Roms: la haine déferle et Valls souffle sur les braises

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À six mois des élections municipales, le défouloir anti-Rom est ouvert. Les élus de tous bords multiplient les propos haineux. Loin de calmer les choses, le ministre de l'intérieur répète à l'envi que cette population a « vocation » à retourner en Roumanie et que seule une minorité souhaite s'intégrer en France.

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À l’unisson, les élus locaux de tous bords se sont passé le mot pour faire des Roms les principaux responsables de leurs difficultés. En quelques semaines, sur un fond d’hostilité préexistant, ils ont créé un “problème rom” en France. Chômage ? Fermeture d’usines? Pouvoir d’achat ? Inégalités ? Santé ? Non, le problème, d’après eux, ce sont les Roms. Cette population de citoyens européens démunis, dont le nombre est estimé à 20 000 en France, un chiffre stable depuis une décennie selon les chiffres officiels, cristallise le débat public au point de devenir un sujet médiatico-politique incontournable.

Les maires étant en première ligne face aux installations de campements illégaux, ils se servent de la tribune offerte par les élections municipales, prévues pour se tenir les 23 et 30 mars 2014, pour clamer, tantôt leur impuissance, tantôt leur haine. Les Roms étant des ressortissants européens, le scrutin européen, fixé au 25 mai, risque de prolonger d’autant la période de défouloir. Et voici donc posé l'agenda des six prochains mois.

Dans un appel à la violence à peine déguisé, le maire UMP de Croix (Nord), Régis Cauche, a déclaré, à propos des quelque 200 Roms installés sur sa commune, que « si un Croisien commet l’irréparable, je le soutiendrai », en référence au bijoutier de Nice qui a tué un homme venu braquer sa boutique. Il a par la suite regretté une « phrase malheureuse » après l’avoir d’abord maintenue. « Les Roms n’ont rien à faire à Croix. Oui, s’il y a un dérapage, j’apporterai mon soutien. La population en a assez », indiquait-il à La Voix du Nord en rapportant qu’un agriculteur de la ville avait tiré à blanc avec sa carabine pour effrayer des Roms qui, d’après lui, tentaient de voler ses bêtes.

À peine une semaine auparavant, Jean-Marie Le Pen, à l’occasion de l’inauguration d’une permanence du FN à Six-Four-les-Plages (Var) a fait se boucher le nez de son auditoire. « Ils attendent, ils attendent, (…) ils sont là dans les starting-blocks, exactement comme dans les films du Far West quand on distribuait les terres et que le préposé tirait un coup de feu et que tout le monde partait, qui avec sa carriole, qui avec son vélo, qui à la course pour essayer de se tailler un bout de terrain », a-t-il lancé, glissant de la situation des demandeurs d’asile à celle des Roms. « Ils vont arriver, sie kommen, ils arrivent », a-t-il poursuivi, menaçant. « Oh, ce ne sera pas l’immigration la plus redoutable, mais elle sera la plus visible et la plus odorante. Je suis poursuivi pour avoir dit que leur présence était urticante et odorante, je n’ai même pas dit malodorante, j’ai dit odorante », a-t-il ironisé, avant de conclure qu’« ils vont arriver par milliers, par dizaines de milliers » et que « les gens vont se rendre compte ce que c’est que l’invasion migratoire. »

Au cours des derniers mois, la terminologie frontiste de l’invasion et de l’odeur s’est banalisée dans les lettres envoyées par des maires de droite comme de gauche à leurs administrés. Dans ces missives qui se multiplient à l’approche des élections municipales, ils expliquent n’avoir pas les moyens de faire face à l’installation de campements de fortune et en appellent aux régions, à l’État et à l’Union européenne pour leur venir en aide (lire notre enquête sur l’Essonne).

