La prison, autre lieu d’attentat possible pour les djihadistes

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Alors que Bilal Taghi, l’auteur du premier attentat revendiqué au sein d'un établissement pénitentiaire, a été condamné vendredi à vingt-huit années de réclusion criminelle, Mediapart raconte comment les maisons d’arrêt sont devenues les cibles privilégiées de terroristes coincés pour des longues peines.

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Cela a commencé par un hurlement. Ce 4 septembre 2016, Arnaud est installé au poste central d’hébergement, à l’intersection des quatre ailes qui composent la maison d’arrêt d’Osny, dans le Val-d’Oise. Aux environs de 15 heures, il entend un cri, suivi de plusieurs autres. Ils proviennent de l’aile ouest du bâtiment A1, là où se trouve l’une des cinq unités en France censées être spécialisées dans la prise en charge des détenus « radicalisés ».

Avec son visage poupin et un « petit sourire en coin », Bilal Taghi descend l’escalier de l’unité dédiée, il vient de poignarder deux surveillants à l'aide d'un couteau fabriqué à partir d’une poignée de fenêtre, aiguisé en le frottant aux barreaux et affûté sur une paire de ciseaux. 

Taghi se dirige vers Arnaud, son couteau de fortune à la main. Écroué depuis un an pour cause de tentative de départ ratée pour la Syrie, ce diplômé d'un CAP de cuisinier (comme le rapportera L’Obs qui a révélé ici le détail de l’attentat) avait été placé dans l’unité dédiée parce qu’il fallait, se rappelle un surveillant, « des leaders positifs »

Extrait de la vidéo-surveillance de la maison d'arrêt d'Osny au moment de l'attentat de Bilal Taghi. © DR Extrait de la vidéo-surveillance de la maison d'arrêt d'Osny au moment de l'attentat de Bilal Taghi. © DR

Dans le couloir, le « leader positif » adresse des coucous à la caméra, n’oublie pas de lever le doigt au ciel (signifiant l’unicité d’Allah, symbole repris par la plupart des terroristes, des frères Kouachi à Abdelhamid Abaaoud). Il s’arrête en chemin à plusieurs reprises, pour se prosterner, toujours tourné dans la même direction. À mesure qu’il s’approche d’Arnaud, Bilal Taghi lui parle mais, du fait des vitres de séparation, le surveillant n’entend rien. Alors le jeune homme, qui s’est rendu maître d’une aile de la détention, brandit son couteau en l’air, le pose par terre, trempe son doigt dans le sang d’une de ses victimes et dessine un cœur sur le muret de la guérite où se terre Arnaud. 

Vendredi 22 novembre, la cour d’assises spéciale de Paris l’a condamné à vingt-huit années de réclusion criminelle, assorties d’une peine de sûreté des deux tiers. Mardi au premier jour de son procès, il s’était repenti : « Aujourd’hui, dans ce procès, il n’y a pas d’enjeu. Je n’espère aucune clémence. […] Ce que j’ai fait est impardonnable. »

Officiellement, cette attaque est le premier attentat revendiqué au sein de l’univers carcéral. L’idée de prendre pour cible des gardiens de prison n’est cependant pas née dans la tête de Bilal Taghi. Alors qu’ils étaient perdus dans les dossiers d’instruction de leurs auteurs et des rapports de la pénitentiaire, Mediapart a exhumé tous ces incidents, menaces en l’air, vrais projets pas encore mis en œuvre, qui ne sont pas qualifiés d’attentats mais qui rythment la vie carcérale ces dernières années et effrayent les surveillants.

Dès juillet 2012, des membres de la cellule terroriste dite de Cannes-Torcy passaient en camping-car devant la maison d’arrêt de Grasse (Alpes-Maritimes), tournant ce qui ressemblait à une vidéo de repérage. 

« C’est là, regarde !, entend-on dans le film. Voilà le gnouf [expression d’argot désignant la prison – ndlr], là où ces chiens de l’État enferment les frères. C’est montagneux, hein ? Aïe, aïe, aïe, ce n’est pas facile ici… » 

Quelques semaines plus tard, des membres du groupe préféreront s’en prendre à une épicerie casher de Sarcelles (Val-d’Oise), plus facile à attaquer. 

Fin mai 2013, la Direction interrégionale des services pénitentiaires de Lyon fait remonter un message, envoyé aux abonnés d’un forum djihadiste, appelant à s’en prendre à des gardiens de prison. Les cyberpatrouilleurs des divers services de renseignement français sont alors chargés de signaler toute nouvelle menace ciblant l’univers carcéral.

