Le terrorisme d'ultradroite (1/3) Ultradroite: la menace terroriste Enquête

Ultradroite : anatomie d’une nouvelle menace terroriste

Un rapport du parquet général de Paris, que révèle Mediapart, alerte sur le retour de la menace terroriste d’ultradroite. S’appuyant sur sept affaires, il détaille la professionnalisation des groupes, leur facilité à s’armer et les profils hétéroclites des activistes, pour partie bien insérés. Premier volet de notre série.

Matthieu Suc et Marine Turchi

23 mai 2021 à 18h04

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C’est une petite musique. Insidieuse. En 2017, des projets d’assassinat du candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon et du maire de Forcalquier Christophe Castaner. En 2018, un projet d’empoisonnement de nourriture halal et un autre de s’en prendre au président de la République Emmanuel Macron. En 2019, des lieux de culte musulmans et juifs qui devaient être pris pour cibles. En 2020, la communauté juive de nouveau visée. À chaque fois, les projets ont été déjoués avant le passage à l’acte.

Mais cette musique nauséabonde continue de se faire entendre jusqu’à ces derniers jours. Un groupuscule néonazi qui voulait attaquer une loge maçonnique est interpellé au début du mois, portant à six le nombre de projets d’attentats attribués à l’ultradroite et déjoués depuis quatre ans. Et puis il y a cette attaque qui n’a pas obtenu la qualification terroriste, mais y ressemble à s’y méprendre. Fin 2019, l’octogénaire raciste Claude Sinké tente de mettre le feu à la mosquée de Bayonne, avant de tirer à plusieurs reprises sur deux fidèles, les blessant grièvement.

Capture d'écrans d'une vidéo des Barjols. © Document Mediapart

L’ultradroite violente est de retour. Bien sûr, pas avec la même intensité que le terrorisme djihadiste, qui a fait 264 morts en six ans. De 1986 à nos jours, les actions de groupes se réclamant de l’ultradroite ont entraîné la mort de 17 personnes, selon un décompte effectué par le programme de recherche Vioramil, mené entre 2016 et 2019 à l’université de Lorraine. L’action préventive des forces de l’ordre a permis d’éviter des tueries similaires à celles réalisées par les djihadistes, mais le noyau dur évalué l’an dernier par la DGSI à 1 000 militants d’ultradroite, auxquels s’ajoutent 2 000 suiveurs, inquiète. Surtout avec la multiplication des projets d’attentats.

C’est le constat en tout cas fait par les pouvoirs publics, à l’échelon national ou européen – comme nous avons déjà eu l’occasion de le chroniquer (ici ou )« Nous avons passé un cap, estime Naïma Rudloff, avocate générale et cheffe du département chargé de la lutte contre le terrorisme à la cour d’appel de Paris, dans un entretien publié vendredi dans La Croix. Pendant longtemps, au sein de l’ultradroite, nous avions affaire à des individus tenant des propos haineux – racistes ou antisémites –, désormais nous avons à gérer des projets d’attentat avancés… »

Le rapport du parquet général, daté de mars 2021.

Aujourd’hui, Mediapart révèle un nouvel élément de preuve, un pavé de 56 pages à en-tête du parquet général de la cour d’appel de Paris. Datant du mois de mars, ce onzième numéro du « Bulletin sur le terrorisme », émis confidentiellement par le ministère public chapeautant le Parquet national antiterroriste (PNAT), est consacré à la menace représentée par l’ultradroite en France. 

Son auteur, dont le nom n’est pas mentionné, fait le constat que « depuis 2016, des militants d’ultradroite s’attachent par leurs actes à troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Pour étayer son propos, le rédacteur du rapport s’appuie sur les sept affaires d’association de malfaiteurs terroriste attribuées à l’ultradroite et suivies au PNAT (le projet d’attaque ciblant des francs-maçons n’était pas connu à l’époque de la rédaction de ce rapport). De son côté, Mediapart a confronté les conclusions du parquet général à divers procès-verbaux tirés desdites procédures, à des notes confidentielles de la DGSI, des études publiées par des chercheurs, ainsi qu’au fruit de nos précédentes enquêtes.

