Nous sommes tous des Grecs

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Notre dette grecque, la vraie démocratie

Manquant à la plus élémentaire solidarité internationale et refusant de suivre l'exemple du Front de gauche, le Parti socialiste ne s’est pas donné la peine de recevoir Alexis Tsipras, le leader de Syriza, cette coalition de la gauche radicale grecque, en visite à Paris en début de semaine. Pourquoi ? Parce que, membre de l’Internationale socialiste, le PS aurait ainsi déplu à son parti frère, le Pasok ? Mais l’échec de ce dernier n’est-il pas flagrant et, surtout, depuis quand l’appartenance à l’IS, qui accueillit sans trop de scrupules les partis des ex-dictateurs tunisien et égyptien, Ben Ali et Moubarak, exclut-elle d’autres rencontres et discussions, dans le nécessaire pluralisme des gauches en mutation ?

Si l’on pose cette question, c’est parce que cette attitude est mauvais signe, tout comme l’appel indistinct lancé aux Grecs par le ministre des affaires étrangères du nouveau gouvernement de gauche à « ne pas se prononcer pour des formations qui, de fait, les feraient sortir de l’euro » (lire ici). Faut-il comprendre que le nouveau pouvoir français appelle le peuple grec à voter pour les deux partis qui l’ont conduit dans l’ornière, Nouvelle démocratie pour la droite, le Pasok pour la gauche, partis dont, de plus, les corruptions sont notoires ? Et qu’il tient pour quantité négligeable les convictions européennes déclarées de Syriza parce que son programme n’est pas compatible avec les exigences actuelles de l’UE, celles imposées par le couple « Merkozy » que les socialistes ont dit vouloir combattre durant la campagne électorale ?

Pourtant, même l’ancienne gauche du Parti socialiste, celle qui se retrouve aujourd’hui au gouvernement avec Benoît Hamon, sans parler de l’inclassable Arnaud Montebourg dont la campagne fut la surprise des primaires socialistes et dont la plume est ensuite devenue celle de François Hollande, ne sont pas en terrain inconnu face au programme de Syriza (découvrir ici une version française). Il suffit de le lire attentivement pour y retrouver des propositions plus réformistes que révolutionnaires, inspirées de ce réformisme radical qui fut, au début du XXe siècle, l’honneur de la social-démocratie. Nous ne voulons pas croire que, déjà, les mots n’aient plus le même sens, une fois au pouvoir…

Car comment ignorer cette force nouvelle, ses audaces et ses innovations, alors que le laboratoire grec nous montre déjà de quels monstres peut accoucher la crise grecque ? N’est-ce pas un parti explicitement néo-nazi, l'Aube dorée, qui a aussi surgi à Athènes ? Et il faudrait persévérer dans les mêmes erreurs dont les déchets nourrissent ce fumier politique ? Ignorer les formations qui inventent des réponses inédites, mieux à même de répondre aux attentes populaires dévoyées par le racisme et la xénophobie? Alors même que, partout ailleurs dans ce qui fut le monde occidental, de la France (avec la droite extrême née du sarkozysme) aux Etats-Unis (lire ici l'Américain Paul Krugman qui souligne la droitisation extrême des républicains), la crise nourrit de nouvelles forces réactionnaires, profondément anti-démocratiques, ayant la liberté en défiance, l’égalité en horreur et la fraternité en haine ?

« Je veux secouer les gens, et je veux faire comprendre que l’homme n’est pas, de droit divin, un être démocratique. Que la démocratie a été une création, une conquête de l’histoire, qu’elle est constamment en danger et que, d’ailleurs, elle est en train de ficher le camp. » L’homme qui parlait ainsi fut grec avant de devenir français, puis de se muer en passeur de la démocratie grecque, de sa promesse et de son exigence, en France même. De livres en séminaires, Cornelius Castoriadis (1922-1997) n’a cessé de sonner le tocsin de la catastrophe possible, en nous enjoignant de prendre soin de notre « dette grecque », la vraie démocratie, une démocratie des citoyens, offerte à tous, sans oligarques ni privilégiés. Au mitan du XXe siècle, face aux totalitarismes, il avait fondé avec Claude Lefort le mouvement Socialisme ou Barbarie, laboratoire d’une rénovation intellectuelle de la gauche. Et il n’a cessé de poursuivre dans cette veine : démocratie ou barbarie, démocratie véritable ou barbarie nouvelle… (on l'écoutera ici avec plaisir décrire ce que serait une vraie démocratie).

