Affaire Benalla: l’Elysée joue la confrontation

Emmanuel Macron a juré mardi soir être le « seul responsable » de l’affaire Benalla. « Qu’ils viennent me chercher », a-t-il lancé. À l’Assemblée, les députés d’opposition n’ont pas été convaincus par l’audition d’un des principaux collaborateurs du président et réclament celle du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler. Au Sénat, les syndicats de policiers ont dénoncé le rôle d’Alexandre Benalla, qui « faisait régner la terreur ».

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Une faute individuelle, surtout pas une affaire d’État. Mardi 24 juillet, le pouvoir exécutif et la majorité ont une nouvelle fois tenté d’éteindre l’incendie déclenché par les révélations sur le rôle et le comportement d’Alexandre Benalla, un très proche collaborateur d’Emmanuel Macron depuis son arrivée à l’Élysée il y a un an.

Le président lui-même s’est exprimé pour la première fois, devant les députés de la majorité réunis à la Maison de l’Amérique latine à Paris. « Ce qui s’est passé le 1er mai a été pour moi une trahison », a-t-il lancé, selon un parlementaire. Avant de se poser en chef suprême – et donc intouchable à ses yeux – pour mieux faire cesser les interrogations sur les responsabilités de son cabinet ou de l’administration. « Qu’ils viennent me chercher », a osé Macron.

« S'ils cherchent un responsable, le seul responsable, c'est moi et moi seul. C'est moi qui ai fait confiance à Alexandre Benalla. C'est moi qui ai confirmé la sanction », a encore dit le président, faisant jouer la force de la Ve République pour mieux décourager les oppositions parlementaires. « Personne, personne auprès de moi ou dans mon cabinet n'a jamais été protégé ou soustrait aux règles, aux lois de la République, au droit de tous les citoyens », a juré Emmanuel Macron.

Plus tôt dans la journée, les principaux responsables de la majorité avaient cherché à déminer. Le premier ministre Édouard Philippe était très attendu lors des questions au gouvernement à l’Assemblée – les premières depuis la révélation de l’affaire par Le Monde. Interrogé à plusieurs reprises, l’ancien maire du Havre a martelé le message officiel : « Une dérive individuelle de la part de ce chargé de mission ne fait pas une affaire d'État. Les copinages malsains évoqués hier [lundi, lire notre article – ndlr] par le préfet de police ne font pas une affaire d'État. » « Rien n'a été masqué, rien n'a été omis », a-t-il insisté.

Alors que les oppositions, de droite comme de gauche, pilonnent l’exécutif depuis plusieurs jours, le premier ministre a également ajouté : « L'Assemblée nationale n'est pas un tribunal, les députés ne sont ni procureurs ni juges, et lorsque, rarement mais parfois, je les entends vociférer, je me dis qu'il est bon pour la justice que cette confusion ne s'installe pas. »

La deuxième étape a été marquée par la première audition en commission d’enquête à l’Assemblée d’un collaborateur d’Emmanuel Macron, et non des moindres : le directeur de cabinet Patrick Strzoda. De par son statut, le préfet est celui qui a notifié à Alexandre Benalla la sanction choisie par l’Élysée après avoir visionné les images où l’on voit le conseiller du président frapper un homme et une femme à Paris, le 1er mai.

Patrick Strzoda à l'Assemblée mardi. © Reuters Patrick Strzoda à l'Assemblée mardi. © Reuters

Il est aussi celui dont la responsabilité était pointée du doigt par les auditions de lundi, celle du ministre de l’intérieur Gérard Collomb et celle du préfet de police Michel Delpuech qui avaient tous deux indiqué la direction de l’Élysée en réponse aux questions des députés.

Mais les parlementaires ont été déçus. Tout du moins ceux qui espéraient des révélations de cette audition. Le directeur de cabinet a tout de suite posé le cadre, qu’il juge contraint, de son audition : il se présente devant les députés grâce à l’autorisation du président de la République.

De fait, par le passé, l’exécutif a déjà bloqué la création d’une commission d’enquête parlementaire au nom de la séparation des pouvoirs et de l’irresponsabilité pénale du président de la République : c’est ce qui s’était produit sous Nicolas Sarkozy à propos de l’affaire des sondages de l’Élysée (à lire ici ou ).

Patrick Strzoda, lui, est bien venu. Mais le directeur de cabinet a parfois refusé de répondre aux questions des députés. « Dans notre Constitution, rien ne prévoit que les collaborateurs du président de la République puissent être entendus par une commission d’enquête. Et comme je me suis permis de le dire, je dois veiller au principe de séparation des pouvoirs », a insisté le haut fonctionnaire. Ce n’est pas « un refus de répondre », mais le « respect de l’État de droit ».