L’obsession de la guerre civile interraciale

Dans tous les dossiers en cours d’instruction, note le parquet général, « la vision du monde des militants est déterminée par l’obsession de la guerre civile interraciale ». Avec une distinction selon les affaires : pour certains mis en cause, cette guerre civile serait à venir dans un futur proche ; pour les autres, elle aurait déjà été déclenchée par les attentats djihadistes de 2015…

Dans sa littérature, dans ses échanges, l’Action des forces opérationnelles (AFO), qui sera démantelée en juin 2018, ne fait aucune référence au nazisme ou au fascisme. En revanche, ses membres sont obnubilés par le « grand remplacement », cette théorie complotiste selon laquelle les élites au pouvoir voudraient substituer des populations venues d’Afrique et de l’Orient aux peuples européens.

Pour les membres d’AFO, l’ennemi est tout désigné : le « péril islamique ». Au prochain attentat djihadiste majeur, ils projettent, en rétorsion, de s’en prendre à des imams « radicaux », de jeter des explosifs sur une mosquée mais aussi d’agresser des femmes voilées… Jusqu’à empoisonner des rayons d’alimentation halal dans les supermarchés de région parisienne…

Pour ces groupes d’ultradroite, « profondément imprégnés par de multiples théories du complot », le parquet général de Paris considère que « l’islam et les musulmans s’imposent comme les boucs émissaires les plus fonctionnels ». Un terreau que l’on retrouverait, selon le rapport, dans tous les dossiers en cours d’instruction. Dans l’un d’eux, un protagoniste publie sur sa page Facebook le message suivant : « Rebeux, blacjks [sic], racailles, migrants, dealer, djihadistes : toi aussi tu rêves de tous les tuer. Nous en avons fait le vœu. Rejoins-nous. » En 2019, Mediapart avait révélé les coulisses du site Réseau libre, dont plusieurs membres avaient cherché à perpétrer des attentats visant la communauté musulmane. 

Si les populations musulmanes demeurent la cible privilégiée des militants d’ultradroite mis en examen, le parquet général souligne que « l’obsession antisémite demeure » également. Dans l’une des instructions, l’identité virtuelle d’un militant comporte la mention « I hate jews » (« Je hais les juifs »), reportée dans une orthographe volontairement approximative (« ayatjiouz »).

Dans son rapport, le parquet général dresse l’inventaire à la Prévert « des émotions négatives » qui s’expriment dans les affaires actuellement en cours d’instruction : « La haine des immigrés, des migrants, des juifs, des homosexuels, de la République ; un discours profondément islamophobe, antiféministe et misogyne. »

À ce catalogue, il faut ajouter la figure du « traître » qui, selon le parquet général, a pour fonction de « souder la communauté autour d’un contre-modèle militant et renforcer la vision bipolaire et antagoniste du champ politique ». Dans une affaire datant de 2017, « les Blancs fumant des joints ou adoptant “un style africain” » sont désignés à la vindicte.

Des références idéologiques d’Éric Zemmour au survivalisme

Autre mobile incitant les membres de l’ultradroite à passer à l’acte : une volonté de réécrire l’Histoire, de proposer une version alternative à celle « écrite par les vainqueurs », de défendre la mémoire des vaincus. Dans les groupuscules néonazis poursuivis pour « association de malfaiteurs terroriste », les pseudonymes utilisés par les membres renvoient sans surprise aux codes du IIIe Reich.

Des références à la guerre d’Algérie, dont les attentats djihadistes seraient – d’après les mis en cause – la continuation, apparaissent également dans les procédures en cours. Un exemple parmi d’autres, cet autocollant retrouvé chez un interpellé et qui proclame : « OAS – French rebel crew since 1961 ». Le parquet général souligne que ces références s’inspirent des déclarations « du polémiste Éric Zemmour » qui, à l’automne 2016, avait affirmé sur le plateau de LCI : « Nous sommes dans la revanche de la guerre d’Algérie ! » Des propos qui, selon le parquet général, ont « connu un large écho au sein de la nébuleuse » d’ultradroite. Dans le dossier AFO, l’un des mis en examen, quadragénaire, a cité parmi ses lectures, hormis des ouvrages religieux catholiques, un certain Éric Zemmour.

