Tarnac: deux nouveaux «coups de filet», tous les interpellés sont libérés

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Cette semaine, la police a procédé à deux opérations d’envergure. L’une à Rouen, l’autre à Forcalquier. La première liée directement à l’affaire de Tarnac, la seconde sur des menaces présumées envers le patron du renseignement intérieur, Bernard Squarcini. Résultat: les huit interpellés sont tous ressortis libres. Au moment où les rumeurs de libération prochaine de Julien Coupat se multiplient, selon nos informations.

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Il est 16h30, hier, quand Christian, François et Nouria (pseudonymes) sortent des locaux de la Sous-direction anti-terroriste (Sdat) en région parisienne. Les trois Rouennais viennent de passer quatre jours en garde à vue. Et ils sortent libres. Ils sont les derniers en date dans l’affaire dite de Tarnac à avoir connu la petite lumière blanche des petites cellules de Levallois-Perret, nuit et jour. Dans le même temps, à Marseille, en marge de l’affaire, cinq personnes ont également passé plusieurs jours en garde à vue. Elles sont soupçonnées d’avoir menacé par tract interposé le Directeur central du renseignement intérieur (DCRI). A la direction générale de la police, on assure que ces deux affaires sont le fruit « du hasard du calendrier ». Retour sur ces deux opérations. A la fois simultanées, distantes et éclairantes.
La première démarre donc lundi, à 6 heures du matin, dans une maison commune des faubourgs de Rouen. Mathieu Burnel, l’un des neuf mis en examen dans l’affaire de Tarnac, et qui habite les lieux, raconte pour Mediapart : «Les flics avaient leur bélier, mais la porte était ouverte. Ils ont déboulé comme d’hab’, toujours le même cirque, flingues en avant, et tout ça. Puis, ils embarqué Christian, François et Nouria. Certains policiers leur ont dit de “prendre de l'argent pour se payer le train de retour”, qu'ils ne feraient pas de taule. D'autres ont dit “on va pas loin”, genre pas jusqu'à Paris.» S’ensuivent quelques échanges à fleuret moucheté. Sur l’affaire, sur les méthodes policières, sur les perquisitions à répétition, et, même, sur quelques journalistes jugés un peu trop curieux.
But de l’opération : interroger le trio sur un voyage qu’il a effectué en Grèce, en septembre 2008, lors d’un rassemblement à Thessalonique, à la fois foire internationale et foire d’empoignes de ce que l’Europe compte d’activistes de gauche. Dans la foule, la police en est sûre : Julien Coupat. Ou du moins, la police voudrait s’en assurer. Elle le soupçonne d’y avoir rencontré des militants allemands, passés maîtres dans le sabotage de voies ferrées, notamment lors de passages de trains transportant des déchets nucléaires. Mais aussi, selon nos informations, les interpellations de Rouen ont pour but de demander à l’un des trois étudiants (en sociologie) quelques explications sur sa voiture, un vieux modèle Mercedes sans grand intérêt. Sauf celui-ci, peut-être : c’est à son bord que se trouvaient, le 8 novembre 2008, Julien Coupat et Yildune Lévy Guéant, à proximité d’une des lignes de chemin de fer sabotée. La voiture avait été pistée dès le midi par les services de renseignement. Elle était « balisée ».
En clair, toujours la même et simple finalité : resserrer le filet sur Julien Coupat. Bombarder les gardés à vue de questions à son sujet : qui est-il ? Etiez-vous là, tel jour, à ses côtés ? Comment est-il ? Qui gravite autour de lui ? Etc. Des interrogatoires en rafale, « avec un maximum de pression et d’intimidation », s’insurge Dominique Vallès, l’avocate de l’un des trois Rouennais. Qui ne décolère pas. Pour elle, ces arrestations dès potron-minet sont « un usage très choquant du droit. On aurait pu les convoquer tout simplement. C’est une instrumentalisation de la procédure ! ». Nouria a été interrogée une dizaine de fois et Christian à quinze reprises. Philippe Lescène, autre conseil des Rouennais, s'interroge: «Ces interpellations ne seraient-elles pas le signe que le dossier est si vide qu’on essaye d’y faire entrer de nouveaux noms ?»
Mathieu Burnel évoque, lui, l’arrestation musclée, en plein Paris, fin avril, de Tessa Polak, relatée dans nos pages, et rejoint le point de vue des avocats. «On pensait qu'après l’arrestation de Tessa, les policiers stopperaient ce genre de trucs. Mais à l'évidence, ils semblent bien partis sur leur lancée. Ils arrêtent les gens en pleine rue ou à 6 heures du matin chez eux, ils les gardent, les enferment et les menacent pendant trois ou quatre jours puis les relâchent dans la nature. Ils tentent clairement de banaliser les gardes à vue de quatre jours sous anti-terrorisme. S’ils les mettaient en examen, les policiers seraient obligés de s'en justifier. En les relâchant sans rien, ils montrent qu'ils peuvent tout se permettre et n'ont de compte à rendre à personne. Si toutes les personnes dont le nom figure au dossier y passent, dans deux ans on y est encore…»
Interrogé sur ce point précis (pourquoi interpeller plutôt que convoquer), un enquêteur réfute. Pour lui, l’effet de surprise prime avant tout. «Si on avait convoqué Tessa Polak ou ceux de Rouen, on annonçait la couleur. Or, on n'a pas du tout envie d'entendre des réponses toutes faites, on ne veut pas que les gens s’attendent à nos questions»... Il ajoute : «Ce qu’on veut, c’est surtout procéder à des perquisitions surprises.» En somme, du classique et souvent de l'efficace, avec ici un bémol: la maison de Rouen avait déjà été retournée dans tous les sens dès la première perquisition, le 11 novembre 2008. C'est d'ailleurs lors de celle-ci que la police anti-terroriste avait déniché deux billets de bateau Italie-Grèce au nom de Christian et François... Et l'officier d’admettre, dans un souffle, « on nous regarde au microscope », sans préciser qui est ce «on» mais dont on saisit le sous-entendu : la Sdat agit dans les règles. L’affaire de Tarnac a au moins ce mérite : elle permet de voir à l’œuvre les règles. De près. Et d’en débattre.