« Ne pas aller voter, c’est voter contre tout le monde »

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À Soucy, petit village de l’Yonne où le RN arrive en tête à chaque scrutin, les habitants racontent un « ras-le-bol » de la politique qui n’épargne pas toujours le parti de Marine Le Pen.

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Soucy (Yonne).– « Alors, cette grève, elle va s’arrêter quand ? » Depuis le matin, une noria de clients circule dans le bar-tabac de Denis en pestant, comme Vincenzo, contre la grève dans les imprimeries qui les prive de leurs journaux locaux. Heureusement, il reste chez Denis les cigarettes et le café, le temps de discuter de tout et de rien mais surtout pas trop de politique.

À Soucy, petit village de l’Yonne situé à une dizaine de kilomètres de Sens, le Rassemblement national est arrivé en tête au premier tour des régionales, dimanche 20 juin, comme à chaque élection désormais, et comme dans la plupart des petites communes rurales ou semi-rurales alentour.

Affiches du RN à l'entrée de Soucy. © LD Affiches du RN à l'entrée de Soucy. © LD

Le Sénonais est une de ces terres où le parti de Marine Le Pen enregistre ses meilleurs scores nationaux. C’est aussi ce territoire qu’a choisi Julien Odoul, le candidat RN en Bourgogne-Franche-Comté, pour dérouler son discours sur « la France des oubliés ».

S’il est une fois encore arrivé en tête dans le bourg, le RN a fait six points de moins qu’en 2015, et l’abstention (48 % il y a six ans) a bondi de près de 15 points pour atteindre 66,9 %.

Jean, jeune retraité de 64 ans, le dit sans enthousiasme : « Je vais voter par principe parce que des gens se sont battus pour ça, mais on est un peu lassés par la politique. »

Ce scrutin à échelons mal identifiés – le département et la région semblent des entités bien abstraites – n’a pas soulevé, c’est un euphémisme, de grands enthousiasmes. « Les régionales…C’est que des tremplins pour ces gens-là ! », lance cet ancien fonctionnaire territorial en pointant du doigt l’ambitieux Julien Odoul. « Ce ne sont plus des gens qui ont des convictions, c’est un métier la politique, maintenant », regrette-t-il. « Avant, nos grands-parents se passionnaient pour la politique. Aujourd’hui, tous les politiciens nous disent la même chose et, au final, rien ne change », soupire-t-il.

Denis, le gérant du bar-tabac-presse, un des rares lieux de vie, avec la boulangerie d’en face, n’est pas allé voter. Une première. « La politique, ça commence à nous barber », reconnaît ce sexagénaire. « Moi, c’est la première fois que je ne vote pas. J’avais mieux à faire : je suis allé faire de la moto », affirme-t-il, un brin goguenard. « C’est un ras-le-bol politique », avance-t-il, reconnaissant qu’« ici, le vote RN, c’est un peu automatique ».

« Avec l’Europe, on ne peut plus faire ce qu’on veut. On nous a demandé notre avis une fois [le référendum sur le traité européen en 2005 – ndlr], et après ils se sont assis dessus. Y a de quoi se demander pourquoi on vote, non ? », interroge-t-il. « On n’attend plus grand-chose… On a été tellement menés en bateau ! »

À l’entendre, le vote n’est plus le bon moyen pour se faire entendre. Il est aussi inutile que les élus sont, souvent, bien impuissants. « Le maire, ici, n’a pratiquement plus aucun pouvoir. Moi, ça fait cinq ans que je demande un meilleur éclairage public devant mon café et qu’on me répond “c’est pas nous, c’est la communauté de communes, c’est la région”, patati… Résultat, j’attends toujours », raconte-t-il. « La France, c’est pareil, elle n’a plus de pouvoir. C’est l’Europe qui décide », tranche-t-il, visiblement peu convaincu par la stratégie de « normalisation » du RN consistant à abandonner la sortie de l’euro.

Le vote RN à Soucy ? « C’est parce que les gens en ont marre du bordel. Il y a quelques semaines, il y a eu deux flambées de violence à Sens… Et puis pas d’arrestation. Rien. Alors que toi, tu roules à 85 km/h, c’est tout juste si on te passe pas les menottes. Là, la police a des consignes : faut arrêter personne sinon le quartier va être en feu ! », râle-t-il, évoquant des émeutes qui ont eu lieu dans le quartier des Chaillots à Sens, à la suite de l’interpellation d’un mineur.

Avant de plébisciter le RN, Soucy a longtemps été communiste. « Georges Marchais avait sa maison juste à côté », rappelle Denis. Une autre époque. Une époque où le chômage de masse n’avait pas encore tout gangrené.

Vincenzo, qui passe acheter ses cigarettes, est allé voter ce dimanche mais refuse de préciser pour qui. « C’est encore le seul endroit où je peux dire ce que je veux mais je comprends que les gens n’y aillent plus. Ne pas aller voter, c’est voter contre tout le monde finalement », philosophe-t-il. Il a vécu aux Chaillots, la cité « chaude » de Sens. « Mais, à l’époque, il y avait toutes les couches de la société : un architecte, le médecin… Là, ils ont parqué tous les immigrés ensemble. Y a plus aucun mélange. »

Pour lui, si les gens ne votent plus, c’est qu’« ils ne se reconnaissent pas dans les candidats ». À l’entendre, les dirigeants du RN ne sont pas épargnés par cette lassitude. « C’est un autre monde. On n’a pas la même vie », avance-t-il.