Outre le polémiste, les militants d’ultradroite tentés par l’action violente se réfèrent – de manière systématique dans les affaires récentes – au mouvement survivaliste racialiste blanc, qui prédit un inévitable effondrement énergétique, écologique, politique et social. Dans un dossier, en 2018, un futur mis en examen propose des formations de combat, de secourisme, de topographie, d’airsoft et des stages de survivalisme, « pour résister à l’islam ».

Dans la procédure AFO, de nombreux mis en examen disent avoir organisé ou participé à « des stages de survivalisme » pour se préparer à une « guerre civile » qu’ils disent imminente. L’un des mis en examen raconte qu'il s’y adonnait seul en forêt et appréciait le fait de « pousser [ses] limites en survie et de réfléchir »

Une autre, qui a participé à deux stages à Chablis, a été décrite ainsi par sa fille aux policiers : « Ma mère était devenue bizarre. Elle s’est mise au tir et elle a fait des stages de survivalisme. Elle disait qu’elle voulait chasser. Elle était dans une perspective de survivalisme. Elle disait que bientôt notre terre serait polluée, qu’il n’y aurait bientôt plus rien à manger. Elle est dans une vision apocalyptique du monde. Elle pense qu’il va y avoir une guerre [civile] imminente. » Un troisième dit apprécier les jeux vidéo de survivalisme. Durant l’enquête, des listes de matériel de survie et des plans d’évacuation ont été retrouvés.

L'un des documents du plan d'évacuation d'un activiste du groupe AFO mis en examen.

Dernière référence de cette ultradroite violente, la plus glaçante : celle des glorieux prédécesseurs, ceux qui ont perpétré ces 30 dernières années des tueries de masse au nom d’une idéologie d’extrême droite.

Le parquet général souligne dans son rapport la « forme de fascination » que les auteurs de ces tueries exercent sur les militants actuellement poursuivis pour association de malfaiteurs terroriste, « notamment [chez] les plus jeunes d’entre eux ». En avril 2020, un jeune militant publie sur les réseaux sociaux des photographies de Timothy McVeigh (l’auteur de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City qui, en avril 1995, a fait 168 victimes et plus de 680 blessés). Les photos de McVeigh sont accompagnées du mot-clé « #Saint »… 

Le jeune militant français complète cette publication par un photo-montage représentant les « saints » Anders Breivik, Timothy McVeigh, Brenton Tarrant, Dylann Roof, Robert Bowers et John T. Earnest, tous auteurs d’attentats de masse à connotation raciste et antisémite.

Le Norvégien Anders Breivik, qui a tué 77 personnes le 22 juillet 2011, d’abord en faisant exploser une bombe à Oslo, puis en ouvrant le feu sur la petite île d’Utoya, où se tenait un camp de la jeunesse travailliste, est une figure récurrente des dossiers antiterroristes français. En 2017, un habitant d’Argenteuil est interpellé car il envisageait de s’en prendre aux « musulmans, juifs, Noirs, homosexuels », ce qui lui vaudra une condamnation à sept ans de prison pour entreprise terroriste individuelle. Un an plus tôt, ce jeune homme âgé de 25 ans avait déjà écopé d’une peine trois ans de prison, dont dix-huit mois avec sursis, pour provocation à la haine raciale et apologie du terrorisme, parce qu’il déversait sur les réseaux sociaux sa fascination malsaine pour Breivik.

Toujours en 2017, Logan Nisin, fondateur d’un groupe baptisé Organisation armée secrète (en référence à l’OAS), était arrêté à Vitrolles (Bouches-du-Rhône) en raison des assassinats qu’il projetait contre Mélenchon et Castaner. Parmi ses activités, Nisin administrait une page Facebook à la gloire d’Anders Breivik.  En 2016, un autre groupuscule qualifiait le terroriste norvégien de « nationaliste méritant ».

