Droite: les vaincus de l’affaire Fillon croient tenir leur revanche

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Les députés Les Républicains, qui veulent déposer une motion de censure contre le gouvernement, espèrent profiter de la séquence Benalla pour redevenir audibles. Ils sont persuadés qu’ils tiennent là leur revanche, après le naufrage de l’affaire Fillon l’an dernier.

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Impossible de la manquer. Postée en bonne place, dans le coin le plus passant de la salle des Séances, la filloniste Valérie Boyer est toute disposée à répondre à nos questions. En ce début d’après-midi caniculaire, la députée des Bouches-du-Rhône se prête de bonne grâce au jeu des télés et des radios qui l’interrogent.

Le discours est rodé : comment se fait-il qu’Alexandre Benalla ait été aussi bien protégé ? Et l’appartement du quai Branly ? Et le salaire à 10 000 euros mensuels ? Et le véhicule tout équipé avec le matériel de police ? Et les clefs de la maison du Touquet ? Et comment se fait-il qu’il ait pu être lieutenant-colonel à 25 ans ? « Plus nous avançons, plus le mystère s’épaissit », glisse-t-elle, sibylline, en fronçant les sourcils.

À droite, l’opération « reconquête » a commencé. Depuis que l’affaire Benalla a explosé, le 18 juillet, la formation de Laurent Wauquiez boit du petit lait. Ça faisait longtemps. Depuis l’affaire Fillon et le naufrage de la présidentielle, le parti Les Républicains (LR) n’en finit plus de se décomposer : les électeurs aspirés par La République en marche (LREM), la panne idéologique de l’après-Sarkozy, les bourdes du patron Laurent Wauquiez. Depuis des mois, LR ressemble à un poulet sans tête qui court après sa gloire perdue. Alors cette fois, l’occasion est trop belle : « Personne ne veut faire de cadeau au pouvoir, l’affaire Fillon est restée dans la gorge de tout le monde, ils vont la faire payer à Macron », dit une bonne connaisseuse de la maison.

Christian Jacob, président du groupe Les Républicains, entouré par les journalistes à l'Assemblée Nationale, en 2017. Reuters/Charles Platiau Christian Jacob, président du groupe Les Républicains, entouré par les journalistes à l'Assemblée Nationale, en 2017. Reuters/Charles Platiau

À l’Assemblée, le sondage du jour a fini de galvaniser les troupes. Aussi fragile soit-elle, cette étude d'opinion laisse entendre que la cote de popularité de Macron s'effrite aussi au sein de l'électorat de droite. « Jusqu’ici, Macron perdait sa gauche, maintenant, il perd sa droite », se félicite Philippe Gosselin, député de la Manche.

LR a donc décidé de pousser son avantage. Ce mardi, Christian Jacob, le patron des députés, a annoncé qu’il déposerait une motion de censure contre le gouvernement. Si elle n’a aucune chance d’aboutir, elle est une manière de forcer Édouard Philippe à venir s’expliquer dans l’hémicycle – plus longuement que ce mardi après-midi, lors de la séance des « questions au gouvernement » hebdomadaire. Surtout, c’est un joli coup politique. Il s’agit de montrer que oui, une droite d’opposition existe encore dans le paysage politique. Une droite qui en a marre de se faire plumer.

« Je vous rappelle que nous sommes quand même le premier parti de France [LR comptait 145 000 adhérents à jour de cotisation fin 2017, ce qui n’en fait pas la première formation par le nombre d’adhérents – ndlr], il y a donc une logique à ce que nous portions cette motion de censure », souligne Valérie Boyer, comme pour s’en convaincre elle-même.

L’ancienne porte-parole de François Fillon, qui pourtant s’y connaît en matière de scandales – elle-même a été condamnée pour harcèlement moral sur son attachée parlementaire –, n’a pas de mots assez durs pour étriller le pouvoir et cette droite « nouveau monde » : « Macron, je ne l’ai jamais aimé. Macron, c’est la suppression des corps intermédiaires, la destruction de nos racines remplacées par le communautarisme, le mépris pour les gens, la méconnaissance du fonctionnement de l’État… En fait, toute cette histoire prouve que l’ancien monde a quand même quelques avantages : le respect, l’enracinement, et l’expérience. »

Et LR compte bien le démontrer par A + B à l’Assemblée. L’hémicycle rouge et or est redevenu un écrin où Christian Jacob peut briller par ses joutes verbales. Quant à la commission parlementaire, elle permet à la droite de se refaire une vertu. De rejouer le coup de la droite morale, histoire de faire oublier les années sombres de Sarkozy.

Guillaume Larrivé, corapporteur de la commission d'enquête parlementaire, et le député Éric Ciotti, en avril 2018. Reuters/Charles Platiau Guillaume Larrivé, corapporteur de la commission d'enquête parlementaire, et le député Éric Ciotti, en avril 2018. Reuters/Charles Platiau

Guillaume Larrivé, corapporteur LR de la commission d’enquête, espère lui aussi profiter de la séquence pour marquer les esprits. Lundi, premier jour des audiences, le grand public l’a découvert souvent tranchant, précis. Ébranlant par ses courtes questions un Gérard Collomb à la peine. Il faut dire que le contraste est saisissant avec la présidente de la commission d’enquête, la députée LREM Yaël Braun-Pivet, qu'on a vue parfois mal à l’aise pendant les auditions, à tapoter si souvent sur son micro.

Désormais, quand Guillaume Larrivé arrive salle des Quatre-Colonnes, c’est une nuée de caméras qui l’accueille. Il assène, pas un mot plus haut que l’autre : « Kohler [le secrétaire général de l’Elysée –ndlr] doit être convoqué par l’Assemblée, comme Bruno Roger-Petit [le responsable de la communication du chef de l’État – ndlr] ». Et d'ajouter, avec davantage d'autorité qu'auparavant : « Toute la lumière doit être faite, c’est l’honneur de la préfecture, de la gendarmerie nationale, de la police nationale. »

Philippe Gosselin est le troisième homme fort du moment à droite. Derrière ses petites lunettes, ce soutien de la Manif pour tous, tout comme Boyer et Larrivé, affirme que la « revanche » de la droite « n’est pas une revanche revancharde » : « Il y a juste la volonté de montrer que l’ancien monde a encore un rôle à jouer, ne serait-ce que comme un contre-pouvoir. »

N’empêche, un rien de jubilation passe sur son visage : « Il y a un an, on nous mettait au ban de la société, tout le monde disait qu’on était corrompus, Macron nous traitait avec condescendance. On ne se frotte pas les mains parce que toute cette affaire nous abîme collectivement, mais au moins, voilà les gens fixés : le nouveau monde n’est pas aussi nouveau qu’ils le croyaient. » Une illusion de perdue, c’est déjà ça de gagné.

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