«Acte VI» à Paris: six heures de manif sauvage, Eric Drouet interpellé

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Les gilets jaunes ont multiplié les diversions sur les réseaux sociaux, avant de partir depuis Montmartre en manif sauvage à travers Paris. Vers 15 heures, les forces de l’ordre ont dispersé les manifestants place de l’Hôtel-de-Ville et rue de Rivoli. L’un des porte-parole, Éric Drouet, a été interpellé près de la place de la Madeleine, puis placé en garde à vue.

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« Montmartre ! », « le parvis du Sacré-Cœur », a écrit Éric Drouet, vers 9 heures du matin, samedi, sur la page Facebook de la France en colère. En fixant ce rendez-vous complètement inattendu, le porte-parole des « gilets jaunes » a fait un joli pied de nez aux forces de l’ordre, qui avaient envoyé de gros effectifs à Versailles, l’un des lieux de rassemblements mentionnés durant la semaine, mais où personne ou presque ne s’est rendu. Présent parmi les manifestants, puis bloqué avec une centaine d’autres, rue Vignon, près de la place de la Madeleine, Éric Drouet a été ciblé puis interpellé parmi la foule, vers 14 heures.

Des CRS sont entrés dans le périmètre où se trouvaient nassés les manifestants, pour procéder à son interpellation en aspergeant son entourage de gaz lacrymogène. Le parquet de Paris a confirmé à Mediapart qu’Éric Drouet a été placé en garde à vue des chefs « d’organisation illicite d'une manifestation sur la voie publique », « port d’arme prohibé de catégorie D », et « participation à un groupement formé en vue de violences et de dégradations ». À l’heure de son interpellation, aucune violence, ni aucun affrontement, n’avait encore été constaté.

Venant de Montmartre la manifestation des gilets jaunes, rue Saint-Georges, samedi. © karl Laske Venant de Montmartre la manifestation des gilets jaunes, rue Saint-Georges, samedi. © karl Laske

La tenue des manifestations ce samedi, baptisées l’acte VI, a donné lieu à de nombreux débats préparatoires chez les gilets jaunes, parfois à livre ouvert sur leurs pages Facebook. Les avertissements et les craintes pleuvaient : « Ils vont encore bloquer les entrées [de Paris – ndlr] comme le week-end dernier, on ne pourra pas rentrer », « Faites attention qu'ils ne vous parquent pas et de ne pas tomber dans une souricière. Et surtout pas de blessés, c'est trop moche ». Des avis plus optimistes aussi fleurissaient : « Bon courage pour la route, cette nuit. Surprise, surprise… » « Y'a des blocages et des actions partout même ce soir ». « Demain, il faut les déborder ». « Il faut créer des diversions pour disperser les forces de l’ordre ».

Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner, devenu l’expert des périmètres de sécurité autour des Champs-Élysées, avait concocté, avec le préfet des Yvelines, un espace autorisé face au château de Versailles. Au petit matin, des barrages de police filtraient consciencieusement les entrées de la ville royale. Mais Versailles était « un leurre ! », se réjouissent les gilets jaunes sur les réseaux sociaux, dès la lecture du message posté par Éric Drouet.

Les forces de l’ordre sont, comme prévu, débordées. En moins d’une heure, les gilets jaunes sont suffisamment nombreux pour former des cortèges et quitter le quartier du Sacré-Cœur. La police leur barre le passage près de la place Clichy ? Peu importe, la foule rejoint la rue Lepic et se dirige vers la place Pigalle, aux cris de « Emmanuel Macron, tête de con, on vient te chercher chez toi ». Les effectifs de police finissent par suivre le cortège à distance rapprochée. Tandis que leurs camions blancs progressent lentement dans les petites rues. « J’espère que les flics vont se mettre avec nous », lâche une gilet jaune, songeuse. « Non, c’est fini, ils ont été augmentés… grâce à nous ! », lui répond son compagnon. Certaines rues sont bloquées, d’autres non. Le cortège s’émiette, puis il se reforme. Une unité de CRS charge sans raison un groupe de manifestants près de la Bourse, ce qui provoque des discussions entre gradés. « C’était pas les ordres, il fallait pas bouger », renâcle un gradé. « Si, c’était les ordres ! » peste un autre.

