Cinq livres à lire pour la gauche (2/5). Déconstruire la dette

Si la gauche parvient au pouvoir le 6 mai, elle sera jugée sur sa capacité à mettre fin aux politiques nauséabondes et inégalitaires de l’ère Sarkozy. Mais ses succès ou ses échecs seront liés à sa capacité à penser et dépasser les clivages qui la guettent. Interpellation autour de cinq livres récents. Deuxième épisode : Déconstruire la dette.

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Dans le métro parisien, une affiche pour un centre de formation intensive à la langue anglaise interpelle les différents candidats par leurs prénoms avec cette question : « Dans un mois, rendez-vous avec Barack, êtes-vous prêts ? » Si « François » l’emporte le 6 mai, et se juge suffisamment fluent pour une entrevue avec le président américain, il pourrait aussi être judicieux qu’il en profite pour lire un ouvrage non encore traduit en français, intitulé Debt : The First 5000 Years, paru chez Melville house. Le dernier ouvrage de l’anthropologue David Graeber, basé à Londres, et par ailleurs très actif dans le mouvement Occupy des deux côtés de l’Atlantique, propose en effet une nouvelle approche de cette dette qui terrorise la droite et tétanise la gauche.

D’autres anthropologues avant lui, tel Marshall Sahlins, avaient déjà montré comment la dette participait non seulement d’une relation économique, mais aussi d’un rapport de pouvoir. A quel moment une dette devient illégitime ? Qui doit à qui ? Jusqu’où s’impose l’obligation de payer ses dettes ? L’impératif du remboursement est-il d’abord le fruit d’une loi morale, d’une nécessité économique ou d’une contrainte politique ? Ces questions, reprises à la racine par David Graeber, résonnent de manière d’autant plus sensible dans un contexte où la dette des Etats devient le prétexte à une austérité brutale en forme de punition collective.

Le comportement d’une gauche revenue aux commandes face à la dette sera très probablement une de ses premières épreuves concrètes, et un motif possible de déchirement. François Hollande, s’il est élu, choisira-t-il d’être en priorité comptable devant les marchés financiers ou devant le peuple qui l’aura porté dans les urnes ? Fera-t-il le choix des privatisations bradées, de la contraction des salaires et des retraites, ou de la restriction des services publics pour diminuer la dette publique ? Ou osera-t-il une révolution, à la fois économique et idéologique, en imposant un moratoire des remboursements et un audit de la dette pour la réduire ? « Un audit de la dette serait bien sûr possible, juge André Orléan, économiste et directeur de recherche au CNRS. Des gens vont y être opposés, c’est sûr, mais la dette, cela a toujours été des conflits entre les créanciers et les débiteurs. Les souverains ont sans cesse réduit leur dette à travers l’histoire. La dette moderne des marchés financiers peut aussi être renégociée. »

La question est loin d’être abstraite, alors qu’en Grèce la situation sanitaire et sociale se dégrade au rythme des gages donnés aux créanciers du pays… « L’audit obligerait aussi à un salutaire processus de dévoilement, estime Cédric Durand, maître de conférences à Paris-13. Comme les titres de la dette sont échangeables en permanence, l’audit permettrait de savoir qui les détient. Il me semble donc préférable à une annulation simple et unilatérale, parce que la dette est aussi détenue par des salariés, via des fonds d’épargne ou de retraite, ou des banques centrales africaines... Savoir qui détient la dette permettrait de définir des critères pour décider de ne pas en rembourser une partie, par exemple pas au-delà d’un montant maximum…»

La perspective d’un audit de la dette est absente du programme du PS, soutenue par quelques membres d’EELV sans être mise en avant, et présente dans la campagne du Front de gauche, qui reste toutefois peu disert sur les modalités d’une opération complexe à la fois économiquement et politiquement. Quant à l’association ATTAC, elle a lancé à l’automne un “Appel pour un audit citoyen de la dette publique”, signé par plusieurs syndicats, associations ou partis politiques.

