Voyage, achat d'une télé…: un député proche de Macron abusait de son indemnité

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Mediapart révèle que le député Alain Tourret, soutien d'Emmanuel Macron, a utilisé son indemnité IRFM, censée couvrir des frais de mandat, à des fins beaucoup plus personnelles. À la suite de nos questions, l'élu nous a fait savoir qu'il remboursait d'ores et déjà plus de 16 000 euros.

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Comme des millions de Français, il arrive au député Alain Tourret de passer chez Darty. Le 1er avril 2013, il a même laissé 4 974 euros à la caisse. Mais à l’inverse de millions de Français, Alain Tourret n’a pas déboursé, ce jour-là, un centime de sa poche. Car cet élu du Calvados a tout réglé avec son IRFM, cette fameuse indemnité de 5 300 euros net par mois que les parlementaires touchent en plus de leur « salaire » pour couvrir des frais exclusivement liés à leur mandat.

D’après nos informations, cet élu proche d’Emmanuel Macron, investi par La République en marche (REM) aux législatives de juin prochain, a abusé de cette enveloppe de fonds publics à plusieurs reprises ces dernières années, non seulement pour acheter sa télévision mais aussi des tickets de cinéma, des parties de golf, ou encore lors de vacances au Club Med au Sénégal.

Alain Tourret, député issu du Parti radical de gauche et candidat pour La République en marche dans le Calvados Alain Tourret, député issu du Parti radical de gauche et candidat pour La République en marche dans le Calvados

À la suite de nos découvertes et de nos questions, le député du Calvados s’est retourné en catastrophe, le 15 ou 16 mai dernier, vers le déontologue de l’Assemblée nationale pour prendre conseil et lui soumettre certaines dépenses litigieuses. Admettant plusieurs « erreurs d’imputation », Alain Tourret nous a fait savoir le 19 mai qu’il venait de rembourser plus de 16 000 euros, sans doute pour essayer d'éteindre l'incendie. Entamée sous contrainte journalistique, cette démarche tardive pourrait toutefois ne pas suffire. Alors que Mediapart a pu éplucher seulement onze mois de dépenses sur cinq années de législature (2012-2017), un examen élargi de son compte IRFM par les autorités semble désormais indispensable.

Ces informations, nous ne les avons pas volées mais tirées des Macron Leaks. Ancien radical de gauche (PRG), rallié à Emmanuel Macron dès 2016, Alain Tourret fait en effet partie des cinq victimes de ce « hacking », qui ont vu leurs boîtes mails déversées en vrac sur Internet à deux jours du second tour – l’élu a depuis déposé plainte. C'est là que Mediapart a déniché onze mois de relevés bancaires relatifs à son compte IRFM, répartis sur les années 2013, 2014 et 2016.

Censées rester confidentielles, ces pièces viennent démontrer, une fois de plus, l’urgence d’instaurer un contrôle sur cette indemnité représentant 66 millions d’euros de fonds publics par an, et régulièrement détournée à des fins privées – rappelons que les députés se contentent d’attester « sur l’honneur » qu’ils respectent les règles d’utilisation et que l’Assemblée fait confiance à ses troupes pour reverser, en toute spontanéité, le « surplus » d’IRFM non consommé en fin de législature.

Les « faux pas » d’Alain Tourret sont d’autant plus fâcheux que cet avocat de métier, qui a continué d’exercer jusqu’en 2013 au moins (avec 13 000 euros d’honoraires), a conseillé Emmanuel Macron sur la moralisation de la vie publique. Dans une note secrète de mars 2017 destinée au candidat, il a lui-même recommandé que les parlementaires soient contraints, à l’avenir, de fournir une « présentation annuelle » de leur compte IRFM à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), déjà chargée de contrôler le patrimoine des élus.

En l’occurrence, que trouve-t-on dans ses archives ? Laissons de côté les retraits d’espèces (jusqu’à 2 600 euros tout de même en mai 2013), les frais d’autoroute, notes de bar et charcuteries, les repas parfois réglés dans des restaurants gastronomiques, les emplettes au magasin Printemps, etc. : l’exercice du mandat parlementaire exige de s’habiller, se déplacer, inviter. Sur le relevé de juin 2014, on s’arrête tout de même sur 400 euros de dépenses chez Hermès, boutique de luxe parisienne… « Des cravates ! », tranche Alain Tourret. Questionné sur ce sujet, le déontologue de l’Assemblée semble avoir confirmé la régularité de ces achats dans sa réponse au député (qu’Alain Tourret a refusé de nous transmettre). Quant aux vins commandés sur Internet, « c’était pour recevoir dans le cadre de mon activité parlementaire ! », balaye ce dernier.

