Les Roms rescapés de l’incendie de Lyon en souffrance

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À Lyon, les Roms rescapés de l'incendie qui a détruit il y a dix jours leur ancien squat sont encore sous le choc du drame qui a coûté la vie à trois personnes. Ils sont temporairement hébergés dans un gymnase. Les intervenants associatifs évoquent des conditions de vie éprouvantes. Un bébé a vu le jour.

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Depuis que l’ex-usine désaffectée dans laquelle ils avaient trouvé refuge est partie en fumée, à Lyon, dans la nuit du 12 au 13 mai, les rescapés, d’origine rom, sont abrités dans un gymnase réquisitionné par l’État.

Près de 190 personnes y sont logées. Autant de lits de camp côte à côte, peu d’intimité dans un espace difficile à chauffer, beaucoup d’enfants, qui jouent, qui pleurent, des nuits éprouvantes où les cauchemars refont surface, des familles prostrées : les descriptions des quelques représentants associatifs autorisés à entrer pour aider sont d’une rare dureté. Seule lueur d’espoir, une petite fille est née peu après le drame. La mère a insisté pour quitter la maternité et retrouver les siens aussi vite que possible.

Les occupants restent choqués par ce qu’ils ont vécu. Trois personnes ont péri : d’après les témoignages recueillis, un garçon âgé de douze ans, une mère de quatre enfants et une jeune femme qui avait à charge ses frères et sœurs. « Les proches des personnes décédées sont complètement repliés sur eux-mêmes, murés dans le silence », indique Gilberte Renard, militante de la Ligue des droits de l’homme et du Collectif lyonnais pour l’accès à la scolarisation et le soutien aux enfants des squats (Classes). « Pendant plusieurs jours, la souffrance était telle qu’on n’a pas pu communiquer, même échanger quelques mots, alors que je les connais depuis longtemps. La maman du petit garçon commence juste à me redire bonjour », poursuit-elle.

Bloqués de longues heures au milieu des décombres, en raison de l’impossibilité pour les pompiers de se frayer un chemin dans le bâtiment détruit par les flammes, les corps ont fini par être sortis pour être directement transférés à l’institut médico-légal de la ville dans le cadre de l’enquête ouverte pour déterminer les causes du sinistre. « Tant que les familles n’auront pas enterré leurs morts, elles ne pourront pas faire leur deuil », dit-elle.

L’avenir, pour peu qu’il puisse être envisagé, est incertain. Les familles ne savent pas combien de temps elles pourront rester dans le gymnase. Les représentants associatifs ont entendu parler de quinze jours, mais la préfecture dément. « Rien ne filtre de leurs intentions », regrette Gilberte Renard.

Et après, c’est le brouillard. « La préfecture nous assure que la direction départementale de la cohésion sociale est en train de travailler à des solutions, on ne sait rien de plus », affirme Thérèse Nandagobalou, qui intervient au nom de Médecins du monde (MDM). Elle aussi évoque la peine paralysant les survivants : « Ils sont traumatisés par ce qu’ils ont vécu, par la mort des trois personnes qu’ils connaissaient tous de près ou de loin. On est là pour les écouter, mais ils hésitent à parler, c’est encore un peu tôt. »

« Dans le gymnase, la promiscuité est difficile à supporter, ajoute-t-elle. Il ne fait pas assez chaud à cause de l’importante hauteur sous plafond. Et puis il y a le bruit, la nuit surtout. Les enfants sont nombreux, ils sont presque 85. La nuit, ils pleurent. Les adultes aussi dorment mal, certains décompensent et crient. »

« Il serait inhumain de les remettre à la rue »

La gestion du lieu a été confiée par la préfecture à une association, Notre-Dame des sans-abris, chargée notamment de servir un petit-déjeuner ainsi qu’un repas chaud. Au regard de l'ampleur des besoins, par exemple en matière d'accès aux droits, Gilberte Renard estime que l’équipe est en sous-effectif, mais que « chacun fait au mieux en fonction de ses moyens ».

Elle ne comprend pas pourquoi les occupants sont invités à quitter les lieux de 10 heures à 15 heures tous les jours. L'intervenante de MDM non plus. « Ils sont livrés à eux-mêmes dehors, avec les enfants, avec ce temps, sous la pluie. Ils n’ont nulle part où aller », souligne Thérèse Nandagobalou. « Plutôt que de faire faire le nettoyage par d'autres, j’ai demandé à la mairie qu’on leur donne des balais, ils sauraient très bien s’occuper du ménage. Mais la mairie a refusé », déplore-t-elle.

Les projets de la préfecture la préoccupent. « Compte tenu de ce qui est arrivé à ces personnes, il serait inhumain de les remettre à la rue », observe-t-elle. Dans une circulaire interministérielle du 26 août 2012, l’État s’engage à trouver des solutions d’accompagnement en cas d’évacuation d’un site. En l’occurrence le démantèlement était imminent, mais l’incendie est intervenu avant.

Deux pistes sont envisagées, indique-t-on au service de communication de la préfecture du Rhône : les aides au retour d’une part, l’extension du programme Andatu d'autre part. Ce dispositif, financé par l’État et des fonds européens avec le soutien du conseil général, a bénéficié à une soixantaine de familles roms dans le département depuis janvier 2012, soit environ 250 personnes. Mis en œuvre par Forum réfugiés, il a permis aux uns et aux autres de s’insérer. « Les personnes du gymnase vont se voir proposer d’entrer dans Andatu », assure la préfecture, qui rappelle que 2 000 Roms au total sont installés dans le Rhône. Le préfet, précise-t-on, a demandé la levée des obligations de quitter le territoire (OQTF) dont faisaient l’objet les parents de l’enfant décédé.

En revanche, seize autres adultes, parmi les rescapés de l’incendie, restent sous la menace d’une expulsion. Un bout de papier leur demandant de se rendre dans les bureaux de la police aux frontières leur a été remis, indique Gilberte Renard. Cinq d’entre eux y sont allés le 21 mai. Leur obligation de partir leur a été notifiée.

Lors de leur visite à Lyon, le lendemain du drame, Manuel Valls et Christiane Taubira se sont déplacés à proximité de la zone sinistrée. Mais ils ne sont pas passés par le gymnase pour rencontrer les familles des victimes.

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La préfecture du Rhône interdit aux journalistes l'accès au gymnase. Jusqu'à présent, seule une équipe de France 5 a pu faire un reportage. Il a été diffusé dans l'émission “C Politique” le 19 mai (le visionner à 40 min 50 s).