« Je pense que c’est un horizon mouvant, juge Cédric Durand. Au départ, le Front de gauche ne parlait que de la nécessité pour la BCE d’acheter de la dette publique, mais pas d’audit, ni d’annulation, or c’est une question qui est aujourd’hui portée. On entend désormais quelques rares voix au PS dire que la banque centrale doit acheter de la dette publique. Ce n’est pas une solution à long terme, mais cela casserait momentanément le rapport de force avec les marchés financiers, or la dette est un rapport de force entre, d’un côté, les sociétés dans leur ensemble et, de l’autre, le capital financier et ses exigences de valorisation. » La reconsidération de la dette deviendra-t-elle bientôt une question centrale, de même que l’armature idéologique du néolibéralisme s’est d’abord développée dans des petits cercles avant de devenir hégémonique à la fin des années 1970 ? « Cela prendra peut-être du temps, poursuit Cédric Durand, mais cela peut aussi s’accélérer rapidement à la faveur d’une évolution catastrophique de la crise européenne. »

Impératif moral ou économique ?

La gauche qui vient aurait donc intérêt à se familiariser rapidement avec l’idée d’évaluer les différentes strates de la dette publique d’un pays pour séparer les dettes qui paraissent légitimes de celles qui ne le seraient pas. Le précédent invoqué est celui de l’Equateur (voir l’article de Ludovic Lamant à ce sujet), où, en juillet 2007, une commission regroupant des représentants du ministère des finances, de la Cour de justice et des associations équatoriennes, latino-américaines ou européennes avait conclu à « l’illégitimité » d’une large partie de la dette souveraine. Un an et demi après la réunion de cette commission, en décembre 2008, le président Rafael Correa suspendait le paiement de près de 40 % de sa dette internationale. Les cris d’orfraie et les menaces lancées alors par les banques américaines n’ont pas empêché le pays de retrouver rapidement un accès aux marchés et un taux de croissance enviable.

A l’échelle mondiale, plusieurs ONG, comme le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, militent pour distinguer, au sein des différentes couches constituant les dettes souveraines, les tranches de dettes « illégales » (dont le contrat est contraire au droit international), « odieuses » (contractées par un gouvernement despotique, à l'encontre de l'intérêt des populations, comme par exemple celles contractées sous la dictature des Colonels en Grèce, dont plusieurs organisations demandent l’annulation, comme le relate le documentaire Debtocracy) ou encore « illégitimes » (par exemple lorsqu'elles sont creusées pour voler au secours des banques privées...).

Pour la France, une telle opération serait délicate. Les dettes « illégitimes » sont-elles si nombreuses ? « La comparaison avec l’Equateur ne fonctionne pas parfaitement, juge Cédric Durand. Si on regarde du côté des dépenses, on peut toujours contester que la dette finance la dissuasion nucléaire, par exemple, mais il n’y a pas eu de dictature en France et on n’est pas dans la même configuration scandaleuse que pour d’autres pays. Par contre, on peut légitimement se demander à quoi a servi cette dette ? Elle a servi d’une part à ne pas prélever d’impôts, et elle correspond donc aux impôts que les riches et les entreprises n’ont pas payés. Et elle est aussi le résultat de la crise. En France, elle est passée d’environ 63,7 % du PIB fin 2007 à 86,2 % en juin 2011. En Irlande, elle a bondi de 50 points du PIB ! Dans la plupart des pays occidentaux, l’explosion de la dette correspond soit au sauvetage des banques, soit à l’argent emprunté par l’Etat pour compenser la baisse des recettes publiques du fait de la contraction de l’économie. On peut donc juger cette dette illégitime au sens où c’est une dette des riches. »

La constitution d’une commission d’audit suffisamment légitime pour proposer au Parlement un non-remboursement d’une partie de la dette souveraine ne serait pas, pour autant, aisée. Et une telle décision ne se paierait-elle pas immédiatement d’un renchérissement de l’accès au crédit, et donc d’une accentuation de cette même dette, voire d’un risque de récession brutale ? La possibilité existe, mais elle est contrebalancée par les risques politiques et sociaux, comme par la dimension morale de la dette, qui se trouve au cœur de l’argumentation de David Graber, mais pas seulement. Ainsi, Jack Boorman, conseiller du directeur du FMI, pouvait expliquer dès 2003, dans un texte encore présent sur le site de l’institution, qu’un « gouvernement peut, en un sens, toujours taxer plus et dépenser moins pour rendre des ressources disponibles pour le service de la dette. Mais où se situe l’équilibre ? Trop de taxation peut s’avérer économiquement inefficace et contre-productif. Et la réduction des dépenses peut couper dans les services de base, que beaucoup jugent moralement préférables au remboursement de la dette ».

