Comment Nicolas Sarkozy a rendu possible la dérive raciste à droite

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«Cette séquence politique constitue un tournant»

Le «débat», néanmoins, n'explique pas tout. Il n'est que la partie émergée d'un schéma politique théorisé par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007 et mis en place après son élection avec, notamment, la création du ministère de l'immigration et de l'identité nationale. Sur la forme, le chef de l'État a «libéré la parole», selon l'expression du chef de file des députés UMP Jean-François Copé, en écho à son «casse-toi pauvre con» lors du Salon de l'agriculture en 2008.

«Cette séquence politique constitue un tournant. Il s'est passé quelque chose de plus grave qu'un simple dérapage. Je préfère parler de glissement de terrain: le paysage politique que nous connaissions est bouleversé. En outre, un dérapage est d'ordinaire involontaire. Or, il n'y a rien aujourd'hui d'accidentel: c'est une politique réfléchie, délibérée. C'est bien pourquoi ceux qui la mettent en place, du président au ministre de l'immigration, ne “dérapent” pas. En revanche, ils imposent une logique», indique Éric Fassin.

«Les termes du débat, poursuit-il, ont été posés par Nicolas Sarkozy. En créant un ministère de l'immigration et de l'identité nationale, il a inscrit dans les institutions françaises la distinction entre “eux” et “nous”. Ce faisant, il a produit des catégories autorisant les dérives racistes. Ainsi, dans sa tribune au Monde du 8 décembre, il parle de l'islam comme d'une religion étrangère à la France. Son discours du 12 novembre devant le mur des fusillés de La Chapelle-en-Vercors est tout aussi symptomatique de ce double jeu. “Pas un libre-penseur, pas un franc-maçon, pas un athée qui ne se sente au fond de lui l'héritier de la chrétienté”, déclare-t-il, omettant de citer les juifs et les musulmans, au nom de la laïcité. Par ailleurs, tout en se servant de la Résistance comme caution de l'identité nationale, il s'autorise un clin d'œil à Vichy lorsqu'il affirme: “J'ai supprimé les droits de succession parce que je crois au travail et parce que je crois à la famille.” De même, on se souvient que c'est à Vichy que Brice Hortefeux avait choisi d'organiser un sommet européen sur les questions d'intégration.»

Pap Ndiaye aussi récuse le terme de «dérapage»: «Cet ensemble de propos constitue une pensée politique qui fait système. Le “débat” sur l'identité nationale a singulièrement élargi la sphère de ce qu'il est possible de dire en laissant la place à des propos considérés comme inadmissibles il y a quelques années. Une partie de la droite tient ainsi le langage qui était jusqu'ici réservé à l'extrême droite. Dans la période post-coloniale, c'est la première fois que le discours d'État trace aussi nettement des frontières entre “eux” et “nous”. Dans une histoire plus ample, cette distinction remonte à la période coloniale qui opposait les citoyens aux sujets de l'empire. En créant un ministère de l'immigration et de l'identité nationale, Nicolas Sarkozy a durci la dimension identitaire et nationaliste de la droite française. En cela, il rompt avec le chiraco-villepinisme des années précédentes. Sa politique n'est pas contradictoire avec la promotion de figures de la diversité, comme Rama Yade, Fadela Amara ou Rachida Dati. Au contraire, la logique du “eux” et du “nous” admet volontiers des “transfuges”, récompensés pour leur mérite, leur fidélité, leur obéissance.»

La nomination, par Nicolas Sarkozy, de Jeannette Bougrab, maître de requêtes au conseil d'État, à la tête de la Halde, mardi 23 mars, pourrait s'inscrire dans ce cadre.

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