Sur son compte Instagram, un ex-militaire au 17ème régiment du génie parachutiste utilise comme photo de profil une image du terroriste Brenton Tarrant, qui le montre en figure mythifiée devant un soleil noir. © DR

Quelles que soient leurs sources d’inspiration, ceux tentés par le passage à l’action violente font tous le même constat : l’État a failli à sa mission de les protéger de la menace terroriste djihadiste. Il en découlerait une nécessité de se substituer à l’État (dans deux des sept dossiers terroristes en cours d’instruction, l’évocation d’une prise de pouvoir par les armes est évoquée) et, au besoin, d’éliminer ses représentants. On l’a vu, l’opposant Jean-Luc Mélenchon et le futur ministre de l’intérieur Christophe Castaner ont été la cible de projets d’assassinats, mais c’est le président de la République qui focalise la haine sur sa personne et a fait l’objet de plusieurs projets plus ou moins développés.

L’habitant d’Argenteuil, fan de Breivik, reconnaîtra avoir voulu « tirer » sur Emmanuel Macron « le 14 Juillet ou lors d’un déplacement ». « Quitte à tomber, autant que ce soit pour tuer un politique et déstabiliser le système », expliquera-t-il.

En 2018, les Barjols étaient devenus le groupe dominant de la mouvance. Certains de ses membres s’entraînent à la manipulation d’armes et au cryptage des moyens de communication, lors d’ateliers réalisés sur un terrain agricole, dans la Meuse. Lors d’une de ces réunions en mars 2018, une quinzaine de Barjols se réunissent et discutent, par petits groupes de deux ou trois, des meilleurs moyens pour « lancer des attaques contre les migrants et le président de la République ». D’après un participant à ce qui, initialement, devait être un stage de survie, « leur plan s’était de s’approcher au plus près du président de la République quand il serait dans une foule et de le tuer. […] Ça ne parlait que de ça, toute la soirée, ils ne parlaient que de ça. »

Mais le projet patine, tant et si bien qu’un haut cadre des Barjols quitte le groupe pour passer à l’action, avec quelques complices déterminés. Ce retraité isérois de 63 ans est interpellé en novembre 2018 alors qu’il cherche à se procurer un couteau en céramique, indétectable par les portiques de sécurité. Celui qui sur son compte Facebook qualifiait le chef de l’État de « petit dictateur hystérique » ou de « petit clown » ralliait la Moselle en voiture, en compagnie d’un complice, alors que le président de la République s’apprêtait à y commémorer le centenaire de l’Armistice.

Visuel retrouvé sur un compte d'un membre des Barjols et détournant l'affiche du film Full Metal Jacket pour mieux critiquer l'action supposé du président de la République en faveur des grands groupes industriels. © Document Mediapart

Le parquet général constate que « la personne du président Macron a suscité, dès son élection, une haine importante. Celle-ci s’est nourrie de complotisme, teinté d’antisémitisme – Emmanuel Macron serait ‘‘l’homme des Rothschild’’ ». Il serait « l’assassin d’une nation » qu’il livrerait à la « submersion de l’étranger ». En conséquence, les Barjols « exigent » ainsi sur les réseaux sociaux la démission du président de la République, « sans quoi des Actions seront menées contre CE Gouvernement illégitime et toutes les choses IMPORTÉES PAR CELUI-CI ! »

Outre la personne du chef de l’État, on assiste à la diversification des cibles institutionnelles. Et même au-delà. Tout ce qui représente l’autorité, le pouvoir dans l’esprit des complotistes peut justifier son élimination.

Une loge maçonnique était la cible du dernier projet d’attentat déjoué par les forces de l’ordre. Il était l’œuvre d’un groupuscule néonazi baptisé « Honneur et nation », un groupuscule qui revendique ouvertement son idéologie antisémite, explique le parquet général, qui cite sa propagande : « La France ne doit plus jamais être appelée la République, car la République est juive, et la France est française. Cette pieuvre, il faut l’éliminer, c’est dommage car une personne a essayé de le faire et il s’est mis tout le monde à dos, Adolf HITLER. »

D’après une note confidentielle de la DGSI, chez les Barjols, deux hommes, dont celui qui projetterait par la suite de s’en prendre au chef de l’État, avaient émis en 2018 la volonté d’assassiner des francs-maçons dans l’un des mess fréquentés par les loges à Paris.