Préfaçant Ce que fait la Grèce, l’un de ses recueils posthumes, l’historien et helléniste Pierre Vidal-Naquet rappelait que la cité n’est pas une île, autrement dit que l’idéal démocratique est une interdépendance, de peuples à peuples, de nations à nations, avec par conséquent une obligation de solidarité. Et c’est alors qu’en hommage à la Grèce de Castoriadis, à son espérance mêlée d'inquiétude, il cite un texte anglais célèbre, celui-là même qui donna à Hemingway le titre de son roman sur la guerre d’Espagne, Pour qui sonne le glas.

C’est la fameuse méditation du prédicateur John Donne (1572-1631), symbole de l’humanisme renaissant : « Personne n'est une île, entière en elle-même ; tout homme est un morceau de continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l'Europe en est amoindrie, tout autant que s'il s'agissait d'un promontoire, ou que s'il s'agissait du manoir d'un de tes amis ou le tien propre : la mort de chaque être humain me diminue, parce que je fais partie de l'humanité, et donc, n'envoie jamais demander pour qui sonne le glas; il sonne pour toi. »

En Europe, le glas ne sonne pas pour les Grecs. Il sonne pour nous.

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Vendredi 25 mai 2012, soit deux jours après la mise en ligne de cet article, des déclarations de Christine Largarde, au nom du Fonds monétaire international (FMI), en ont justifié, s'il en était besoin, le propos. Dans un entretien au quotidien britannique The Guardian, l'ancienne ministre de l'économie du gouvernement Fillon s'est lancée dans une charge d'une virulence inouïe contre le peuple grec. Laissant tomber toute précaution diplomatique, la patronne du FMI a laissé exploser cette morgue sociale des puissants qui disent toujours à leurs pauvres qu'il y a, dans le monde, bien plus pauvres qu'eux et qu'ils doivent, en conséquence, endurer leur sort sans se plaindre.

Mme Lagarde n'a donc pas hésité à expliquer qu'elle avait bien plus de compassion pour « ces petits enfants d'une école d'un petit village du Niger qui n'ont que deux heures de cours par jour, qui partagent une chaise pour trois et qui cherchent passionnément à avoir accès à l'éducation »« Je pense à eux en permanence, parce que je pense qu'ils ont davantage besoin d'aide que la population d'Athènes », a-t-elle insisté, ne cessant de répéter dans cette interview que les Grecs n'avaient qu'à payer leurs dettes, sans discuter ni protester. Le titre de l'article du Guardian en résume bien le propos sans appel : It's payback time: don't expect sympathy, autrement dit : « C'est le moment de rembourser : n'espérez pas de sympathie ». De fait, quand le Guardian lui demande si elle veut dire que « les Grecs et d'autres en Europe ont eu du bon temps et que c'est maintenant le temps de rembourser », Christine Lagarde répond, sans hésiter : « That's right » !

Pour mémoire, on rappellera que Christine Lagarde, en tant que ministre de l'économie à l'époque des faits, est potentiellement concernée par l'instruction auprès de la Cour de justice de la République de l'affaire Tapie (ici tous nos articles sur cette affaire révélée par Mediapart). Dans ce dossier, il s'agit du bon temps que peut s'offrir désormais Bernard Tapie aux frais de la République, fabuleusement enrichi grâce à un arbitrage privé imposé en 2007 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L'inverse en somme de ce remboursement que Mme Lagarde exige des Grecs avec tant de mépris.