Et trois mois avant que Taghi passe à l’acte, le tueur d’un couple de policiers à leur domicile de Magnanville (Yvelines) appelait déjà à s’en prendre aux « surveillants de pénitentiaires ». « Et même s’ils s’appellent Mohamed ou Aïcha, tuez-les ! », précisait-il sur le théâtre même de son propre attentat.

Ce n’est donc pas nouveau. Le problème, c’est que le nombre de détenus incarcérés pour faits de terrorisme (TIS) et de détenus de droit commun susceptibles d’être radicalisés (DCSR) a triplé en douze ans : 79 TIS et 358 DCSR en 2007 pour 500 TIS et 850 DCSR aujourd’hui. Au fil des attaques échouées ou déjouées en France ainsi que les retours de Syrie, les djihadistes les plus velléitaires se retrouvent ensemble derrière les barreaux. Et à ceux qui n’ont pas réussi leur attentat, l’univers carcéral offre une seconde opportunité.

Sid Ahmed Ghlam est cet étudiant en électronique accusé d’avoir, en avril 2015, assassiné une automobiliste à Villejuif (Val-de-Marne) alors que l’État islamique l’avait mandaté pour une tuerie dans une église. Deux ans plus tard, depuis sa cellule au quartier d’isolement de la maison d’arrêt de Beauvais (Oise), il motive un codétenu converti pour que ce dernier attaque les surveillants, qualifiés de « chiens », d’« ennemis d’Allah » : « Ce jour-là, faudra y aller ! Tu fonceras d’abord sur le chef. L’Arabe ou le Portugais. Faudra les défoncer et leur faire très mal !!! »

Quelques semaines plus tard, Ghlam, encore lui, explique à ses compagnons d’infortune du quartier d’isolement que de s’en prendre à un surveillant est devenu « hassanate » (en arabe : comptabilisé comme une bonne action) et loue à ce titre l’action de Bilal Taghi : « Qu’Allah le facilite et le récompense ! »

Depuis le début de 2019, plusieurs agressions ont été perpétrées. Dans des enceintes pénitentiaires, l’identité de leurs auteurs fait planer le spectre d’un acte terroriste. Le 20 juin, au Havre (Seine-Maritime), un détenu ayant séjourné en Syrie frappe deux surveillants à l'aide d'un pied de table en fer et d’un morceau de miroir.

« Tu sais, surveillant, moi je peux t’égorger comme je veux… »

Le 5 mars dernier, deux surveillants de la prison de Condé-sur-Sarthe (Orne) ont été poignardés par Michaël Chiolo. Purgeant une peine de réclusion criminelle de trente ans pour la séquestration et le meurtre d’un ancien résistant décoré de la croix de guerre auquel il voulait voler 300 euros, ce détenu de droit commun radicalisé rejoint sa compagne en unité de vie familiale, un deux-pièces meublé où un détenu peut passer jusqu’à trois jours avec sa famille.

Là, le couple djihadiste frappe les gardiens à l’aide de couteaux en céramique, indétectables aux portiques de sécurité. Chiolo crie « Allahû Akbar » et explique vouloir « venger Chérif Chekatt », un ancien compagnon de détention, auteur de l’attentat à Strasbourg qui avait fait cinq morts en décembre 2018. L'intervention du RAID coûte la vie à sa compagne.

Quatre autres détenus seront par la suite mis en examen. Parmi eux, Jérémy Bailly, un membre de la cellule de Cannes-Torcy, qui purge une peine de vingt-huit ans de réclusion criminelle pour l’attaque à la grenade de l’épicerie casher de Sarcelles. Sur une sonorisation révélée par Le Parisien, on peut entendre, la veille de l’attentat, les codétenus encourager Michaël Chiolo à passer à l’acte, lui recommandant de viser « les côtes ». Exactement comme Sid Ahmed Ghlam qui motivait un converti.

Extrait de la vidéosurveillance de la maison d'arrêt d'Osny au moment de l'attentat de Bilal Taghi. © DR Extrait de la vidéosurveillance de la maison d'arrêt d'Osny au moment de l'attentat de Bilal Taghi. © DR

Cette nouvelle attaque suscite une fronde des surveillants qui se regroupent sur le parking de la prison de Condé-sur-Sarthe pour exprimer leur ras-le-bol. Durant deux semaines, ils vont bloquer l’établissement. Les détenus restent confinés 24 heures sur 24 dans leurs cellules. Les poubelles ne sont plus ramassées. L’eau est parfois coupée.

