Nouvelles migrations (1/4) Les allers-retours des émigrés polonais

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Premier volet d'une série sur la mobilité croissante des migrations. Citoyens de l'Union européenne depuis 2004, les Polonais profitent pleinement de leur droit à aller et venir pour travailler à l'Ouest sans s'y installer définitivement. La moitié de ceux qui ont choisi le Royaume-Uni ces dernières années sont déjà revenus chez eux.

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Trois semaines à Londres sur un chantier, six jours à Varsovie pour se fournir en matériel, un mois à Westminster à la recherche de nouveaux contrats, sept semaines à Cracovie pour revoir la famille : le plombier polonais, tant décrié en France au moment du référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005, est en train d'inventer un nouveau modèle migratoire à l'échelle européenne fait d'allers-retours entre l'ouest et l'est de l'Europe. Circulant librement à l'intérieur de l'Union européenne depuis le 1er mai 2004, il donne corps à l'hypothèse selon laquelle l'ouverture (même régulée) des frontières favorise la mobilité des migrants, tandis que la fermeture incite à la sédentarisation.

 

Affiche de l'office du tourisme polonais en écho à la polémique française sur le plombier polonais.

 

Entre 2004 et 2007, environ un million de ressortissants des pays de l'Est, dont une majorité de Polonais, se sont installés en Grande-Bretagne. À l'encontre des idées reçues, près de la moitié d'entre eux en sont déjà repartis. C'est ce que révèle une vaste étude publiée au printemps 2008 par l'Institute for public policy research (IPPR), un centre de recherche londonien proche des travaillistes. Venus pour gagner de l'argent, apprendre l'anglais et accumuler de nouvelles expériences, ils ont laissé derrière eux leurs femmes, leur famille et leurs amis. Encouragés par le dynamisme de l'économie polonaise, ils circulent entre les deux pays, voire retournent définitivement chez eux après quelques années d'expatriation. Le flot d'entrées, plus intense qu'attendu au début, a commencé à se réduire substantiellement dès le second semestre 2007 (-17% sur un an).

 

La migration polonaise s'est calquée sur les politiques d'ouverture des marchés du travail à l'Ouest. La Grande-Bretagne et l'Irlande ont été la destination-phare car, avec la Suède, ces deux pays ont été les premiers à supprimer toutes les restrictions. L'Espagne, le Portugal, la Finlande et la Grèce ont suivi en 2006. La France a attendu le 1er juillet 2008.

 

Ce délai n'a pas empêché l'arrivée dans l'Hexagone d'immigrants d'Europe de l'Est, en petit nombre pour l'instant (entre 2.000 et 3.500 chaque année depuis 2004) en comparaison des 700.000 Polonais venus s'installer dans le Nord-Pas-de-Calais dans les années 1920 pour travailler dans les mines.

Sylvester, entre la France et la Pologne

 

Chef de chantier, Sylvester a choisi la France. Sa femme et ses trois enfants sont restés en Pologne et vivent à Kloczew, un gros village «à la campagne» à 100 kilomètres au sud de Varsovie. Lui ne cesse de faire des allers-retours. «Ma vie est coupée en deux», dit-il. Au début, il venait peu en France. Puis, à force de retaper des appartements, le bouche à oreille a fonctionné et son réseau s'est étendu. Travail bien fait pour un prix défiant toute concurrence car payé de la main à la main.

 

Aujourd'hui, il fait «un mois ici, un mois là-bas», mais à l'avenir il entend passer plus de temps en Pologne : «J'ai gagné suffisamment d'argent. Ma maison est construite, j'ai pu acheter une Laguna. Maintenant, je peux rentrer chez moi, m'occuper de ma famille, de mes enfants, de mon jardin et de ma forêt.» «Je n'ai jamais eu envie de travailler à l'étranger, à part peut-être aux Etats-Unis, mais il y avait un problème de visa. J'avais besoin d'argent pour construire la maison, je suis venu ici car ma sœur était là, elle faisait garde d'enfants. Mais je ne me suis pas habitué. Les embouteillages dans la région parisienne, l'air pollué, les clients impossibles à comprendre, je n'arrive pas à m'y faire. Mon pays, j'y suis très attaché : c'est une question de mentalité et de religion.»

 

Parce qu'il n'a jamais envisagé de s'installer durablement en France, il a enduré, avec son équipe, des conditions de vie difficiles : «Au début, on dormait sur les chantiers, dans les voitures, on faisait les allers-retours en bus ou en voiture, maintenant ça va mieux, on est mieux organisés, on a des lits et on vient en avion.» Néanmoins, beaucoup de ses ouvriers sont comme lui : «Certains sont déjà rentrés en Pologne, il y a du boulot là-bas, les entreprises recrutent, ça les pousse à travailler près de leurs femmes et de leurs enfants.»

 

Ces mutations se lisent dans le regard de ceux qui n'ont jamais quitté la Pologne : «Au début, à Kloczew, dit Sylvester, les gens du village m'appelaient le Français. Et puis la moitié des jeunes gens sont partis vers l'Europe. Et maintenant, on rentre, alors c'est fini, on ne m'appelle plus le Français.»

 

Outre-Manche, cette migration nouvelle version a radicalement changé la donne : les Polonais constituent le premier groupe d'étrangers, alors qu'ils n'arrivaient qu'en 13e position il y a quatre ans. Plutôt jeunes (les trois-quarts ont entre 16 et 39 ans), les ressortissants des nouveaux Etats membres n'ont pas fait le déplacement pour se reposer ou toucher les aides sociales. Selon les statistiques réunies par l'IPPR, leur taux d'emploi (84%) est l'un des plus élevés parmi les immigrants (toutes nationalités confondues) et de neuf points supérieur à la moyenne des actifs nés sur place. Ils travaillent plus, 46 heures par semaine, contre 42 pour les autres, et sont qualifiés – parmi eux, le nombre de médecins dûment enregistrés a augmenté de 25% au cours des deux dernières années – même s'ils acceptent fréquemment des emplois comme serveur, chauffeur ou dans le bâtiment, ne correspondant pas à leur niveau d'études.

