Julien Coupat: «l'antiterrorisme est la forme moderne du procès en sorcellerie.»

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Ironie, fronde, démentis. Aux policiers, Julien Coupat, mis en examen dans l'affaire du sabotage des lignes TGV, a opposé un silence constant –qui en dit long sur son engagement. Face au juge, il s'est montré plus disert. Et ses déclarations, auxquelles Mediapart a eu accès, éclairent l’«affaire Tarnac » sous un jour nouveau. A lire également nos révélations sur les anomalies de l’enquête et la surveillance toute particulière dont Julien Coupat fait l’objet en prison.

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Le diable aime les détails. Signe des temps, les détails sont numériques. Le 26 janvier, le chef de section d'assistance aux investigations judiciaires du Bureau de la lutte anti-terroriste adresse un mail au juge Thierry Fragnoli, qui commence sérieusement à s’impatienter. Où sont les expertises des crochets saboteurs de lignes de chemin de fer ? Ce mail, jamais révélé, Mediapart en a lu une copie. Réponse policière : la gendarmerie fait au plus vite. Son rapport arrivera « vers le vendredi 13 février». Et l’homme d’ajouter, comme dans une parenthèse d’impuissance : vendredi 13, «(jour de chance, il nous en faut). Bien cordialement».
La suite, on la connaît. De la chance, les enquêteurs n’en ont pas eu. Ni ADN, ni empreinte digitale, rien. En ces temps numériques de la preuve scientifique absolue, ça la fiche mal. Surtout quand les relevés d’indices ne se font pas dans les règles de l’art (policier), comme ça semble avoir été le cas sur plusieurs des cinq lieux de sabotages (un en octobre 2008, quatre simultanés en novembre)… Quant à la chance, comme facteur d’enquête, on a connu plus rigoureux.
D’ailleurs, depuis l’offensive des avocats début avril, et les dernières révélations successives (cf. onglet prolonger et ci-dessous), les langues commencent (un peu) à se délier. Selon différentes sources proches du dossier, recoupées par Mediapart, l’origine du cafouillage de l’enquête pourrait venir de là. Venir du pataquès autour de l’ADN. Le 8 novembre, au lendemain des dégradations sur les lignes SNCF, c’est ambiance de crise au ministère de l’Intérieur. Chacun y va de ses suggestions. La Sous direction anti-terroriste (SDAT) et la Direction centrale du Renseignement intérieur (DCRI) ont de forts doutes sur Julien Coupat et son amie, Yildune Lévy. Ils ont justement été pistés dans la nuit en Seine-et-Marne, à proximité d’un des lieux en question. Trois de leurs amis ont également été contrôlés dans la même nuit, à proximité d’une autre ligne SNCF. Mais ce sont surtout les gendarmes, selon nos informations, qui se montrent les plus affirmatifs. Ils assurent au cabinet de Michèle Alliot-Marie avoir «tout ce qu’il faut» pour confondre les auteurs, aux dires de différents témoignages. Entendre : ils ont les crochets et les empreintes qui vont avec. La date est d’importance. Moins de deux mois plus tard, c’est la grande fusion police/gendarmerie. La grande œuvre de la ministre de l’Intérieur. Tarnac, c’est un peu ça : de la fusion avant l’heure, un exercice taille réelle et grandeur nature, entre Paris et la Corrèze, Police et pandores. Le mail du 26 janvier en dit long, involontairement, sur le résultat. Confusion, plutôt que fusion.
Le diable affectionne également les cachotteries. De source pénitentiaire, une information est parvenue tout récemment à Mediapart. Des hommes des « services » se seraient dernièrement intéressés de près au parloir de la prison de la Santé. En clair : on les soupçonne d’avoir placé des micros espions dans le lieu même où Julien Coupat se rend à chacune des visites qu’il reçoit ; lui, le dernier des neuf mis en examen encore en détention provisoire. Réponse officielle de la police : « la procédure antiterroriste prévoit de pouvoir sonoriser une pièce, sur demande express du magistrat. Si tel est le cas, cela devrait apparaître dans le dossier d’instruction, lui-même couvert par le secret d’instruction ». Autrement dit : une telle « sonorisation » est possible — mais on ne dira pas si c’est le cas. Ni si ce n’est pas le cas. Ni même, comme cela s’est vu, si les retranscriptions s’arrêtent miraculeusement avant de figurer dans le dossier... Quoiqu’il en soit, à cette date, nulle trace d’écoute indiscrète à la Santé dans les différents tomes d’instruction, auxquels nous avons eu accès. Mais tout de même, comme dans bien des affaires judiciaires, sont annexés au moins deux courriers expédiés notamment à Yildune Lévy, du temps où elle était incarcérée. C’est dire que la surveillance ne s’est pas desserrée, après les interpellations.
Au contraire, même. Sur les enquêteurs, la pression est devenue énorme. La faute à la médiatisation, disent-ils — plus qu’aux faits eux-mêmes, finalement mineurs. D’où les confidences, en passant, de plusieurs services de police. «Des éléments sont en train de rentrer.» Des expertises, des auditions, des traductions (liées à la revendication des actes de sabotages par des Allemands, dès le 10 novembre, soit la veille des arrestations de Coupat & co.). Autrement dit : policiers et magistrats se donnent du temps. C’est en effet la dernière carte qui semble encore dans leurs mains. Tant, jusqu’ici, on trouve bien des indices dans le dossier, on trouve bien des écrits, on trouve bien des actions, des filatures, des «interceptions de sécurité», de la comptabilité, près de cinq mille livres dont une trentaine saisis, plus ou moins qualifiés de subversifs, mais aucune preuve. Ni matérielle, ni probante. Ni même aucun témoin direct. Autre élément troublant : lors de la fameuse nuit du 7 au 8 novembre, on dénombre pas moins quatre incidents sur quatre lignes SNCF en quatre lieux différents. Paradoxalement, la sabotage reproché à Julien Coupat — qu’il nie farouchement, on va le voir — serait celui qui a occasionné le moins de dégâts, si l’on en croit les experts cheminots. Mais quid des trois autres sabotages ? Avec quelles équipes ? Quels moyens ? Quelle coordination éventuelle ? La police, dit-elle, travaille sur la question.
Et puis, se pose toujours une autre question, et de taille : savoir si les faits relèvent bien du terrorisme, comme le martèle le parquet de Paris, ou si, au contraire, il s’agit au pire de simples dégradations, comme l’ont rappelé Irène Terrel, avocate de Julien Coupat, et William Bourdon, conseil d’Yildune Lévy, dans un long mémo adressé au juge Fragnoli, le 25 mars dernier, lui demandant de requalifier les faits. Demande restée, pour l’heure, sans réponse.

