Enseignement privé : interdits de concours, «certains ont failli craquer»

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Un décret passé pendant l'été exclut les étudiants non-européens de l'accès aux concours de l'enseignement privé. À l'université Paris VII Diderot, six étudiants du seul master de mathématiques viennent de découvrir que leur cursus était une impasse. Témoignages.

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Pour le ministère de l'éducation, ils n'existent pas. Tunisiens, Marocains, Algériens, Malgaches ou Vietnamiens, ils sont inscrits depuis des mois en master 1 MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation), à l'université de Paris VII, en cursus de mathématiques, et préparent le Cafep, le concours qui leur permettra d'enseigner dans les écoles privées. 

La semaine dernière, ils ont appris qu'ils n'avaient plus le droit d'y participer. Un décret publié au mois d'août aligne les critères des concours des enseignements public et privé. Interdits de Capes, les étudiants étrangers non européens seront aussi privés du Cafep cette année. Une initiative étonnante, étant donné les difficultés de recrutement auxquelles sont confrontés collèges et lycées – en particulier dans les matières scientifiques (voir notre article). Mais au ministère, on minimise : la nouvelle disposition concernerait « entre zéro et un » étudiant par an. Ils apprécieront. Car dans la seule classe de mathématique de Paris VII dans laquelle nous nous sommes rendus, un quart des effectifs se retrouve sans concours.

C'est par une élève qui a découvert les nouvelles restrictions en essayant de s'inscrire au concours que le responsable du master, David Mauger, a été prévenu. Aucun professeur ou administrateur n'avait été informé. La semaine dernière, il a dû faire le tour des salles pour annoncer la nouvelle aux élèves. « Certains ont failli craquer », confie-t-il, avant de rappeler que c'est le plus souvent par vocation qu'ils ont choisi cette voie.

David Mauget : "On se retrouve en porte-à-faux"


« Je viens en France chaque été pendant trois mois depuis que j'ai deux mois, je suis très bien intégrée », confie Dalia, élève de la classe de mathématiques, comme pour justifier de sa capacité à enseigner à des élèves français. Cette jeune fille algérienne de 23 ans est venue étudier en France « pour des raisons médicales ». « C’est ce qui m’a amenée à faire toute ma scolarité ici depuis la seconde, pour tout le lycée ainsi que les études supérieures », précise celle qui a réalisé son cursus à l'université Paris Diderot. « En fait je ne vois absolument pas quoi faire d’autre à part l’enseignement, je ne vois pas vers quoi je pourrais me réorienter. C’est une chose à laquelle je n’ai jamais pensé avant », déplore l'étudiante. 

« Pourquoi pas taxi ? » essaie de plaisanter Younes à propos de sa reconversion forcée, à la sortie du cours d'algèbre. L'étudiant tunisien de 24 ans a passé près de la moitié de sa vie en France, où il est né. Il espère que la date d'application du décret pourra être repoussée.

Younes : " Cette année, elle sert à rien. " © Mediapart

 

Hiep a été professeure de mathématique pendant 11 ans au Viêtnam, où elle a obtenu un master de didactique. « Les mathématiques sont un langage, comme le français. Au Viêtnam, on utilise les mêmes symboles. C'est la même chose », explique la jeune femme de 33 ans, venue rejoindre son mari français, il y a trois mois.

Hiep : " Je veux enseigner ! C'est ma passion. " © Mediapart

 

À un mois de la clôture des inscriptions au concours du Cafep, élèves comme enseignants ne savent comment réagir. « Les inscriptions au concours se terminent le 22 octobre à midi. À midi et une minute on ne pourra pas s’inscrire, on aura beau pleurer toutes les larmes de notre corps, ce sera terminé », lance Dalia, écœurée. Reste aux étudiants étrangers la possibilité d'être recrutés pour des vacations, des postes précaires et mal rémunérés.

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