Conflits d'intérêts

Un laboratoire confirme ses liens avec Aquilino Morelle

Le directeur financier du laboratoire Lundbeck a été entendu le 15 mai dans le cadre de l'enquête préliminaire visant Aquilino Morelle, l'ancien conseiller politique de François Hollande. Selon nos informations, il a confirmé le contrat de 2007 avec celui qui était alors inspecteur à l'IGAS. Parallèlement, le malaise s'accroît parmi les médecins et les inspecteurs. Certains revisitent les travaux réalisés par Aquilino Morelle, notamment sur le Mediator. 

Michaël Hajdenberg

22 mai 2014 à 13h11

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Le contrat entre Aquilino Morelle et le laboratoire Lundbeck est entre les mains de la justice. Selon nos informations, le directeur administratif et financier du laboratoire danois a été entendu par la police, jeudi 15 mai, à Nanterre, dans le cadre de l'enquête préliminaire menée par le parquet national financier. À cette occasion, le directeur financier a remis aux enquêteurs le contrat de consultant signé en 2007. Le montant de 12 500 euros (hors taxe), les dates et le type de mission de consultant « dans le domaine médico-économique » ont été confirmés.

Interrogé par Mediapart, Lundbeck précise que c’est le seul contrat que la firme danoise ait jamais eu avec l’ancien conseiller de François Hollande.

À la suite de nos révélations, concernant notamment ce contrat qu’il avait soigneusement caché alors qu’il était inspecteur à l’IGAS (inspection générale des affaires sanitaires), Aquilino Morelle avait dû démissionner le 18 avril de son poste de conseiller politique de François Hollande et chef de la communication. Pour ceux qui ne voulaient pas y croire, les faits et les modalités sont à présent confirmés.

Au pied du mur, Aquilino Morelle va donc devoir expliquer comment il a pu travailler pour un laboratoire alors que même l’industrie pharmaceutique fait partie du domaine de compétences de l’IGAS, où il officiait. Depuis sa démission, Aquilino Morelle est silencieux. Juste avant, il avait écrit sur sa page Facebook que « ces activités ont dû être déclarées à l’IGAS », ces faits étant selon lui « banals ».

Tellement « banals », que l’IGAS, qui a commencé à l’interroger sur le sujet, mais aussi la brigade financière et à présent l’Ordre des médecins, s'intéressent de près à l’affaire. Comme l’a révélé Le Parisien ce mercredi, le Conseil de l’Ordre s’inquiète de l’« atteinte au principe de moralité » et d’« actes pouvant déconsidérer la profession ». Selon nos confrères, face à ces entorses au Code de déontologie, le Conseil de l’Ordre des médecins aurait l’intention de porter plainte contre lui devant la chambre disciplinaire de première instance de l’ordre.

Aquilino Morelle avec le premier ministre Manuel Valls. © Reuters

Mais Aquilino Morelle n’a pas simplement « oublié » de déclarer à l’IGAS ces activités pour lesquelles il aurait dû demander à sa hiérarchie une autorisation, qui, selon toute vraisemblance, lui aurait été refusée. Il a de façon encore plus solennelle, menti, lors de la mission d’information parlementaire sur le Mediator.

Le 6 juin 2011, au cours de son audition au Sénat, alors que la séance débute, le sénateur-président François Autain, lui demande de faire part de ses éventuels liens d’intérêts. À l’époque, François Autain explique avoir déjà reçu une lettre du chef de l’IGAS, que nous avons récupérée et qui fait mention d’une partie des missions réalisées par Aquilino Morelle pour l’industrie pharmaceutique entre 2003 et 2007.

Mais rien sur Lundbeck. Aquilino Morelle n’en dit pas non plus un mot. Pis, interrogé sur les déclarations d’un dirigeant de Servier qui dénonce le travail réalisé chez Euro RSCG et les possibles conflits d’intérêts qu’il génère, Aquilino Morelle explique envisager de porter plainte pour diffamation.

Cliquez ici pour avoir accès à la vidéo

Lors de nos échanges par mail – il avait refusé de nous rencontrer –, nous avions demandé à Aquilino Morelle pourquoi il n’avait jamais fait état de ses liens avec l’industrie pharmaceutique. Il avait répondu : « Aucune règle ne disposait que je doive "faire état" de ces contrats. » Même quand cela lui est spécifiquement demandé dans le cadre solennel de la représentation nationale par des parlementaires qui tentent de comprendre quel rôle les conflits d’intérêts ont pu jouer dans l’affaire dite du Mediator ?

Interrogé aujourd’hui, François Autain paraît dégoûté. La rapporteuse de cette même mission, la sénatrice UMP Marie-Thérèse Hermange, a été mise en examen le 27 avril 2013 pour trafic d’influence : elle est suspectée d’avoir fait appel à un expert proche de Servier pour relire le rapport et éventuellement le modifier.

Et voilà qu’un an plus tard, l’inspecteur phare de l’IGAS met à mal à son tour le rapport : « Quelle crédibilité accorder à un garçon qui avait de tels liens d’intérêts ? Quand je repense au coup magistral qu’il a réussi avec ce rapport, à la façon dont ça l’a catapulté… C’est terrible. Aujourd’hui, je ne crois plus à grand-chose », commente l’ancien sénateur.

