Comment Nicolas Sarkozy a rendu possible la dérive raciste à droite

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Des préjugés fabriqués par les élites tout au long du XXe siècle

De Brice Hortefeux à Gérard Longuet, l'une des spécificités de ces déclarations est qu'elles ont été prononcées par des «experts» de l'espace public, supposés en maîtriser les règles et les pratiques. Elles ne sont d'ailleurs ni l'apanage de la droite, comme l'ont montré les propos de Georges Frêche, le président de gauche de la région Languedoc-Roussillon, sur la «tronche pas catholique» de Laurent Fabius, ni des hommes politiques, comme certains éditorialistes, tel Eric Zemmour, en ont récemment fait la démonstration.

Au cours des derniers mois, les élites ont ainsi largement participé à légitimer des préjugés qu'elles estimaient réservés aux classes populaires. Préjugés, comme le rappelle l'historien Gérard Noiriel, qu'elles ont contribué à fabriquer tout au long du XXe siècle. Dans son ouvrage, Racisme: la responsabilité des élites (Textuel, 2007), il raconte comment les pôles politique, médiatique et savant ont tour à tour construit des stéréotypes sur l'immigration, puisque, comme il l'écrit, «c'est là que s'élaborent les principaux contenus de pensée qui nourriront des convictions ou des comportements “racistes”».

S'il se dit «convaincu que le discours actuel sur l'“identité nationale” n'est plus le même que celui que les politiciens tenaient dans les années 1930 ou 1950», Gérard Noiriel estime néanmoins que «Nicolas Sarkozy a porté au paroxysme la rhétorique inventée par Jean-Marie Le Pen», consistant «à légitimer des raisonnements qui étaient autrefois considérés comme indignes de la démocratie au nom des évidences du sens commun».

«L'association des termes “immigration” et “identité nationale”, rappelle-t-il, a été mise en circulation au début des années 1980 par le Front national. Nicolas Sarkozy l'a réactivée pendant la campagne de la présidentielle pour récupérer les voix de ce parti.» Or, poursuit-il, depuis la fin du XIXe siècle «les propos sur l'“identité nationale” ont toujours accompagné les discours négatifs sur les immigrés». En cela, la création du ministère de l'immigration et de l'identité nationale a constitué, selon lui, une «rupture par rapport au consensus républicain antérieur».

Au regard des événements récents, la démission, en mai 2007, de huit historiens des instances officielles de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) -dont Gérard Noiriel- apparaît prémonitoire. Rappelons leur argumentaire: «Les mots sont pour le politique des symboles et des armes. Or il n'est pas dans le rôle d'un État démocratique de définir l'identité. Associer “immigration” et “identité nationale” dans un ministère n'a jamais eu de précédent dans notre République (...).Ce rapprochement s'inscrit dans la trame d'un discours stigmatisant l'immigration et dans la tradition d'un nationalisme fondé sur la méfiance et l'hostilité aux étrangers, dans les moments de crise.»

Tout se passe comme si, trois ans plus tard, l'habillage républicain de cette politique (au nom de la laïcité, de l'égalité homme-femme, de la lutte contre le communautarisme, etc.) ne trompait plus personne, y compris dans la majorité. Pourtant, les chercheurs exigeant la suppression du ministère controversé n'ont toujours pas obtenu gain de cause.

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