«Toutes déclarations à la police ne pourraient n’être qu'à ma charge»…



Se taire. Ne pas répondre. Ne pas être « beau joueur », comme dit l’adage. C’est un droit, prévu dans le code pénal. Mais rarement revendiqué. Ou pas longtemps. C’est pourtant ce qu’a fait Julien Coupat en garde à vue, dans les sous-sols de la Sous direction de l’antiterrorisme (Sdat), entre le 11 et le 14 novembre 2008. Il venait de se faire interpeller à Tarnac. Perquisitions, direction Paris à 160 Km/h sur l’autoroute, précipitation. Rapidement, Julien Coupat va comprendre de quoi on l’accuse : chef d’une association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Et voilà le grand jeu du grand mutique qui commence. Sur les procès verbaux de ses douze auditions en quatre jours, auxquels Mediapart a eu accès, on lit «je refuse de répondre». Une fois, dix fois, cinquante fois. Sur lui, sur son militantisme, sur ses revues, ses amis, ses filatures, ses contre filatures, son passage clandestin à la frontière américano-canadienne (janvier 2008, qui lui vaudra les soupçons du FBI), sa présence aux abords de la ligne de chemin de fer à Dhuisy (Seine et Marne) dans la nuit du 7 au 8 novembre, ses amitiés présumées avec des activistes anti-nucléaires allemands.

«Je refuse de répondre», toujours.

- Le policier : « Confirmez vous votre participation dans le cadre du black bloc lors d'un sommet du G8 se tenant à Evian ? »
- Coupat : « Je refuse de répondre. »
- Le policier : « Avez vous participé à une action visant à bloquer un forum à Isola San Giorgio (Italie) concernant l'organisation de l'écologie, le 15 septembre 2004? »
- Coupat : « Je refuse de répondre. »
- Le policier : « Vous avez participé en mars 2007 à la parution, sous le nom du Comité invisible, d'un pamphlet libertaire intitulé l'Insurrection qui vient, confirmez vous être à l'origine de cette parution? »
- Coupat : « Je refuse de répondre »

Parfois, il y a des variantes – très rares, mais qui ne changent rien. «Je ne veux pas parler».

Julien Coupat ne signe pas non plus ses p.v. Refuse de soumettre à un prélèvement ADN (les policiers lui prendront ses vêtements lors d’une douche). Refuse de donner ses empreintes digitales (les policiers iront chercher dans les fichiers de la prison de la Santé où donner ses empreintes est obligatoire pour les comparutions chez le juge). Refuse, aussi, l’expertise graphologique. Il se tait. A longueur de longues heures. Les seuls moments où il cause, c’est pour justifier pourquoi il ne cause pas.

Ainsi, 8h20, 12 novembre, premier interrogatoire :