moins celles qui sont au sommet et occupent des responsabilités nationales, n’ont souvent rien fait d’autre toute leur vie que grenouiller dans le marigot politique, et n’ont jamais travaillé dans des entreprises où règnent la concurrence, l’instabilité de l’emploi, l’incertitude sur l’avenir, le sien et ceux de ses enfants. Combien de candidats à l’élection présidentielle ont œuvré plus de cinq années ailleurs que dans le giron de l’État et des fonctions électives ? Pas Marine Le Pen, pas François Fillon, pas Benoît Hamon, pas Jean-Luc Mélenchon, pas Emmanuel Macron… Alors, c’est peut-être du populisme, mais c’est quelque chose que les électeurs observent avec attention, et bien plus qu’avant, parce la déconnexion entre la base et le sommet est devenue plus flagrante.

« Ils sont censés nous représenter, mais il ne nous connaissent pas. » Cette phrase, Franck la prononce sans amertume. Ouvrier lui aussi sur le port de Martigues, l’emploi présumé fictif de l’épouse de François Fillon ou le prix d’un pain au chocolat selon Jean-François Copé ne le font pas sourire, car ces faits sont révélateurs de quelque chose de plus important, qui ne se nomme pas « démagogie » ou « populisme » : « Le type qui pense qu’un pain au chocolat coûte 15 centimes, évidemment il estime que le Smic pour les ouvriers ça convient très bien. Le type qui trouve normal de payer sa femme 3 000 ou 7 000 euros par mois, évidemment il n’a pas le sens des réalités. Ce qu’a fait François Fillon ne serait jamais toléré en Grande-Bretagne. »

© Patrick Artinian

La circulation de l’information reste un aspect de la mondialisation qui a échappé au personnel politique français. Les « affaires » impriment les esprits encore plus qu’avant, car les citoyens sont désormais capables de comparer ce qui se passe en France avec les pratiques étrangères. Les exemples britanniques, mais surtout scandinaves ou parfois américains sont sur toutes les langues. Qu’il s’agisse du nombre de voitures de fonction d’un gouvernement, des démissions consécutives à un abus de notes de frais ou de la sévérité d’une sanction pour un mensonge, les Français regardent maintenant leurs représentants à l'aune de ce qui se passe en dehors des frontières de l’Hexagone. Ce que certains élus qualifient de « dictature de la transparence » n’est pas l’objet d’un débat pour ceux qui se débattent avec un petit salaire, un patron tyrannique ou des conditions de travail pénibles. Que des élus ayant détourné des fonds publics ou se soient enrichis personnellement puissent siéger impunément à l’Assemblée est vécu comme une insulte pour la plupart des électeurs.

« En France, les politiciens n’ont pas de comptes à rendre sur l’argent qu’ils reçoivent ou la manière dont ils l’emploient. Ils ont oublié qu’ils sont à notre service, et pas le contraire », rappelle Franck. C’est un axiome qui est souvent oublié par les personnalités politiques de tous bords. Mais cela fait encore plus de mal quand ce genre d’attitude vient des responsables de gauche. Jean-Pierre, le patron de la société de manutention de Martigues, le constate dans son entreprise, qu’il s’efforce de diriger de manière « sociale » : « Dans une société qui est devenue dure et inégale, je constate que les jeunes qui démarrent sont beaucoup plus individualistes : ils viennent chercher leur bulletin de salaire et point. On leur a mal transmis le sens de l’engagement commun, ou alors ils ne le voient plus dans la société. C’est pour cette raison qu’il est très important de porter un vecteur d’équité. Ne pas sanctionner les fautes supprime l’équité. Je le constate régulièrement dans l’entreprise. Mais, pour moi, ce sont les politiques qui ont instauré cette impunité. Ce sont eux qui ont donné le mauvais exemple et c’est lourd de conséquences pour tout le monde aujourd’hui… »

Thomas Cantaloube et Patrick Artinian


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