À Paris, la tête de liste de l’UMP met, elle, l’accent sur l’« insécurité », sans se soucier de véhiculer d'éventuels préjugés. Six mois en amont du scrutin, Nathalie Kosciusko-Morizet a sonné la charge : « Vous avez l’impression qu’on harcèle beaucoup les Roms ? Parce que moi, j’ai l’impression que les Roms harcèlent beaucoup les Parisiens. » Elle a fait mine de s’énerver avant d’embrayer plusieurs jours d’affilée sur ce thème, assimilant les « bandes de Roms » aux « filières du grand banditisme ». Son ex-rivale, Rachida Dati, maire du VIIe arrondissement, lui a emboîté le pas en déclarant que « maintenant, les Roms viennent arracher les sacs des enfants à la sortie des classes », en miroir aux propos de Jean-François Copé sur les « quartiers où les enfants ne peuvent plus manger leur pain au chocolat car c’est le ramadan ».

Sur la défensive, la candidate socialiste Anne Hidalgo paraît piégée. Après avoir jugé « inacceptables la stigmatisation et l’instrumentalisation politicienne du dossier des Roms », elle affirme à son tour qu’il faut « lutter contre ces réseaux criminels de délinquance à l’échelle européenne ». « Paris ne peut pas être un campement géant et je soutiens la politique de M. Valls, qui consiste à démanteler ces camps », assure-t-elle en gage de sa « fermeté », pour reprendre le terme utilisé par le ministre de l’intérieur pour qualifier sa politique d’expulsion.

Telle qu’énoncée dans la circulaire du 26 août 2012 voulue par Jean-Marc Ayrault, la politique que l’exécutif souhaite « équilibrée » entre intégration et répression, est inaudible. Elle l’est d’autant plus que Manuel Valls est le seul ministre à faire entendre sa voix sur ce dossier. Interrogé mardi 24 septembre sur France Inter, il s’est gardé de dénoncer le déferlement de propos haineux prononcés à l'encontre des Roms. Le ministre de l’intérieur a soufflé sur les braises en répétant que seule une minorité d’entre eux souhaite s’intégrer en France. « Il faut dire la vérité, ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres. Il faut tenir compte de cela. Ce qui veut bien dire que les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie », a-t-il insisté. Cet argument différentialiste, le ministre l’a déjà développé lorsqu’il a indiqué au Figaro qu’« hélas, les occupants de campements ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution ».

« M. Valls devrait savoir, plus que quiconque, que l’usage de tels stéréotypes ne ressort pas d’un discours de vérité mais bien d’une volonté de stigmatiser une population dont la présence ne serait pas souhaitable en France. De tels mots dans la bouche d’un ministre de la République ne sont pas acceptables », a réagi la Ligue des droits de l’homme (LDH) dans un communiqué. La sortie du ministre le plus populaire du gouvernement a irrité jusque dans son propre camp, Sandrine Mazetier et Pouria Amirshahi montant par exemple au créneau lors des journées parlementaires du PS organisées à Bordeaux pour critiquer sa propension à braconner sur les terres de l'opposition.

Y compris à droite, la stratégie du tout-démantèlement commence à être contestée, notamment par les élus locaux qui constatent que les évacuations systématiques ne font que déplacer le “problème”. C’est le sens de la lettre que le maire de UDI de Wasquehal (Nord) vient d’envoyer à François Hollande. Il fait le constat que le récent démantèlement du plus grand camp de la métropole lilloise, demandé par Martine Aubry, se traduit par des arrivées sur sa commune. « J’ai dû, comme d’autres maires de communes limitrophes, demander l’évacuation de familles. Mais une telle démarche une fois aboutie ne me procure aucune satisfaction. Le problème se déplace de ville en ville… jusqu’à quand ? » s'interroge-t-il. C’est tout le paradoxe de la politique menée : Manuel Valls reproche aux Roms de ne pas s’intégrer tout en les empêchant de tisser des liens en les expulsant ; les maires leur reprochent d’être sales tout en leur refusant l’accès au ramassage des ordures ; les élus leur reprochent de voler tout en limitant leur accès à l’emploi.

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