Conflits d'intérêts professionnels et amicaux

À l’IGAS, la désillusion n’est pas moins grande. La mission pour Lundbeck a été réalisée en 2007 au moment même où Aquilino Morelle co-rédigeait un rapport sur l’encadrement des programmes d’accompagnement des patients associés à un traitement médicamenteux, financés par les entreprises pharmaceutiques. Pour écrire ce rapport, les trois inspecteurs ont interrogé différents acteurs, dont, bien évidemment, des patrons de laboratoires pharmaceutiques. Lesquels ? Le rapport, dans sa version publique actuelle, ne le mentionne pas.

Extrait de l'annexe 2 du rapport qui fait état des personnes rencontrées par les inspecteurs © 

Pour quelle raison ? Qui exactement a été entendu ? Malgré plusieurs relances, l’IGAS n’a pas répondu à nos questions à ce sujet. Sans même parler de Lundbeck, l’IGAS savait-elle dès 2007, quand elle a confié des missions sur l’industrie pharmaceutique à Aquilino Morelle, qu’il venait de travailler pour le laboratoire américain Lilly ? Pas de réponse là non plus.

© Reuters

Ces mystères intriguent au sein même de l’IGAS mais quelques inspecteurs vont plus loin et s’interrogent, sous le sceau de l’anonymat, sur d’autres conflits d’intérêts, mêlant le professionnel et l'amical.

Une médecin éminemment respectée, Françoise Lalande, partie en retraite il y a deux ans après avoir traité dans sa carrière des scandales sanitaires majeurs comme les hormones de croissance, les irradiés d’Épinal ou encore les fœtus de Saint-Vincent-de-Paul, est, elle, libre de parler ouvertement. Et pour elle, Aquilino Morelle, lors de ses rapports de 2011 sur le Mediator et sur la pharmacovigilance, a ménagé ses amis.

Françoise Lalande considère, comme d’autres, qu’Aquilino Morelle étant ami avec des personnes de la haute administration et des cabinets ministériels qui avaient eu à gérer le dossier Mediator au cours des années 1990 et 2000, il était en situation de conflit d'intérêts.

Le malaise est alimenté par le fait que Didier Tabuteau, par exemple, dirigeant de l’agence du médicament de 1993 à 1997, membre des cabinets Evin, Kouchner et Aubry, et co-auteur d’un livre avec Aquilino Morelle en 2010, est grandement épargné dans le rapport, tout comme une part de l’administration, ainsi que Mediapart l’avait raconté en avril 2011. Interrogé à l’époque par Mediapart, Didier Tabuteau avait défendu son action.

Mais Françoise Lalande pense au contraire : « Le rapport d'Aquilino Morelle est très habile, car il attire l'attention sur le fait que le scandale du Mediator repose sur une erreur faite dès le départ. Cet angle d'attaque permet d'escamoter les erreurs qui ont suivi. Mais une erreur au départ, tout le monde en fait. Ce qui est fou, c'est que le système d'alerte n'ait pas fonctionné pendant les 20 années qui ont suivi. »

En janvier 1998, alors qu’elle était chef de l’inspection à l’agence du médicament, Françoise Lalande a démissionné en écrivant au directeur : « Ce système d’alerte ne présente pas, pour le public, les garanties sanitaires que l’on est en droit d’attendre et fait courir des risques judiciaires au personnel. (…) Les réformes successives de la sécurité sanitaire – et notamment la dernière – ont eu pour origine la volonté de ne plus voir se reproduire les drames provoqués par une organisation, des moyens et des contrôles insuffisants et c'est dans ce contexte que je suis venue à l'Agence. Or, je me trouve amenée à gérer une situation contraire à ces principes. »

Aujourd’hui, elle confirme avoir écrit cette lettre : « J’avais vu les effets des hormones de croissance, j’avais géré les effets du sang contaminé, je ne voulais pas d’un nouveau scandale. Or on ne retirait quasiment rien du marché. Et quand il y avait des morts, que je signalais un danger grave, il ne se passait rien. »

Quand Aquilino Morelle a écrit son rapport sur le Mediator puis celui sur le système de pharmaco-vigilance, elle lui a transmis ce document, attestant que des alertes ont été données, et que rien n’a été fait pour changer le système. « J'ai été surprise de voir que cette note n'était pas mentionnée dans le rapport Mediator ni dans celui sur la pharmacovigilance. Il est même dit dans le premier qu'“aucun des Directeurs généraux n'a été informé de manière correcte” sur le Mediator et sur les dysfonctionnements de l'alerte sanitaire... »

En 2006, rebelote : pour le compte de l’IGAS, elle expertise la veille sanitaire en France et dénonce avec quatre autres auteurs un système d’une lourdeur  dissuasive, inefficace, dans lequel sur 20 000 cas qui remontent chaque année à la pharmaco-vigilance, on n’arrive au bout du compte qu’à trois suspensions et arrêts de commercialisation. Là encore, le rapport sera enterré quelques années plus tard lorsqu'on s'interrogera sur les alertes données. C’est aussi une des leçons de l’affaire Morelle. 

Michaël Hajdenberg


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