Christiane Taubira, la ministre effacée

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Elle a été l’icône de la gauche avec le mariage pour tous. Deux ans plus tard, la garde des Sceaux a tout accepté : le virage libéral, le virage sécuritaire avec l'état d'urgence, et une réforme de la justice a minima. En janvier, c’est même elle qui portera la réforme constitutionnelle annoncée après les attentats du 13 novembre.

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Mais que fait-elle encore là ? Christiane Taubira a commencé le quinquennat de François Hollande en devenant l’icône de la gauche lors du mariage pour tous. Depuis, la ministre de la justice a dû tout accepter pour conserver son poste : le virage libéral, le virage sécuritaire et une réforme de la justice a minima. À tel point qu’elle est en passe d’incarner, à son tour, la déception d’un électorat qui croit de moins en moins au pouvoir qu’il a élu.

Les attentats du 13 novembre en sont un révélateur. Dès les premières heures, Christiane Taubira est dans le bureau de François Hollande, aux côtés de Manuel Valls et de Bernard Cazeneuve. Elle se rend avec eux au Bataclan, peu après l’assaut donné par les forces de l’ordre. Elle est là, encore, quand ils évoquent la riposte à mettre en œuvre. Mais dans les récits, elle est la ministre qui se tait (lire notre enquête ici).

La garde des Sceaux rend des hommages vibrants aux victimes, visiblement émue, et annonce de nouveaux renforts pour le parquet antiterroriste. Gardienne de la Constitution et des libertés publiques, ce n’est pas elle qui a suggéré la prolongation et la modification de la loi sur l’état d’urgence – c’est Bernard Cazeneuve. Ce n’est pas elle qui a suggéré une nouvelle loi antiterroriste – c’est Manuel Valls. Ce n’est pas elle non plus qui a convaincu le président d’une réforme constitutionnelle – c’est (encore) Bernard Cazeneuve.

Ses proches la disent opposée à une partie de ces projets, notamment la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme. En public, la garde des Sceaux se tait. Interrogée sur Europe 1, elle esquive : « C’est un engagement du président de la République. Nous avons travaillé sur nos contraintes légales, et sur nos obligations internationales. » Avant d'admettre : « La question n’est pas de savoir si j’y suis favorable. » Dans tous les cas, c’est Christiane Taubira qui, derrière le premier ministre Manuel Valls, va porter cette réforme constitutionnelle devant les parlementaires, à partir de début janvier.

Christiane Taubira sur Europe 1, le 17 novembre

On ne l’entend pas non plus sur la rafale de mesures sécuritaires et d'annonces liberticides directement empruntées à la droite (voire à l’extrême droite), comme la demande d’avis au Conseil d’État sur l’internement préventif d’individus fichés par les services de renseignement, ou sur les dégâts de l’état d’urgence. Les perquisitions administratives à haute dose et les assignations à résidence décidées sans recours à un juge sont pourtant devenues une réalité quotidienne, instaurant une zone grise du droit – cela a provoqué récemment la démission du président d’un think tank de juristes proche du PS, le club Droit, justice et sécurités (DJS). Là encore, les partisans de Christiane Taubira jurent que la place Vendôme tente, en toute discrétion, dans la confidentialité des travaux interministériels, de « mettre un peu de judiciaire là-dedans ». Mais le bilan est maigre.

Déjà, « sur la loi renseignement, elle était très mal à l’aise. Elle n’a quasiment pas mis les pieds au Sénat, elle n’est intervenue que sur la partie pénitentiaire. Les deux fois où elle était seule dans l’hémicycle, elle a lu ses notes », nous racontait l'été dernier Claude Malhuret, un des rares sénateurs LR (ex-UMP) opposé à la loi. « Taubira est sortie de son créneau au moment précis où il a été question de son administration. On ne l'avait jamais vue sinon dans les RIM [réunions interministérielles – ndlr] », confirme un ministre.

Selon plusieurs sources, la garde des Sceaux se désintéresse des questions antiterroristes. Soit parce qu’elle ne les maîtrise pas sur le bout des doigts, elle qui tient à connaître parfaitement le sujet sur lequel elle s'exprime. Soit parce qu’elle sait d’avance la bataille perdue. « Elle n’y comprend pas grand-chose, ce n'est pas sa culture et sa génération, elle n'a pas intégré ce sujet dans sa réflexion », rapportait cet été un député PS qui l’aime bien.

Cet absentéisme volontaire s’est aussi illustré lors du débat sur le protocole d’entraide judiciaire entre la France et le Maroc, conçu pour dissiper la brouille diplomatique entre les deux pays. De toute façon, le texte n’avait pas été élaboré à la chancellerie, mais au Quai d’Orsay (lire notre enquête ici).

Et que dire de la mort du jeune manifestant écologiste Rémi Fraisse à Sivens, tué par une grenade offensive lancée par un gendarme ? La ministre s'est contentée d'un tweet, et a subi sans broncher des pressions de Bernard Cazeneuve pour que ce soit le procureur d'Albi qui s'exprime et non le préfet. Cette communication décalée de Christiane Taubira sur les réseaux sociaux (notamment sur son compte Twitter), entre poésie et citations littéraires, vise-t-elle à masquer son impuissance politique ? La question se pose.

Compte Twitter de Christiane Taubira

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Mathieu Magnaudeix a contribué à cet article.

Pour cet article, nous avons interrogé de nombreuses personnes ayant travaillé aux côtés de Christiane Taubira. De par leur fonction, elles sont astreintes à l'anonymat.