Des profils sociaux bien insérés

Haine de l’autre, antisémitisme, peur : les motivations répertoriées sont des marqueurs traditionnels de la mouvance. Les profils, beaucoup moins. Dans son rapport, le parquet général fait le constat que les affaires étudiées ne lui permettent pas « d’identifier un profil type de militant d’ultradroite susceptible de tenter une action armée ». Dans au moins quatre affaires, tous les âges sont représentés et les personnes impliquées, hommes et femmes, ont entre 20 et 60 ans. « Leurs profils sociaux bien insérés tranchent avec l’image de l’ultradroite composée de post-adolescents vivant en marge de la société », écrivent les magistrats.

Dans son étude publiée en début d’année, l’historien spécialiste des extrêmes droites Nicolas Lebourg établit une distinction entre différents groupes : les membres de l’OAS de Logan Nisin, par exemple, proviennent d’un milieu populaire, là où ceux d’AFO sont davantage issus de classes supérieures.

Le contexte social est aussi difficile du côté des membres des Barjols, interpellés en 2018. Après avoir été ouvrier à la chaîne, maçon puis poissonnier, un des membres du complot qui consistait à assassiner Emmanuel Macron vit des allocations CAF. Entre deux vitupérations contre le gouvernement et les grandes entreprises, il s’intéresse à la figure de Guy Fawkes, qu’il a découvert dans le film V pour Vendetta.

Celui qui se rêvait le tueur du président de la République, un ancien garagiste, souffre lui d’un cancer de l’intestin, a avec une fille atteinte d’un handicap moteur, en a perdu une autre d’une tumeur au cerveau à l’âge de 7 ans et est en rupture avec sa troisième. Celle-ci a dû le bloquer sur Facebook au lendemain de l’élection présidentielle, gênée par ses commentaires politiques.

Illustration des cours d'autodéfense destinés aux plus petits, et dispensés par les Volontaires pour la France (VPF), association dont sont issus les membres d'AFO. © DR

Rien à voir avec ceux du dossier AFO, où se mêlent un ancien du Quai d’Orsay, un ex-ingénieur et professeur de mathématiques agrégé, un ancien DRH d’une branche du groupe Thomson, un consultant informatique, un ancien de l’armée de terre médaillé, un chef d’entreprise, un restaurateur, une comptable, un artisan plombier, un salarié de La Poste et France Télécom, un téléopérateur, une secrétaire d’agence bancaire, une infirmière en psychiatrie.

Le commandant du secteur de la région parisienne au sein d’AFO, qui se faisait appeler « Cortés », n’était autre que le numéro 2 de l’ambassade de France au Salvador, où il émargeait à plus de 11 000 euros net par mois (après avoir fait carrière dans la marine et les renseignements militaires). Une quinquagénaire, membre de l’amicale de la gendarmerie, déclare un revenu fiscal de référence de 40 000 euros.

Les uns ont voté pour le Rassemblement national (« le moins pire ») ou quitté le RPR, l’UMP ou LR pour des mouvements groupusculaires de droite nationale. Mais d’autres parlent d’un engagement à droite. L’un des mis en examen se dit « proche du groupe LR mais pas de l’extrême droite ». Une autre affirme : « Moi, j’étais de la droite. J’ai voté Sarkozy. Je n'ai jamais voté Le Pen. » Un autre encore se définit comme « patriote gaulliste mais pas capitaliste à outrance » et affirme avoir voté « à droite » et « ne pas avoir confiance dans les extrêmes et notamment le Rassemblement national et La France insoumise ».