Pardonner la dette

Si la gauche revenue au pouvoir ne veut pas se diviser immédiatement sur les effets d’une politique d’austérité destinée avant tout à rassurer les marchés financiers, elle doit percevoir la dimension morale, et non seulement économique, de la dette. L’ouvrage de David Graeber lui fournit alors un arsenal politique et historique précieux. « Pourquoi est-il si évident qu’il faille payer ses dettes ? », s’interroge l’anthropologue en s’étonnant que l’obligation de rembourser à tout prix soit devenue l’alpha et l’oméga de la morale publique et privée. « C’est vrai qu’un discours sur le caractère absolu de la dette est devenu dominant, avec par exemple l’idée de règle d’or, lui fait écho André Orléan. On naturalise une contrainte, on en fait quelque chose de presque religieux. »

L’anthropologue rappelle pourtant que l’histoire est jalonnée de dettes, parfois iniques, comme les sommes demandées par les nations colonisatrices aux pays conquis, ou ce qui s’est passé à Haïti, après la révolte des esclaves et la défaite des armées napoléoniennes. La France décréta alors que « la nouvelle république lui devait 150 millions de francs en réparation pour les plantations expropriées et les frais des opérations militaires. Toutes les autres nations, y compris les Etats-Unis, se mirent d’accord pour imposer un embargo au pays jusqu’à ce que la somme due soit payée. La somme était intentionnellement impossible à rembourser (l’équivalent de 18 milliards de dollars) et cette politique a fait en sorte que le nom d’Haïti rime, depuis, avec dette, pauvreté et misère humaine». Mais David Graeber montre aussi que, même lorsqu’on les juge légitimes, les dettes peuvent encore s’avérer dangereuses pour l’équilibre du monde et des sociétés. Il rappelle ainsi comment les réparations imposées à l’Allemagne après le traité de Versailles ont contribué à la crise économique de ce pays et nourri le mouvement national-socialiste.

Toutefois, la puissance du livre réside surtout dans sa description des contre-feux utilisés, à travers l’histoire, pour éviter les dégâts d’un endettement trop massif des populations. Ainsi, en Mésopotamie, lorsque les hommes souffraient trop violemment d’avoir mis en gage leurs troupeaux ou leurs champs, voire quand ils avaient donné leurs enfants pour devenir des « esclaves de la dette », pour éviter la rupture sociale, on déclarait un « effacement des tablettes » sur lesquelles les engagements financiers étaient notés. Les jubilés bibliques, tous les 50 ans, proclamaient la libération des endettements pesant sur les hommes et les terres et ouvraient aussi un temps neuf passant par une table rase. Quant aux lois contre l’usure médiévale, à la fois dans la chrétienté et dans le monde musulman, elles participaient de ce même souci d’éviter ce dont les anciens avaient le plus peur : une population de débiteurs au bord du gouffre.

Transposant cette réalité sociale à notre monde contemporain, « où le sens de la moralité et de la justice est réduit au vocabulaire d’un accord commercial », l’anthropologue explore les résultats catastrophiques d’une politique qui sacralise la dette et protège les créanciers en expliquant qu’un débiteur de doit jamais faire défaut, quitte à rendre gorge. Pour David Graeber, il est urgent de penser le pardon de la dette, l’effacement de tout ou partie des créances. « Il me semble que nous n’avons que trop tardé pour réaliser une sorte de jubilé biblique, qui concernerait aussi bien la dette internationale que la dette des consommateurs. Cela serait salutaire non seulement parce que cela soulagerait tant de souffrances humaines, mais aussi parce que ce serait une manière de nous rappeler que (…) payer sa dette n’est pas l’essence même de la moralité, que tout cela procède d’arrangements humains et que, si la démocratie signifie quelque chose, c’est la possibilité de se mettre d’accord pour organiser les choses de manière différente si nécessaire. »