Concrètement, interrogé sur le salaire d’Alexandre Benalla, annoncé à 10 000 euros par mois dans plusieurs articles de presse, Strzoda s’est muré dans le silence. « Ces informations sont connues de la Cour des comptes et elles sont connues de la mission parlementaire de la commission des finances. Ces informations sont à votre disposition mais je ne souhaite pas dans le mandat que m’a confié le président de la République y répondre ici. »

Au passage, la mission parlementaire a aussitôt annoncé ne pas être en possession de ces informations. Elle en a pourtant le droit, à condition de le demander – ce qui est désormais chose faite, si l’on en croit le député Philippe Vigier.

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Strzoda ne s’est pas montré plus précis sur l’appartement octroyé quai Branly à Alexandre Benalla, démentant simplement l’hypothèse de travaux onéreux. « Il ne l’a jamais occupé », a même souligné le directeur de cabinet, provoquant les rires des députés. « Et pour cause ! », a-t-on entendu dans la petite salle bondée de la commission des lois.

Même confusion sur la réalité de la sanction du collaborateur d’Emmanuel Macron. Chargé de mission, n’apparaissant pas au Journal officiel, il était bien adjoint au chef de cabinet de l’Élysée en charge de trois fonctions, selon Strzoda : organiser les déplacements privés du chef de l’État, gérer les invitations du 14 Juillet (un rôle habituellement dévolu aux services du protocole) et coordonner les services lors des déplacements officiels du président.

Le 3 mai, le directeur de cabinet de Macron affirme avoir bien prononcé une « sanction » – un terme contesté par plusieurs députés, au regard du droit administratif – consistant à la fois en une « suspension » du 3 au 22 mai et en une « rétrogradation » dans les missions de Benalla. Celui-ci aurait alors perdu la partie concernant les déplacements officiels, remplacée par les seuls événements au sein du Palais.

Au vu de la présence de Benalla lors de plusieurs événements publics, notamment la cérémonie au Panthéon pour les époux Veil, les députés n’ont guère été convaincus par les explications élyséennes. Surtout, ils ont noté que Benalla n’avait pas été remplacé après sa « rétrogradation », Strzoda invoquant des « gains de productivité » au sein du cabinet…

À plusieurs reprises, le directeur de cabinet s’est pourtant montré dithyrambique à propos de son ancien collègue : s’il a parlé d’un « comportement individuel fautif d’un chargé de mission de l’Élysée » pour mieux en relativiser l’importance, Strzoda a expliqué que, jusqu’au 1er mai, Benalla « excellait » dans ses fonctions, « extrêmement disponible, réactif, efficace ». « M. Benalla était très apprécié dans la maison. »

Le flou règne aussi sur un point crucial : Emmanuel Macron projetait-il de refondre la sécurité présidentielle en la détachant du ministère de l’intérieur, en ouvrant le recrutement au-delà des policiers et des gendarmes, refonte dans laquelle Benalla aurait joué un rôle central ?

« Je ne peux pas rentrer dans le détail. Je commettrais moi-même une infraction », a expliqué Strzoda. Selon le directeur de cabinet, un tel projet existe bien. Mais c’est lui qui le pilote avec le général commandant le commandement militaire, chargé de la sécurité du Palais. « Il n’a jamais été envisagé que M. Benalla ait une fonction de direction », a-t-il promis, tout en admettant que le conseiller du président faisait bien partie de « groupes de travail ». Et pas question de créer « une milice privée ou une garde prétorienne », selon Strzoda.

Les députés réclament l’audition d’Alexis Kohler

Quelques heures plus tôt, les syndicats de policiers s’étaient, eux, montrés plus tranchants lors de leurs auditions au Sénat. Des auditions menées dans le cadre de la deuxième commission d’enquête lancée par la chambre haute, nettement plus précises et carrées que celles de l’Assemblée où elles sont annoncées au compte-gouttes. Elle est présidée par Philippe Bas (LR) et non par une représentante de La République en marche (LREM).

Alexandre Benalla « faisait régner la terreur au sein du GSPR [Groupe de sécurité de la présidence de la République – ndlr]. Il incarnait à travers ses propos, son attitude, une position de pouvoir suprême », a déclaré le secrétaire général d'Unité SGP Police Force ouvrière Yves Lefebvre.