Quelques blessés à la suite d'une première charge des forces de l'ordre, samedi. © Karl Laske Quelques blessés à la suite d'une première charge des forces de l'ordre, samedi. © Karl Laske

Le cortège progresse vers les Halles, traverse la rue Montorgueil, où un commerçant bien informé annonce aux manifestants que « ça va taper sec ». « Faites gaffe », lance-t-il. Vers midi, les gilets jaunes traversent l’esplanade des Halles, nombreux. Certains suggèrent de « rejoindre les autres à la Madeleine ». Mais la foule continue de progresser, d’autant mieux que la police ne se montre plus. La manif sauvage va faire de multiples tours, entrer puis ressortir du Louvre, se rendre à Opéra, puis rejoindre les grands boulevards.

Les galeries Lafayette – sous l’enseigne « la fabrique des rêves » –, remplies de clients, baissent leurs rideaux de fer à son passage. Mais les gilets jaunes sont populaires. On leur sourit, ils sont salués comme des vedettes, acclamés depuis les trottoirs. Les touristes, les badauds s’approchent pour des photos ou des selfies sur fond de manif jaune fluo. Les conducteurs de cars, les automobilistes, pourtant bloqués, klaxonnent en signe de ralliement.

« Vous faites quoi ? », questionne une curieuse, avec ses courses. « On cherche Emmanuel Macron, vous l’avez pas vu ? » s’amuse un manifestant.

Forces de l'ordre le long des grands magasins, boulevard Haussmann. © karl Laske Forces de l'ordre le long des grands magasins, boulevard Haussmann. © karl Laske

Arrivés à Saint-Lazare, les manifestants prennent la direction de la Madeleine. L’approche de la zone rouge. L’Élysée n’est pas très loin. « C’est par là que ça se passe », dit un manifestant. Mais on ne passe plus. Rue de l’Arcade, des CRS bloquent le passage, puis lancent, vers 13 h 30, quelques grenades sur la foule, blessant plusieurs personnes. Il faut reculer. Non loin de là, un groupe est nassé, rue Vignon, c’est celui d’Éric Drouet. L’information circule, mais la manif reprend son cours, bon enfant. « On marche depuis 9 heures du matin, quand même », se plaint un gilet jaune, la soixantaine, avenue de l’Opéra. D’autres manifestants sortent encore du métro. Ils ont caché leurs gilets dans leurs pantalons par crainte des contrôles. Sur les gilets, certains écrivent les dates des manifestations auxquelles ils ont pris part. 

« Ceux qui ont des masques, ils passent devant, O.K. ? » lance une jeune femme à son groupe. « On va à l’abattoir quoi, O.K. ! », rétorque l'un d'eux. Certains voudraient rejoindre la rue Vignon, mais la manifestation a pris la direction de la rue de Rivoli, puis de l’Hôtel de ville. C’est là que la police va réapparaître massivement, vers 15 heures. Elle bloque les manifestants qui cherchent à traverser l’île de la Cité.

Rassemblement entre l'Hôtel de ville et Notre-Dame, samedi. © Karl Laske Rassemblement entre l'Hôtel de ville et Notre-Dame, samedi. © Karl Laske

Sur le pont d'Arcole, en face de l'Hôtel de ville, samedi. © Karl Laske Sur le pont d'Arcole, en face de l'Hôtel de ville, samedi. © Karl Laske

Des grenades lacrymogène sont tirées sur le pont d’Arcole, les manifestants refluent vers le quartier du Marais. Des effectifs de police affluent de toutes les rues, et sonnent la charge. Les gilets jaunes se dispersent, ou laissent passer la charge policière. Une voiture est renversée, quelques poubelles sont enflammées rue de Rivoli. Des camionnettes de police prennent la direction de la place de la République. Rue Saint-Antoine, les derniers manifestants décident de bloquer la place de la Bastille, un rond-point et pas n’importe lequel…

En début de soirée, plusieurs centaines de manifestants sont parvenus à rallier les Champs-Élysées, où des incidents sporadiques les ont opposés aux forces de l'ordre.

Tag, rue de Rivoli, à Paris, samedi. © Karl Laske Tag, rue de Rivoli, à Paris, samedi. © Karl Laske

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