«Séropositif», «voix de vieille pédale», «accent juif tunisien»: Europe1 a fiché ses auditeurs

Par Lou Syrah

Pendant près de vingt ans, Europe 1 a fiché et stocké des informations relatives à plus d’un demi-million d’auditeurs, assortissant parfois leurs noms de commentaires injurieux. C’est ce qui ressort d’un rapport de la Cnil rédigé en 2017, resté confidentiel, mais qu’a pu consulter Mediapart. Un simple avertissement a été prononcé. La justice n'a pas été saisie. La station n'a pas eu à payer d'amende.

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Rien n’avait filtré. Pendant près de vingt ans, la station de radio Europe 1 a fiché les auditeurs qui appelaient son standard, en mentionnant parfois des critères liés à leur origine, leur santé ou encore leur sexualité supposée. La Cnil a découvert l’ampleur du scandale en 2017, mais a choisi de ne pas le faire savoir au grand public. Mediapart a cependant pu consulter ce rapport resté confidentiel.

Les recherches de la Cnil débutent le 7 juillet 2016 quand elle descend dans les locaux d’Europe 1, dont l’antenne est exceptionnellement délocalisée à Marseille à l’occasion du match de l’Euro France-Allemagne.

Ce qui intéresse alors les contrôleurs de la Commission nationale de l’informatique et des libertés se situe à l’étage du standard. Là où les téléopérateurs de la station trient les courriels et les appels téléphoniques des auditeurs qui composent le 3921 pour passer à l’antenne. Comment ? En « qualifiant » les appels, c’est-à-dire en évaluant sur une échelle de « excellent » à « mauvais » l’échange avec l’intéressé. C’est ce qu’on appelle le « casting d’auditeurs ».

Les studios d'Europe 1, le 14 mars 2012. © Reuters Les studios d'Europe 1, le 14 mars 2012. © Reuters
« Il s’agit de savoir si le propos de l’auditeur est cohérent avec le sujet de l’émission. Et de s’assurer qu’il n’y a pas d’agressivité avant le passage à l’antenne par exemple, savoir si une personne s’exprime de manière compréhensible, si sa ligne téléphonique est bonne », détaille l’un de ces téléopérateurs de la station, contacté par Mediapart.

Avec ces informations, les salariés produisent des fiches – une par minute, en période de pic – enregistrées dans un logiciel informatique utilisé en interne et nommé « Chamane ». À l’époque, « Chamane » est également employé par les présentateurs pour déconnecter des ondes un auditeur en cas de dérapage. « Sur notre écran tactile, il y avait dix cases, en appuyant sur une case on mettait l’auditeur à l’antenne. En appuyant une nouvelle fois, on le mettait hors d’antenne », rapporte un matinalier historique d’Europe 1.

L’outil interpelle la Cnil lors de son inspection. Car le fichier ne contient pas que des mentions classiques (nom, prénom, profession, numéro de téléphone ou qualité d’élocution), mais également des précisions résumées sous une case « Commentaire » qui permet « aux standardistes de faire part de leur appréciation personnelle ».

Dans son rapport consulté par Mediapart, la Cnil constate des commentaires sur la santé : « Patrice séropositif », « plus alcoolique mes fesses ! », « arrêt maladie, traitement pour un cancer »), ou sur l’origine ethnique ou sexuelle supposée : « accent juif tunisien, insistant et désagréable », « accent du Maghreb, pas toujours claire, bavarde, a besoin de parler de son cancer », « il est homo », « c’est un ancien hétéro, qui est devenu homo ».

Plus généralement, la Cnil constate que « plus de 483 fiches contiennent des commentaires relatifs à la qualité des auditeurs », comme par exemple « gros con », « FACHO !!! », « voix de vieille pédale ! », « raciste et mal aimable compare très finement les Arabes et les Chinois », « ne répond jamais ce fdp [fils de pute – ndlr] », « connard qui nous a déjà bien fait chier ». Des commentaires que la Cnil qualifie pudiquement de « non adéquats » et « insultants ».

Bien sûr, comme le souligne la Cnil, il n’est pas illégitime de collecter des informations sur les auditeurs dans la mesure où « ceux-ci sont amenés à prendre la parole à l’antenne, et où la station cherche à déterminer quelles interventions seraient susceptibles de valoriser le contenu des émissions ». Mais en quoi ces appréciations sont-elles pertinentes ? Ce fichage, « excessif », est « contraire aux dispositions de la loi du 6 janvier 1978 », selon l’autorité indépendante.

La loi interdit pourtant formellement de recueillir sans consentement des données à caractère personnel relatives à la santé ou à l’orientation sexuelle, ou qui font apparaître les origines raciales ou ethniques, ou encore les appartenances religieuses, sous peine d’amendes pouvant atteindre 1,5 million d’euros.

En dehors de la gravité des commentaires, le rapporteur de la Cnil pointe surtout l’importance du phénomène de fichage. Depuis 2002, le logiciel a permis de stocker des informations sur un volume de 573 315 personnes, alors que les données auraient dû être détruites au bout de deux ans.

Comment la station a-t-elle pu garder aussi longtemps des données personnelles concernant plus d’un demi-million de personnes ?

« Ni la direction de la radio ni les standardistes n’avaient connaissance de la conservation des données, assure la secrétaire générale d’Europe 1, Anne Fauconnier, contactée par Mediapart. La conservation des données sur une longue période provient d’une erreur technique. »

La station comme les salariés affirment par ailleurs qu’en aucune façon le système de fichage d’Europe 1 n’a abouti à discriminer les auditeurs dans leur passage à l’antenne. Mais dans ce cas, à quoi pouvaient bien servir les appréciations rédigées ?

Quoi qu’il en soit, un autre système de fichage, plus ancien et encore plus délicat, a permis à Europe 1 d’exclure de manière irrégulière des auditeurs de ses ondes. Un fichier fantôme, pour lequel la Cnil ne semble avoir délivré aucune autorisation ni reçu aucune déclaration. Il s’agit du fichier des « interdits d’antenne », découvert au moment du contrôle.

 

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Lou Syrah est journaliste indépendante. Il s'agit de son premier article pour Mediapart.