Pour plusieurs d’entre eux, les attentats qui ont frappé la France en 2015 et 2016 ont agi en déclencheur. Un quadragénaire d’AFO s’est converti au catholicisme traditionaliste et reconnaît une « marginalisation politique et sociale » : « J’ai cherché une voie qui pouvait apaiser mes craintes et angoisses. » Une quinquagénaire s’est inscrite à un stand de tir avant de rejoindre un groupe d’ultradroite, parce qu’elle avait « un peu peur et besoin de trouver des gens qui pensaient comme [elle], un groupe d’entraide ». Une infirmière habitant en Seine-Saint-Denis, qui s’est plongée dans le survivalisme, raconte : « J’ai habité dans un village avant d’arriver dans la capitale. Je regrette que tous les dix mètres, les Arabes me faisaient chier. [...] Après Hollande, ça s’est aggravé. Je ne supporte plus ce qui se dit sur les Blancs. [...] Après les attentats, j’ai eu peur. Peur pour moi, mes enfants, mon pays. »

Un sexagénaire agrégé de mathématiques, enseignant dans une ZEP pendant 18 ans, explique avoir rejoint AFO en raison de la réaction de ses élèves musulmans au lendemain de l’attentat de Charlie Hebdo : « Ma classe était composée à 95 % de musulmans et ils soutenaient totalement l’acte terroriste. Je me rappelle n’avoir pas pu faire cours le lendemain car ils ne faisaient que me montrer des photos des caricatures de Mahomet. » Il a été convoqué par la proviseure de l’établissement après lui avoir adressé un courrier raciste.

Pour regrouper ces profils jusqu’ici atypiques – issus des classes moyenne ou supérieure, convertis au catholicisme au lendemain des attentats du 13-Novembre, insérés dans la société, adeptes des réseaux sociaux et désirant passer à l’action violente –, la DGSI a créé fin 2019 une nouvelle catégorie parmi les profils répertoriés de l’ultradroite : les « néopopulistes » ou « néopatriotes ».

En revanche, il reste une constante, déjà abondamment traitée par Mediapart (ici, ici et ) : la présence de membres des forces de sécurité. D’après le décompte du parquet général, sur les sept affaires actuellement en cours d’instruction, cinq impliquent des militaires ou d’anciens militaires. Dans l’une d’entre elles, l’un des individus interpellés, gendarme volontaire adjoint, connaît des difficultés avec sa hiérarchie en raison de la confession musulmane de son supérieur, le commandant de la brigade. Il sera exclu de l’armée. 

Mediapart avait révélé dès le printemps 2018 les inquiétudes de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui avait alerté les pouvoirs publics sur la proportion grandissante de militaires ou de membres des forces de l’ordre ayant intégré des groupuscules d’ultradroite. Les services de renseignement avaient alors « une cinquantaine de policiers, gendarmes et militaires » parmi leurs « objectifs », suivis pour leurs liens avec « l’extrême droite violente ». Soit près du double des objectifs suivis pour une adhésion à l’islam radical, si on en croit les déclarations du ministère de l’intérieur qui, au lendemain de la tuerie à la préfecture de police de Paris, parlait d’une vingtaine de policiers et d’une dizaine de gendarmes suivis pour des suspicions de conversion au fondamentalisme musulman.

Mediapart avait déjà évoqué le cas des réseaux Rémora, fondés par un ancien inspecteur des Renseignements généraux. « Richelieu », le chef de l’AFO, est lui aussi un ancien policier, brigadier-chef à la retraite. Un autre membre est lui un ancien militaire ayant été 178 jours en Afghanistan, voulant « se défendre et se protéger en cas de chaos […] si la France s’embrasait comme la Syrie ».

Et quand ils ne font pas partie des forces de sécurité, les militants d’ultradroite les plus violents gravitent autour. Au sein de l’OAS de Logan Nisin, on recense un fils de gendarme, un fils de policier, ainsi qu’un élève de l’école de formation des sous-officiers de l’armée de l’air.

Dans le dossier AFO, plusieurs mis en examen comptent d’anciens militaires ou policiers dans leur famille proche. Au sein de ce groupe, les adeptes du tir sportif en profitaient pour tenter de recruter des militaires de deux régiments parachutistes stationnés dans le Sud-Ouest.

