Moines de Tibéhirine: trois rapports secrets sèment le trouble

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Mediapart publie trois rapports du contre-espionnage récemment déclassifiés, rédigés par le général Philippe Rondot, qui pointent la «lenteur perceptible» des services algériens dans l'affaire des moines de Tibéhirine et leur «tolérance relative» à l'égard d'un leader des Groupes islamiques armés, Djamel Zitouni, soupçonné d'être à l'origine du rapt des religieux français.

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Le rôle ambigu des services secrets algériens dans l'affaire des moines de Tibéhirine apparaît désormais comme un élément central de l'enquête du juge Marc Trévidic. C'est ce qui ressort des informations contenues dans plusieurs rapports du contre-espionnage français qui ont été récemment déclassifiés à la demande du magistrat.

Ces documents, dont Mediapart a pu prendre connaissance et que nous publions en intégralité (voir pages suivantes), sont notamment constitués de trois notes «confidentiel défense» rédigées par le général Philippe Rondot, alors en poste à la Direction de la surveillance du territoire (DST, aujourd'hui DCRI), où il fut en première ligne sur le dossier de l'enlèvement puis de l'assassinat des moines de Tibéhirine.

P. Rondot © Reuters P. Rondot © Reuters
Le général Rondot, qui est aujourd'hui à la retraite, doit être entendu comme témoin, lundi 27 septembre, par le juge Trévidic. Il devra s'expliquer sur ses écrits de l'époque, que le militaire qualifiait lui-même de «considérations amères». Ceux-ci pointaient notamment la «lenteur perceptible» des services secrets algériens dans la gestion de cette affaire et leur «tolérance relative» à l'égard de l'un des principaux leaders des Groupes islamiques armés (GIA), Djamel Zitouni, soupçonné d'être à l'origine du rapt et de la mort des moines.

Sept religieux français du monastère de Tibéhirine, situé à 90 kilomètres au sud d'Alger, dans la région de Médéa, avaient été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996. Leurs têtes seront découvertes quelques semaines plus tard, fin mai, au bord d'une route, pour certaines d'entre elles suspendues à un arbre, dans des sacs en plastique ; leurs corps n'ont, eux, jamais été retrouvés.

Près de quinze ans après les faits, aucune vérité judiciaire n'a pu émerger de l'épais brouillard qui entoure encore les circonstances du massacre. La thèse islamiste, défendue par Alger et validée pendant des années par le premier juge français antiterroriste en charge du dossier, Jean-Louis Bruguière, est aujourd'hui sérieusement battue en brèche, pour deux raisons au moins.

La première: en juillet 2009, l'ancien attaché militaire de l'ambassade de France à Alger, le général François Buchwalter, a affirmé à la justice qu'il avait recueilli des informations selon lesquelles les moines avaient été victimes d'une bavure militaire de l'armée algérienne, après leur enlèvement. Il avait aussi déclaré que la diplomatie française lui avait alors demandé de garder le silence sur ses révélations.

La seconde: de nombreux indices laissent aujourd'hui penser que deux des principaux terroristes mis en cause dans la disparition des moines, Djamel Zitouni, émir du GIA, et son adjoint, Abderrazak El-Para, ont, au mieux, bénéficié d'une certaine complaisance du pouvoir algérien de l'époque, ou, au pire, été des agents à la solde de l'appareil militaire, infiltrés au sein des GIA afin de les manipuler. A n'importe quel prix.

Dans les archives de Mediapart:

  1. Les moines auraient été tués par l'armée algérienne
  1. La thèse de la bavure militaire plausible
  1. Un juge estime «sérieuse» la thèse d'un lien entre GIA et armée algérienne
  1. Les révélations cachées dans le coffre-fort du juge Bruguière
Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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L'histoire des moines de Tibéhirine, hommes de foi parmi les hommes, qui ont refusé de quitter leur monastère malgré la guerre civile qui ensanglantait alors l'Algérie, a été portée à l'écran par le réalisateur Xavier Beauvois dont le film, Des hommes et des dieux, est sorti en salles début septembre – et semble séduire autant la critique que le public (déjà un million d'entrées).

Le film a été sélectionné pour représenter la France aux Oscars.

A lire ici, l'article de Mediapart sur les «accidents lumineux» de cette œuvre, par Ludovic Lamant.