Le secrétaire général du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI), Jean-Marc Bailleul, s'est demandé « pourquoi aller chercher des agents de sécurité privés pour intégrer l'équipe de sécurité du président de la République ».

« Il n’y avait pas de projet écrit mais on savait que ça irait très vite », a également indiqué Jean-Paul Mégret, du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP). Selon lui, il était question de couper « le cordon » avec le ministère de l’intérieur « pour créer une unité interne à l’Élysée » et « pour prévoir plus de souplesse dans les recrutements ». Le policier évoque alors des « contractuels, des ex-DGSE, des ex-militaires ».

Devant les sénateurs, l’amertume des policiers était palpable. Leur colère à l’égard du comportement de Benalla ces derniers mois explicitement exposée. C’est sans doute ce qui explique, une nouvelle fois, le silence de leur ministre de tutelle Gérard Collomb. Interrogé mardi soir par les sénateurs sur la « gravité des dysfonctionnements de l’État et de l’administration », certains parlant de « milice d’État », d’autres « d’équipe de barbouzes », il a refusé de répondre aux questions.

Décidément peu bavard, l’ancien maire de Lyon – qui joue son poste – a de nouveau expliqué pourquoi il n’avait pas déclenché l’article 40 – cette disposition du code pénal qui conduit un fonctionnaire à dénoncer un crime ou un délit supposé auprès de la justice – après avoir visionné la vidéo d’Alexandre Benalla le 1er mai. Parce qu’il ne le fait jamais, a simplement rappelé Collomb, comme il l’avait fait la veille à l’Assemblée.

Le sénateur LR Cédric Perrin lui demande alors : « Monsieur le ministre, combien d'actes délictueux ont été commis par des membres du cabinet du président de la République ces dix dernières années ? » Silence du ministre.

À l’Assemblée, Patrick Strzoda a quant à lui assumé avoir refusé d’en faire usage – depuis le début des commissions d’enquête, les hauts fonctionnaires ont d’ailleurs tendance à davantage « assumer » que le ministre Collomb. « J’ai considéré que je n’avais pas assez d’éléments pour justifier un recours à l’article 40 », a-t-il dit devant les députés, citant, entre autres arguments, « le contexte de violences » régnant ce jour-là à Paris et l’absence de plainte déposée par la personne frappée et interpellée par Alexandre Benalla place de la Contrescarpe.

Mais en « assumant » là encore la paternité de la sanction disciplinaire décidée à l’encontre du garde du corps d’Emmanuel Macron – « je l’ai prise seul, en mon âme et conscience » –, Patrick Strzoda a fini par admettre qu’il n’était pas le seul informé.

Le directeur du cabinet présidentiel a expliqué qu’aussitôt après avoir pris connaissance de la fameuse vidéo, il a « proposé » la sanction de 15 jours de suspension « au secrétaire général ». C’est ce dernier, selon Strzoda, qui en a informé le président, alors en déplacement en Australie. « Dès que le président en a été informé, j’ai mis en œuvre cette mesure », a-t-il indiqué. Avant d’ajouter : « Je n’ai pas eu d’instruction contraire. » En clair : Macron et son secrétaire général Alexis Kohler ont donc validé la décision prise par Patrick Strzoda.

À la sortie de l’audition, les députés des oppositions se sont engouffrés dans la brèche. Comme le réclame le corapporteur Guillaume Larrivé, Ugo Bernalicis de La France insoumise demande plus que jamais l’audition d’Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée, car « c’est le premier contact avec le président de la République » dans cette affaire, le 2 mai.

Olivier Falorni, député non inscrit de Charente-Maritime, a renchéri : « L’audition d’Alexis Kohler s’impose ! » Surtout, il ironise : « La première loi d’Emmanuel Macron après son élection était sur la transparence et la moralisation de la vie publique. C’est surréaliste alors qu’on a assisté aujourd’hui à une volonté de ne pas répondre sur l’organisation interne de l’Élysée. »

Sur le même thème, Jean-Christophe Lagarde met le pouvoir face à ses contradictions : « On fait une loi pour une transparence totale sur les parlementaires et on ne sait rien sur les salariés de l’Élysée ? C’est consternant. » Boris Vallaud, du groupe Nouvelle Gauche, dénonce lui aussi le « mandat pour ne rien dire » de Patrick Strzoda lors de la séance quand son collègue LR Philippe Gosselin s’insurge contre le « flou absolu » du témoignage.

Alexis Kohler sera auditionné par la commission d’enquête du Sénat jeudi 26 juillet. À l’Assemblée, l’invitation n’a toujours pas été lancée.  

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