Mais le financement de la télé, lui, s’avère indéfendable, de même que l’achat d’un fauteuil personnel. On bute également sur des places de cinéma à « l’UGC Mondeville », près de chez lui, à 19,20 euros la soirée. « Il s’agit de personnes que j’ai invitées comme parlementaire », se défend Alain Tourret. Des tête-à-tête ? « Je ne vais pas vous dire le film, je ne m’en rappelle pas ! », s’agace-t-il.

Des parties de golf sautent par ailleurs aux yeux : « 69 euros » par-ci, « 81 euros » par-là. « J’ai des golfs dans ma circonscription, je me bagarre pour eux, j’ai réussi à les sauver, réplique l’élu du Calvados, qui joue en été comme en hiver. À partir de là, qu’il y ait des liens qui se fassent entre le parlementaire et les responsables du golf… » Interrogé sur la prise en charge de ces activités, le déontologue de l’Assemblée n’en conteste pas le principe. Mais notons que le green préféré du député, le « Golf Omaha Beach », se trouve en fait dans la circonscription de sa voisine, l’écologiste Isabelle Attard. Surtout, son IRFM a servi plusieurs fois au « Golf des Abers » près de Brest, au « Golf de Buc » dans les Yvelines, ou bien en Provence pendant les vacances parlementaires. « Pour la Provence, c’est une erreur d’imputation », admet l’élu.

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Au terme de plus de deux heures d'entretien filmées, Emmanuel Macron quittait les locaux de Mediapart, vendredi 5 mai vers 23 heures, quand les réseaux sociaux se sont mis à bruire : les Macron Leaks, soit le hacking et la diffusion de milliers de mails de l'équipe de campagne d'En Marche!, étaient publiés sur un site de partage, avant d'être abondamment relayés par l'extrême droite américaine, les réseaux trumpistes puis, en France, par le Front national. Le tout en un temps record.

Mediapart a, dès le début, pris le parti de tenir tous les bouts de cette histoire. C'est-à-dire d'une part dénoncer, comme l'a fait notre journaliste Yann Philippin dans Libération et sur le plateau de MediapartLive, une pure opération de déstabilisation électorale. En publiant dans la nature à deux jours du second tour de l'élection présidentielle un très gros volume de données brutes, non vérifiées et dont la source est totalement inconnue, la méthode employée par les initiateurs des Macron Leaks était en effet déloyale, pour ne pas dire sale. Le but était de créer le chaos.

Mediapart a d'abord enquêté sur les origines de cette boule puante et, notamment, sur l'émergence d'une piste russe – voir nos articles ici, ici et .

Pour autant, les Macron Leaks sont susceptibles de contenir des informations d'intérêt public, devenant ainsi un matériau journalistique à part entière, à la condition impérieuse que les documents soient authentifiés de manière indépendante et que les faits découverts soient confrontés loyalement avec les personnes concernées. Dès le lendemain de la « révélation » des Macron Leaks, une équipe de journalistes et techniciens de Mediapart a par conséquent engagé des recherches dans cette immense base de données, en utilisant notamment les outils techniques du consortium European Investigative Collaborations (EIC), à l'origine des Football Leaks ou des Malta Files.

Après deux semaines d'enquête, de vérifications et de respect du débat contradictoire, nous avons décidé de rendre publiques certaines informations qui sont, pour tout ou partie, issues des Macron Leaks. Un premier article sur la levée de fonds hors norme organisée par l'équipe de campagne a été publié le 21 mai.

Pour cet article sur l'IRFM d'Alain Tourret, nous nous sommes entretenus le 16 mai par téléphone avec le député, puis son entourage nous a apporté certaines précisions les jours suivants. À nouveau sollicité lundi 22 mai, Alain Tourret nous a adressé un dernier SMS, que nous publions intégralement sous l'onglet Prolonger.