Le nom de la présidente de région sortante, Marie-Guite Dufay (PS), ne dit ici rien à personne. Et les polémiques qui ont entaché la campagne de Julien Odoul - ses propos sur les agriculteurs, sa domiciliation douteuse – n’ont eu visiblement aucun écho.

Attablé au fond du bar, Émile, dit « Milou », a d’ailleurs voté et votera encore dimanche prochain « pour la blonde ». « Ben, Marine, quoi… », rigole-t-il, devant notre air perplexe. Le nom de Julien Odoul, dont le visage s’affiche en 3 X 4 à l’entrée du village, dit vaguement quelque chose à cet ouvrier retraité de chez Valéo, l’équipementier automobile. « J’ai toujours voté Le Pen », évacue-t-il affirmant ne pas comprendre « ceux qui râlent mais ne vont pas voter ».

Descendue en coup de vent de sa voiture pour aller chercher sa baguette, en face du bar-tabac, Sylvie n’a, a priori, que peu de temps. Mais l’évocation des élections la fait s’arrêter net. « J’ai beaucoup de choses à dire ! », assure d’emblée cette électrice fidèle du RN. « Je n’ai pas pu voter l’autre jour parce qu’on était invités chez des amis. Mais c’est juste ce coup-ci, et j’irai dimanche prochain », assure celle qui a reçu cinq sur cinq le message de remobilisation de Marine Le Pen lancé le soir des résultats.

Sylvie, électrice fidèle du RN. © LD Sylvie, électrice fidèle du RN. © LD

« Dimanche soir, on s’est appelés avec des amis qui votent comme moi, et on s’est sentis un peu bêtes de pas y être allés. Parfois, on comprend pas les Français. Ils veulent que ça change ou quoi ? », questionne-t-elle.

Aujourd’hui cogérante d’une petite entreprise de bâtiment, elle se souvient des années très dures passées dans la cité des Chaillots à une époque où, au chômage, elle élevait seule ses deux enfants. « J’en ai bavé là-bas. J’ai été agressée, on m’a traitée de “sale Française” et, au final, j’ai dû partir », rapporte celle qui s’est mis à voter FN à cette époque, il y a une quinzaine d’années, parce que « le social, c’est pas donné aux bonnes personnes. Moi je me suis vu refuser Les Restos du cœur parce que je touchais dix euros de trop… », s’étrangle-t-elle.

Elle aussi souligne l’impression de n’avoir plus aucune prise sur la chose publique, vote ou pas vote. « Avant, on était une commune indépendante. Là, on nous a fusionnés sans nous demander notre avis », souffle-t-elle, se sentant laissée-pour-compte quand, « à Sens, par contre, là ils refont toutes les rues ». Et même à Sens, ajoute-t-elle, « il n’y a pas grand-chose, aucun service public, tout est à Auxerre ! »

Le déclassement de la « France périphérique » dont Odoul a fait l’axe majeur de sa campagne. Un Julien Odoul qu’elle apprécie, « il présente bien », et dont l’image n’a pas pâti des scandales et autres défections qui ont émaillé sa campagne. « J’écoute pas tout ce qui se dit. C’est souvent des médisances », prévient-elle.

Danielle, 50 ans, est aide médico-psychologique (AMP) dans un Ehpad. Électrice du RN depuis des années, elle constate autour d’elle le désaveu qui touche aujourd’hui tous les partis, RN compris. « Les politiques, ils vivent pas dans le même monde que nous. J’ai entendu l’autre jour à la télé une candidate proposer 100 euros pour qu’on s’équipe d’alarme à notre domicile. Mais ils savent combien ça coûte une alarme ? », s’énerve-t-elle. « Odoul, c’est sûr qu’il a du pognon, c’est pas lui qui va se faire cambrioler ! »

Elle n’a rien contre lui mais elle aimerait bien quand même « que les politiques fassent l’émission “Patron incognito” [une émission de téléréalité où le patron prend la place d’un salarié – ndlr] pour voir comment on vit, quels sont nos vrais problèmes ». Sa fille de 27 ans élève seule son enfant en bas âge. Elle cumule les CDD à La Poste. « Elle gagne le Smic et touche aucune aide. Alors elle, pour aller la faire voter, bon courage ! Ils n’y croient plus », insiste celle qui se dit révoltée par la réforme de l’assurance-chômage qui va toucher les plus précaires.

Mathieu, la trentaine, est éducateur sportif et conseiller municipal (sans étiquette) à Soucy. Électeur de gauche, confirme le fossé générationnel concernant la participation électorale. « Beaucoup de mes amis ne savaient même pas qu’il y avait une élection. Moi, si on ne m’avait pas demandé de tenir le bureau de vote, je sais même pas si je l’aurais su ! », reconnaît-il. « L’abstention, ça ne va faire qu’empirer à mon avis. Nos parents, ils votent encore, mais autour de moi, y'en a plus beaucoup. Pour nous, le vote, c’est un droit, pas une obligation. »

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