Comme soulevé par l’historien Nicolas Lebourg, a été retrouvé, lors de la perquisition du domicile d’un des membres du groupuscule, un « canevas d’entretien de recrutement », un questionnaire demandant la carrière militante, les motivations, les attentes, compétences, ainsi que « les moyens matériels dont [il] dispos[e] en cas de coup dur », ou s’il est capable de mettre « une balle dans la tête » de quelqu’un si son pays ou ses valeurs sont gravement menacés…

La professionnalisation des cellules d’ultradroite

Fin 2017, la DGSI décrivait « un morcellement groupusculaire », soulignait « l’amateurisme de la scène d’extrême droite » et « les faibles capacités opérationnelles de la mouvance ». Deux ans plus tard, le même service déplore que ses « clients » aient désormais recours à des moyens de communication chiffrés et « mettent en place des mesures de contre-surveillance » lors de leurs rencontres avec des complices. La prise de conscience de la professionnalisation des cellules d’ultradroite date du mois de juin 2018 et du démantèlement d’AFO.

Lors des perquisitions, les enquêteurs mettent la main sur l’organigramme de l’organisation clandestine, qui recensait quelque 110 membres, répartis en dix sections régionales et couvrant une soixantaine de départements. Le tout est très hiérarchisé, fortement cloisonné, avec un système de code couleur défini selon le statut et les compétences de chacun. Quatre niveaux d’habilitation déterminent l’accès à l’information interne. Au-delà du maillage territorial, AFO dispose d’un groupe « Action » qui cherche à recruter ses membres au sein de forces armées ou de sécurité.

Organigramme d'AFO. © DR

Dans son rapport, le parquet général souligne que dans tous les groupes d’ultradroite poursuivis pour « association de malfaiteurs terroriste », les membres les plus jeunes sont « initiés aux modes d’action lors des séances d’entraînements physiques et à l’apprentissage des règles et méthodes militaires ». Au printemps 2018, la section francilienne d’AFO, composée d’une dizaine de membres, est allée plus loin en s’entraînant au maniement d’explosifs artisanaux. Ce qui provoquera l’accélération de l’enquête judiciaire et l’interpellation des suspects, dont le passage à l’acte semblait désormais imminent.

Les opérations envisagées par les terroristes allaient de l’empoisonnement de la nourriture halal dans les supermarchés au grenadage de fidèles lors de prières de rue, de librairies de littérature salafistes ou encore de simples automobilistes. Via Internet, AFO cherche aux États-Unis de quoi infecter la viande halal, repérant un poison capable de provoquer des hémorragies chez les adultes sains et la mort chez les plus faibles. Lors de son audition chez la juge d’instruction, l’un des mis en examen a reconnu : « [Un responsable] m’avait expressément demandé de travailler sur ce projet. » Selon le chercheur Nicolas Lebourg, lors d’une réunion de l’OAS, on a débattu des bienfaits de l’utilisation d’un lance-flamme dans une foule.

Des groupes qui s’arment sans « difficultés »

Sans grande surprise, les militants d’ultradroite manifestent une fascination pour les armes. Bon nombre pratiquent le tir sportif ou la chasse. Selon nos informations, les services de renseignement estimaient à 350, en 2019, le nombre de membres de l’ultradroite possédant légalement une ou plusieurs armes à feu. Parmi eux, 147 font l’objet d’une fiche sûreté de l’État, la fameuse fiche S.

Dans son document de 56 pages, le parquet général de Paris constate que « contrairement aux affaires djihadistes récentes, aucun des dossiers ultradroite en cours d’instruction ne met en lumière d’éventuelles difficultés des acteurs à se procurer des armes ». Un constat partagé au niveau européen. Un rapport confidentiel d’Europol démontrait en 2019 que les groupuscules d’extrême droite investissent dans l’achat d’armes et la confection d’explosifs.

Mediapart a pu consulter le compte-rendu de l’audition, réalisée à huis clos, de Bruno Dalles devant la commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France. Celui qui était alors le directeur de Tracfin y détaille les circuits d’alimentation des militants de l’ultradroite, qui passent notamment par une société « dont la procédure de liquidation judiciaire a anormalement duré ». Ladite liquidation, décidée en 2015, était toujours en cours en 2018.