Une inspection diligentée après l’attentat de Chiolo et son épouse révèle en creux le rapport de forces qui s’est instauré entre les surveillants d’un côté et les djihadistes et les droits communs radicalisés de l’autre. Un rapport de forces qui s’est établi au détriment de ceux censés représenter l’autorité. Les gardiens n’ont pas osé fouiller la compagne de Chiolo, qui lui a apporté les armes. La chancellerie parle dans son rapport d’« une crainte diffuse et partagée » par l’ensemble des surveillants : « La question des palpations que chacun s’interdit par peur de ne pas être autorisé ou des invectives de la population pénale et des visiteurs »

Cette peur évoquée par la chancellerie, on peut la lire en toutes lettres dans un rapport d’incident concernant Bilal Taghi, établi onze jours après son propre attentat. Transféré à la maison d’arrêt d’Orléans (Loiret), le terroriste promet à deux codétenus : « Quand les frères qui sont positionnés en unité pour les radicalisés vont se réveiller, ça sera un carnage, car certains sont d’anciens militaires entraînés à tuer. » Le rapport qui consigne ces propos est signé d’une surveillante stagiaire dont le nom a été caviardé. Les surveillants témoins des faits ont eux refusé d’être entendus afin d’éviter que leur identité figure en procédure…

L’univers carcéral est par nature violent, il n’est pas rare que la contrainte de l’enfermement fasse disjoncter des détenus. Les archives de la pénitentiaire regorgent de comptes rendus de menaces diverses et variées, le plus souvent fleuries, proférées à l’encontre des gardiens de prison.

De par la nature de leurs actes passés et de leurs motivations à venir, celles qui sortent de la bouche de djihadistes les teintent d’une coloration encore plus terrifiante. Par exemple, quand un converti ayant combattu en Irak et en Syrie dans un commando d’élite de l’État islamique prévient lors de la distribution de son repas : « Tu sais, surveillant, moi je peux t’égorger comme je veux… »

Les anciens de la cellule de Cannes-Torcy ne sont pas en reste. L’un d’eux, qui en deux ans de détention comptabilise huit procédures disciplinaires, menace un jour : « Surveillant, t’es qu’un sale chien ! Je n’ai peur de personne ici. Un des ces quatre, sans trop tarder, tu vas trouver le repos éternel. » Dans un rapport, l’administration pénitentiaire notera que ce détenu adopte « un comportement régulièrement vindicatif ou provocant ».

Un autre membre de groupe met en avant son statut pour refuser une fouille à corps à l’issue d’un parloir : « Tu crois que je suis qui ? Fais pas le con avec moi ! Je ne suis pas n’importe qui ! » Passant des paroles aux actes, il repousse le surveillant, l’alarme est déclenchée, le détenu est plaqué au sol. Cette fois-là, il écopera de trois jours de mitard. Mais la menace reste, latente.

Au lendemain de l’attentat de Condé-sur-Sarthe, le rapport d’inspection a préconisé l’installation d’un tunnel à rayons X pour le sas marchandises et d’« un portail à ondes millimétriques » facilitant le contrôle des visiteurs. Cela pour remédier à l’intrusion d’armes blanches dans l’enceinte pénitentiaire.

Aujourd’hui, la situation dans l’ensemble des établissements pénitentiaires est « relativement calme », selon Wilfried Fonck, délégué syndical de l’UFAP-UNSa Justice.

« Dans les QPR [les quartiers de prise en charge de la radicalisation – ndlr], les détenus se tiennent pour l’heure tranquilles, estime le représentant du personnel. En revanche, nous avons des remontées d’informations inquiétantes dans le reste de la détention concernant une augmentation des agressions avec armes sur les surveillants. Ces agressions se banalisent. Notre syndicat a demandé à l’administration pénitentiaire d’analyser ces faits pour voir s’ils ne s’inscrivent pas dans une démarche de djihad. Nous n’avons pas eu de retour… » 

Contactée, la direction de l’administration pénitentiaire répond que « mise à part l’attaque de Condé-sur-Sarthe, il n’y a pas eu depuis une attaque en détention qualifiée de “terroriste’’ par le parquet national antiterroriste ».

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