« Comment rembourser une dette exorbitante ? »

« On peut, et on doit, avoir un point de vue critique par rapport à la manière de gérer la dette publique, mais je ne vois pas l’intérêt d’un mot d’ordre général sur le mode “libérez-nous de toutes les dettes”, tempère André Orléan. La vie est faite de dettes, et heureusement que nous les respectons, parce que nous sommes dans un monde de réciprocité et que les dettes en font partie. » Soucieux de montrer la violence qui se niche à la racine de la relation d’endettement pour mieux en justifier un possible effacement, David Graeber survole sans doute trop rapidement les thèses déployées par André Orléan et Michel Aglietta. Les deux économistes ont en effet montré l’ambivalence de la relation d’endettement qui se situe, comme la monnaie, « entre violence et confiance », entre engagement mutuel et domination de l’un sur l’autre. A condition toutefois de ne pas dépasser le point de rupture…

Le livre de David Graeber offre à la gauche qui vient une possibilité, théorique comme morale, de choisir un autre chemin qu’une politique de discipline destinée à satisfaire les marchés, ou la faillite annoncée par une droite qui a largement contribué au creusement du déficit. En montrant à quel point la dette structure un rapport politique, il présente une alternative à un réalisme de gauche, y compris keynésien. « Les économistes keynésiens soulignent à juste titre que la France, depuis le début des années 1980, reçoit davantage des marchés financiers qu’elle n’en rembourse, juge Cédric Durand. Mais cela peut se retourner. L'Italie par exemple est aujourd'hui en excédent primaire brut, ce qui signifie qu’elle rembourse chaque mois plus d’argent aux marchés financiers qu’elle ne leur emprunte. Par ailleurs, les keynésiens se situent dans une perspective de relance de la croissance, ce n'est qu'à cette condition – ou à celle d'une forte inflation – que la dette publique peut être remboursée sans écraser d'impôts la population ou la priver massivement des services publics. Or, si l’on se situe dans une perspective de transition socio-écologique où la croissance sans fin du PIB n'est plus un horizon indépassable, il convient d'ajuster les recettes aux niveaux des besoins, mais aussi de ne pas s'alourdir du fardeau de la dette passée. »

Entre ceux qui voudraient pardonner toutes les dettes et les partisans d’une stricte continuation des impératifs comptables aux dépens des politiques sociales, les clivages de la gauche de demain sont déjà sensibles. Dans un texte publié sur le blog de l’économiste Paul Jorion, Cédric Mas pose brutalement la question : « Comment rembourser une dette exorbitante ? » Il envisage, à travers l’histoire, trois solutions, qui ne sont d’ailleurs pas complètement incompatibles entre elles. Faire défaut. Rembourser en monnaie de singe. Rembourser à tout prix. Et rappelle que ce dernier choix, fait par le Bas Empire romain par des empereurs asphyxiés financièrement, s’est traduit par « une dégradation importante des droits des affranchis, et surtout des petits fermiers ou artisans romains, souvent descendants de la plèbe ou d’anciens légionnaires, qui (furent) écrasés d’impôts. Ils vont progressivement et par divers mécanismes basculer dans le colonat, un statut de contrainte qui est l’ancêtre du servage du Moyen Âge ».

Alors que nous avons peut-être basculé dans l’ère de « l’homme endetté », pour reprendre les termes du philosophe Maurizio Lazzarato, une gauche revenue au pouvoir devrait méditer cette remarque de David Graeber : « Depuis 5000 ans, avec une régularité remarquable, les insurrections populaires ont commencé de la même façon – avec la destruction des registres de dette : tablettes, papyrus, livres de comptes, quelles qu’aient été leurs formes. »

Joseph Confavreux

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