 

Signe que ces expatriés souhaitent préserver leur identité et leurs liens avec leur pays, de nombreuses associations et écoles polonaises ont été créées non seulement au Royaume-Uni, mais aussi en Irlande. Autre indice : leur taux de participation aux élections législatives de l'automne 2007 a été élevé, notamment à Londres, Edimbourg et Dublin.

 

La proximité géographique et le développement rapide des moyens de communication, des compagnies low-costs à la téléphonie mobile à bas prix, favorisent les allers-retours. Le trafic aérien a explosé au cours des dernières années. Le nombre d'aéroports britanniques reliant la Pologne est passé de 3 à 22 en trois ans. À l'origine, seules Varsovie et Cracovie étaient desservies. Huit villes de plus le sont aujourd'hui. Au cours du mois de décembre 2007, 385.000 passagers ont effectué le trajet, contre 40.000 en décembre 2003.

 

Pourquoi les migrants polonais quittent le Royaume-Uni. Source : IPPR.

 

 

Croissance en hausse, population en baisse

 

Au moment où les économies d'Europe de l'Ouest ralentissent, l'activité polonaise s'accélère. Mais son développement est freiné par la pénurie de main-d'œuvre : au départ des émigrés s'ajoute un accroissement naturel nul (autant de naissances que de décès), selon l'Institut national d'études démographiques (Ined), une situation commune à la plupart des pays de l'Est. Avec un indice de fécondité à 1,3 enfant par femme (contre 2 en France), le renouvellement des générations n'est pas assuré, si bien que les prévisions démographiques sont alarmantes : la population polonaise, qui a commencé à reculer, pourrait s'abaisser de 38,1 à 36,7 millions en 2025.

 

Source : Ined.

 

Seule solution pour parer à ce dépeuplement : faire revenir les émigrés et convaincre les migrants en transit, venus d'Ukraine, de Biélorussie, de Russie, d'Afghanistan ou d'Irak, d'arrêter là leur périple. Le gouvernement l'a bien compris. D'où le virage à 180° dans l'ordre des priorités : il y a quatre ans, il faisait pression sur les Etats membres de l'Union européenne pour qu'ils ouvrent largement leur marché du travail ; aujourd'hui il tente de convaincre ses ressortissants de rentrer au bercail. Un «programme retour» vient d'être lancé. Parmi les mesures, dont certaines sont encore à l'état de projet : un site Internet dédié aux démarches administratives (impôt, sécurité sociale), une agence d'emploi sur le Web pour aider les Polonais à trouver un travail depuis l'étranger et des incitations financières en matière de logement, de politique familiale et de création d'entreprise.

 

Les perspectives économiques sont, de fait, encourageantes : en quatre ans, le taux de chômage a reculé de 19 à 6% de la population active et le PIB a crû de 6,5% en 2007. Grâce aux fonds de l'Union européenne, de vastes chantiers de construction voient le jour. Le taux de change, entre la monnaie nationale, le zloty, et l'euro, n'est plus aussi avantageux qu'avant pour les exilés. Il y a trois ans, un euro valait 4,6 zlotys, il n'en vaut pas plus de 3,4.

 

Taux de chômage dans les pays d'Europe de l'Est. Source : IPPR.

 

Parmi les bémols, l'écart salarial entre l'Est et l'Ouest reste important : une serveuse peut espérer gagner 8 euros de l'heure en Irlande contre 1,8 euro en Pologne. Pour être convaincants, les employeurs sont donc contraints non seulement d'augmenter les salaires, mais aussi de proposer des emplois attractifs, y compris en terme de contenu. Car s'ils ont revu à la baisse leurs exigences à l'étranger, les candidats potentiels au retour hésitent s'ils ne trouvent pas, chez eux, un emploi à la hauteur de leurs qualifications.

Les économies de l'Ouest boostées par les travailleurs polonais

 

Pendant ce temps, les économies de l'Ouest profitent de la présence des ressortissants de l'Est. Dans une tribune publiée par le Wall Street Journal, deux experts de ces questions rappellent qu'à la fin de l'année 2003, il y avait environ 700.000 emplois vacants au Royaume-Uni, que «de nombreux commerces britanniques auraient eu du mal à survivre sans les travailleurs de l'Est» et que «certaines entreprises auraient été forcées de délocaliser leurs emplois». Et cela, selon eux, sans impact négatif sur les salaires et le taux de chômage des autres salariés. Grâce aux 40.000 entrepreneurs polonais, des milliers d'emplois ont été créés, ajoutent-ils, s'inquiétant des conséquences de leur départ pour certains secteurs comme l'agriculture, la construction ou le milieu hospitalier.

 

Qualifiée de «pendulaire» ou de «circulaire», cette migration est rendue possible par la liberté d'aller et venir dont bénéficient les ressortissants des nouveaux pays membres de l'Union européenne. Les immigrés africains, asiatiques ou sud-américains ne disposent pas de ce privilège, ce qui explique que certains d'entre eux se sentent piégés en Europe : de peur de ne pouvoir y revenir, ils préfèrent ne pas en partir, y compris pour les vacances, et finissent par s'y installer définitivement, plutôt que de circuler d'un pays à l'autre.

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