Cela permettait de s’en servir comme d’une couverture pour des achats de fusils d’assaut, selon Bruno Dalles. « Nous avons identifié des déplacements de responsables de cette société en Biélorussie, plus exactement dans une ville proche de la frontière ukrainienne connue par les services de renseignement comme étant un lieu d’achat et de bourse aux armes », expliquera-t-il devant la représentation nationale. 

Les membres de l’OAS achetaient eux leurs armes via une association dont le but était de développer des écovillages. D’après nos informations, la DGSI s’est aussi intéressée à une société paramilitaire dont le fondateur, résidant en Pologne, s’appuyait sur une législation plus souple sur la question des armes.

Stage d'entrainement paramilitaire à Chablis pour des militants de l'ultra-droite. © DR

Aucun détail n’est négligé. 

La « fiche réflexe n°4 », rédigée par le « pôle juridique » d’AFO, rappelle « la conduite à tenir face à la police et la justice ». Trois pages de recommandations en cas de contrôle d’identité, de perquisition ou de garde à vue. Dans la partie consacrée à cette dernière, il est notamment recommandé de « se méfier des compagnons de cellule qui sont parfois bavards (informateurs ou bien policiers en civil se faisant passer pour un délinquant) ». « Les murs ont des oreilles », insiste le rédacteur. Et surtout, à chaque étape d’une éventuelle procédure judiciaire, un même mantra : « Ne pas communiquer les soutiens et contacts de l’organisation. »

Chez le leader d’un des groupuscules, un « communiqué de guerre » est retrouvé : il établit une liste de personnes ennemies et prévoit une opération à la date anniversaire des attentats du 13-Novembre, afin de « venger les victimes des attentats islamiques qui ont lieux [sic] depuis 2015 »

Si certains activistes semblent davantage vivre dans l’effervescence des préparatifs, sans volonté réelle de mener un attentat, d’autre s’impatientent d’un passage à l’acte qui tarde à se concrétiser.  Un membre d’AFO écrit ainsi à un autre : « Quand les cibles vont-elles être définies par le national ? Pourquoi ne le sont-elles pas ? Pourquoi n’obtient-on que des réponses fuyantes ? Les gars en ont marre de se préparer sans savoir à quoi. Je ressens un gros doute s’installer chez les meilleurs. Opérations locales, meurtrières, à envisager ? Halal ? Mosquée ? Ces deux points sont actuellement préparés chez nous par des groupes spécifiques. Quand ils seront prêts, on leur dit quoi ? On leur dit d’attendre ? Et d’attendre quoi ? »

Le garagiste à la retraite qui projetait d’assassiner Emmanuel Macron justifiera son départ des Barjols par sa lassitude des barbecues durant lesquels on parle de la révolution mais où on ne la fait pas. « Pour moi, ça n’avançait pas. À part faire des grillades, il ne se passait rien. »

C’est le risque principal, craint par les autorités : un individu seul, fatigué de cette extrême droite de témoignage, de ces postures de matamore, qui déciderait de passer à l’action. « Dans pratiquement tous les cas, ceux qui ont été appréhendés ont basculé dans un projet terroriste en partie car ils ne se reconnaissaient ni dans le Rassemblement national ni dans un groupuscule radical », conclut le parquet général.

La campagne d’attentats démarrée, il n’y aura plus de retour possible. Courant 2018, des membres des Barjols visitaient des bunkers de la ligne Maginot devant servir de refuge « après avoir tué le président ». « Une fois les actions lancées, nous passerons pour des terroristes, ennemis de la Nation, prévient un membre du complot lors d’une conversation sur Telegram. On ne vivra plus comme avant. »

Dans une affaire très récente, un des mis en examen affichait son appartenance au groupuscule international Atomwaffen Division (« Division de l’arme atomique ») créé en 2015, principalement implanté aux États-Unis, qui promeut la théorie de l’« accélérationnisme ». Selon cette théorie très populaire ces derniers mois au sein de l’ultradroite, il conviendrait de provoquer, par la violence et le terrorisme, une situation de chaos. Celle-ci permettrait enfin le déclenchement de la guerre interraciale tant attendue.

Matthieu Suc et Marine Turchi


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